Menteurs, guignols et autres imposteurs


l'algue bleue verte L'algue bleue verte


Les déclarations

L'algue bleue-verte est une plante unicellulaire qui produit sa propre nourriture par la photosynthèse. Parmi les 1500 espèces existantes, deux, l'Aphanizomenon et la Spiruline, ont été mises en avant et vendues sous la forme de capsules ou de tablettes pour leurs prétendus effets bénéfiques à la santé. La spiruline a fait son apparition la première en 1981 lorsque des magazines commencèrent à lui attribuer des effets miraculeux pour ce qui est de la perte de poids. Elle a, depuis, été vendue par de nombreuses sociétés dont certaines affirment que l'algue bleu-verte est un "aliment complet à elle toute seule" qui "contiendrait 60% de protéines avec tous les acides aminés essentiels parfaitement équilibrés" et "le plus haut taux de chlorophylle de toutes les plantes".

Certains vendeurs déclarent même que la valeur nutritionnelle de l'algue bleu-verte "est essentielle à la santé en apportant au corps la plupart des éléments nutritifs nécessaires à son équilibre lui permettant de guérir lui-même". D'autres vertus, plus spécifiques sur le produit, déclarent qu'elle aide à "faire le plein d'énergie nettoyer son corps des impuretés, augmenter l'endurance et la résistance, retrouver la vitalité, lutter contre la fatigue physique, aider en période de convalescence, éviter les carences alimentaires, redonner de l'éclat à la peau, aux ongles et aux cheveux, mieux supporter les règles, la ménopause et la grossesse, complémenter un régime minceur par un apport de protéines en période d'amincissement" (http://www.sens-nature.com/). Ailleurs, on hésite pas à impliquer l'algue bleue-verte dans la prévention ou le traitement du cancer ou le sida ! Bien que les exemples nommés ne soient pas les seuls promoteurs de la spiruline, les déclarations ci-dessus sont assez représentatives.

Les vendeurs de spiruline, et autres produits à base d'algue bleue-verte, n'hésitent pas à argumenter que des recherches scientifiques viennent confirmer leurs dires. Une étude a été publiée en décembre 2000 dans le Journal of Medicinal Foods par le Dr. Eric Gerschwin de l'UC David School of Medicine. Le Dr. Gerschwin résume ainsi son étude : "Nous avons découvert que la spiruline, riche en éléments nutritifs, est un inducteur potentiel de l'interféron-gamma, et un stimulant modéré des interleukine-4 et interleukine-1 bêta". Ces derniers sont des marqueurs de la fonction immunitaire. La presse résuma cette étude en concluant que la spiruline "boostait le système immunitaire".


Disséquons les déclarations

Le principal problème dans ce genre de déclarations médicales sur les vertus de l'algue bleu-verte vient de ce qu'elles ne sont pas soutenues par des recherches ou études cliniques. C'est si souvent le cas que tout sceptique court le risque de se répéter tel un disque rayé. Ce problème du manque de preuves est vrai pour la grande majorité des suppléments vendus sous des arguments fallacieux à propos de la santé, et ce pour des raisons que nous examinerons plus tard. Qu'en est-il de la plausibilité des déclarations ? Celles-ci reposent largement sur la notion selon laquelle la spiruline est l'aliment idéal, dense en éléments nutritifs et parfaitement "équilibrée". Pourtant, les produits à base de spiruline sont vendus en petites capsules ou tablettes. En tant que suppléments alimentaires, ces produits ne contiennent que de faibles quantités d'éléments nutritifs, et coûtent au consommateur pas loin de 600 euros au kilo.

La spiruline ne contient aucun élément nutritif qu'on ne trouve déjà dans les autres aliments pour une somme beaucoup plus modique. Les produits à base d'algue bleue-verte ne sont pas consommés comme aliment, mais sont pris en très petites quantités pour leurs prétendus bénéfices à la santé.
Il est aussi intéressant de constater que les publicités sur la spiruline font la part belle à l'un des paradigmes fréquemment rencontré dans toute déclaration pré-scientifique : celle d'"équilibre". L'idée selon laquelle la maladie est due à des forces, ou à certaines fonctions physiologiques, qui seraient "déséquilibrées", et que restaurer cet équilibre permettrait de recouvrer la santé, est une idée qui a plusieurs milliers d'années. Dans la culture orientale, ce sont les forces opposées du yin et du yang qui doivent être "équilibrées" (par l'acupuncture ou d'autres techniques). Dans la culture Occidentale, les quatre humeurs avaient cette fonction et devaient être équilibrées, par des saignées par exemple. Certaines thérapies alternatives, de nos jours, ont ressuscité ces vieilles idées pré-scientifiques. En outre, ce concept simpliste d'équilibre est devenu une pierre angulaire du charlatanisme nutritionnel.

De nombreux régimes charlatanesques de ces dernières années reposaient sur l'idée qu'il existerait une formule magique de macronutriments, hydrates de carbone, graisses et protéines, qui mettrait le corps dans un état idéal, permettant à cette indésirable graisse de fondre, tout en récoltant d'autres bienfaits tels qu'un gain d'énergie. Cette philosophie a été incarnée par les livres de Barry Sear. Comme la plupart des erreurs et idées reçues, il y a un noyau de vérité dans ces idées. Tous les nutritionnistes et médecins s'accordent pour dire qu'un régime diversifié, avec une grande variété d'aliments différents, est meilleur qu'un régime étroit ou limité. Nous avons des besoins nutritifs, et un régime pauvre peut avoir des conséquences négatives. Pourtant, il y a un large éventail de ce qui est acceptable, aussi longtemps que nos exigences minimales pour chaque type d'élément nutritif sont comblées, et ne souffrent pas de carences pouvant avoir des conséquences sur notre santé.

A l'autre bout du spectre alimentaire, il existe une controverse, nourrie par un dramatique manque de preuves convaincantes. Plus spécifiquement, il existe peu de preuves que de grandes doses de vitamines ou minéraux soit bénéfiques à la santé, sinon d'éviter les effets d'une carence... rare en Occident. Il existe peu de situations dans lesquelles les suppléments ont prouvé avoir des effets bénéfiques spécifiques, comme le folate pour les femmes enceintes afin d'éviter tout défaut de la moelle épinière chez le foetus. De même, il n'y a pas de preuves qu'une zone "étroite" d'équilibre de macronutriments ait quelque effet bénéfique pour la santé, sinon d'éviter toute carence ou excès. Parmi les macronutriments, les seuls ayant prouvé leurs effets délétères en excès sont les graisses, qui apportent leur lot de risques de maladies cardiovasculaires et de cancer du colon. Bien que la presse ait donné quelque écho aux dommages causés par un excès d'hydrates de carbone (comme fraction de l'absorption calorique totale, et non pas en quantité absolue), ceci n'a pas été prouvé par des études cliniques.

Un autