L'acupuncture
(suite)

Le Yin, le Yang et les cinq éléments

La plupart des gens ont déjà entendu parler du yin et du yang qui décrivent des concepts formant une part importante de l'histoire de la médecine chinoise et de l'acupuncture. Une personne malade sera considérée comme en déséquilibre vis-à-vis de la nature et de ces deux "forces" opposées. Originellement les termes signifiaient les côtés obscure (yin) et ensoleillé (yang) d'une montagne.

La croyance dans ces deux forces reposait sur l'idée que la nature consistait en des évènements cycliques, et donc causés par l'augmentation ou la chute de la force opposée mais néanmoins complémentaire. Il y avait également un élément d'une ancienne croyance d'ordre plutôt magique, que l'on qualifierait de nos jours de superstition, qui disait que les semblables correspondent aux semblables. En d'autres termes, on croyait que frapper une photo ou une image d'une personne ferait réellement du mal à cette personne, ou que manger de la nourriture ressemblant à un organe du corps humain serait bénéfique à cet organe (théorie des signatures).

L'autre partie importante de la philosophie de la médecine chinoise était la doctrine des cinq phases ou éléments (wu-hsing) qui impliquait une catégorisation des phénomènes naturels, en particulier l'eau, le feu, le métal, le bois et la terre en cinq lignes de correspondances séparées (un peu semblable à l'astrologie ou toute théorie psycho new-age). Un sixième composant, le gain, peut aussi en faire partie. L'application initiale de ces philosophies à la médecine a été caractérisée par un certain nombre d'écoles différentes avec leurs propres théories, la plupart d'entre elles se contredisant (par exemple, les adeptes de la doctrine des cinq éléments rejetaient le concept du yin et du yan). Même dans leur conception, pourtant virtuellement très proche, il pouvait exister des lignes de conduites basées sur des savoirs exclusifs, avec le temps une sorte de réconciliation prit place, mais aucune standardisation formelle de ces points de vue conflictuels n'a été réalisée.

Par exemple, les termes hsin (coeur), kan (foie) et p'i (rate) se réfèrent-ils à des structures anatomiques ou à des systèmes fonctionnels abstraits ? Dans la littérature médicale chinoise il y a des références aux deux mais ni l'un ni l'autre n'est correct. Ces problèmes existent parce qu'il y avait originairement une confiance aveugle dans les perceptions subjectives et aucun système capable d'obtenir et d'enregistrer une information objectivement n'existait.


Le pouvoir de l'anecdote

La compréhension de la santé et de la maladie en Chine ancienne provenait presque entièrement de conclusions analogiques et non pas de preuves anatomiques. Ce n'est pas avant le 18° siècle que débute la reconnaissance selon laquelle une compréhension de fonction est inutile sans une compréhension de la structure réelle. La chirurgie a été interdite pendant longtemps en Chine, étant donné qu'il était considéré comme inacceptable d'ouvrir le corps de cette manière.

Il est important de réaliser que l'acupuncture était pratiquée à une époque où il n'y avait aucune connaissance en physiologie, ni en biochimie, ni dans les mécanismes de guérison. Si une personne était malade, traitée par acupuncture et que son état s'améliorait, on supposait que le traitement était la cause réelle de l'amélioration. Il n'y avait pas d'études rigoureuses de la maladie ni d'histoire naturelle et aucune tentative n'était faite en vue de déterminer si la personne aurait pu aller mieux sans le traitement. Sans bases scientifiques permettant de mesurer le taux de succès ou d'échec d'un traitement, les deux évènements - donner un traitement et l'amélioration des symptômes - étaient obligatoirement reliés dans l'esprit de praticiens et des patients, par une relation de causalité, et ces traitements spécifiques sont restés non évalués ni testés au fil des époques jusqu'à aujourd'hui.


Le début du 20° siècle

Au début du 20° siècle la médecine traditionnelle chinoise était plutôt considérée comme une bizarrerie historique et son utilisation était principalement rurale. Le Parti Communiste Chinois manifestait une antipathie à son égard, la ridiculisait en la rangeant au rayon des superstitions, irrationnelle et arriérée, déclarant qu'elle était en conflit avec la vision de la science et la voie du progrès que le Parti voulait mettre en avant. L'acupuncture était bien entendu inclue dans cette critique de la MTC.


Mao Tsé-toung et la Révolution Culturelle

Le sauvetage de la MTC, et de l'acupuncture, est en fait l'oeuvre de Mao Tsé-toung, en la consolidant dans l'arène politique. L'ère de Mao vit un regain d'intérêt pour la MTC comme à la fois le résultat de l'implication personnelle de Mao Tsé-toung, du besoin d'avoir recours à toutes les ressources disponibles pour délivrer des soins aux régions rurales. Quand la République Populaire de Chine fut formée en 1949, la Chine était mal en point en ce qui concerne son système de santé, proche de l'insalubrité. Une des aspirations principales de Mao fut d'améliorer cette situation sanitaire désastreuse. Enfin, il était aussi du désir du Parti d'accroître son pouvoir et son contrôle. En 1968 le Ministère de la Santé Publique était devenu inutile et la plupart des dirigeants d'avant la Révolution Culturelle avaient été remplacés par des représentants de l'armée. La pouvoir de décision était presque entièrement dans les mains des dirigeants du Parti.

L'acupuncture et les autres thérapies traditionnelles comme la "médecine" par les plantes, étaient des outils politiques très puissants et étaient utilisées pour apprécier le soutien de la population vis-à-vis de la Révolution Culturelle. A un moment, la direction du Conseil de la Santé Publique du Nord-Est fut publiquement dénoncée pour avoir exprimé son opposition à la MTC et le Vice Premier Ministre, qui avait été le dirigeant de la Santé Publique depuis les années 1930, confessa dans un Journal Populaire s'y être lui-même opposé. La raison de son opposition était qu'il s'était éloigné de la ligne de direction du Parti. Les docteurs et les patients étaient quant à eux sous une pression politique considérable afin de les pousser à utiliser les techniques traditionnelles et les critiques étaient sévèrement traités.

En octobre 1966, le Journal de la Médecine Chinoise fut remplacé par un journal ouvertement politique, Médecine Chinoise, dont la bannière contenait les termes officiels de l'appareil de l'Association Médicale Chinoise, l'éditorial de la première édition proclamait :

"Nous porterons toujours plus haut la grande bannière rouge de la pensée de Mao Tsé-toung, étudierons et appliquerons les travaux du Président Mao, avancerons sans interruption la révolutionnarisation de notre conception du monde et travaillerons pour mieux servir le peuple chinois et la révolution populaire du monde entier."

Après que le Journal Médical Chinois reprit du service en 1973, cette ligne éditoriale de nature politique continua. Ce fut seulement après le décès de la "bande des quatre" en 1976 que cet accent fut mis de côté et qu'il apparut, pour la première fois, des révélations à propos de l'impact que le climat politique avait eu sur la pratique médicale.


L'époque moderne

En Chine de nos jours, la médecine a adopté une approche plus scientifique et tandis que certains éléments de la médecine traditionnelle chinoise demeurent vivaces, il y a une demande croissante d'évaluation scientifique des déclarations du passé. La médecine occidentale et la science biomédicale dominent, et il est généralement reconnu que si la MTC devait se développer et se renforcer, ce ne pourrait être que par, et grâce à, la recherche scientifique. Cela reste logique avec la pensée de Mao qui appelait de ses voeux une modernisation de la MTC.

Sur les 46 principaux périodiques médicaux publiés par l'Association Médicale Chinoise, aucun n'est dédié à l'acupuncture ou à ses variantes. En d'autres lieux d'Asie, comme au Japon, l'acupuncture a presque été mise aux oubliettes. Au Japon, la médecine occidentale avait d'abord été présentée comme une alternative à la MTC au 18° siècle, mais domine depuis la fin du 19°. Les déclarations de 1875 et de 1883, restreignant les pratiques du style de la médecine chinoise et de ces praticiens, insistèrent pour abandonner la MTC et se tourner vers la médecine occidentale.


Faits et fiction

Nous avons dorénavant une connaissance plus détaillée du corps humain que lorsque l'acupuncture fut pour la première fois décrite, et depuis tout ce temps beaucoup de ses croyances ont été minutieusement étudiées. Nous pouvons maintenant affirmer que le concept de ch'i ne possède aucune base physiologique humaine sérieuse, que les vaisseaux, ou méridiens, le long desquels les points d'acupuncture sont supposés être localisés, n'ont jamais fait la preuve de leur existence et ne font pas partie de la physiologie du corps humain, qu'en outre selon les déclarations, le nombre de points d'acupuncture change. Pour gagner en crédibilité, les preuves soutenant l'acupuncture doivent confirmer la déclaration selon laquelle l'acupuncture a un effet réel en tant que résultat de la pose des aiguilles en des points spécifiques du corps qui correspondent aux vaisseaux décrits historiquement.

Mais avant que cette affirmation puisse être testée, nous devons savoir quelle description historique était considérée comme "vraie". Quelle description des vaisseaux était utilisée, onze ou douze, connectés ou non connectés, et combien de points étaient utilisés ? Pourquoi ce modèle particulier était-il utilisé de préférence aux autres ? Les évaluations scientifiques de l'acupuncture ne peuvent être faites que lorsque ces informations, et leur source, sont connues. Aucun papier scientifique ne devrait être publié sans fournir ces informations cruciales.

   


Pour aller plus loin :
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS.
- Au coeur de l'extra-ordinaire, Henri BROCH.
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Acupuncture : L'histoire et la pratique d'une médecine ancestrale. Evelyne Malnic.
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet.

A visiter :
- L'effet placebo.
- A la recherche du ch'i.
- L'acupuncture et ses études mondiales.
- Quoi de neuf à propos de l'acupuncture ?
- L'acupuncture contre le tabagisme.
- Des aiguilles et des hommes.
- L'acuponcture (lien Quackwatch).
- Les méridiens de l'OZ.

Références :
- Acupuncture and related interventions for smoking cessation. White AR, Rampes H, Campbell JL
- How good are systematic reviews of acupuncture?
- Acupuncture in patients with tension-type headache: randomised controlled trial
- Evaluation des preuves de l'acupuncture en rééducation (anglais)
- A Randomized Clinical Trial of Acupuncture Compared with Sham Acupuncture in Fibromyalgia
- Acupuncture and chronic pain : a criteria-based meta-analysis. Riet G, Kleijnen J, Knipschild
- A meta-analysis of studies into the effect of acupuncture on addiction. Ter Riet G, Kleijnen J, Knipschild P.
- Acupuncture for back pain : a meta-analysis of randomized controlled trials. Ernst E, White AR.
- An overview of two Cochrane systematic reviews of complementary treatments for chronic asthma: acupuncture and homeopathy. McCarney RW, Lasserson TJ, Linde K, Brinkhaus B
- Acupuncture for back pain: meta-analysis of randomised controlled trials and an update with data from the most recent studies Ernst E, White AR, Wider B.
- A controlled trial of the theory of acupuncture in musculoskeletal pain. Godfrey CM, Morgan P
- Acupuncture and chronic pain mechanisms. Ghia JN, et al.
- Efficacy of acupuncture on osteoarthritic pain. Gaw AC, Chang LW, Shaw LC
- Acupuncture compared with placebo in post-herpetic pain. Lewith GT, Field J, Machin D
- Traditional Chinese acupuncture in tension type headache : a controlled study. Tavola T, et al.
- Acupuncture Treatment No More Effective Than Sham Treatment In Reducing Migraine Headaches
- Introducing a placebo needle into acupuncture research. Streitberger K, Kleinhenz J.
- A meta-analysis of acupuncture techniques for smoking cessation. A R White, K-L Resch, E Ernst
- Acupuncture to stop smoking

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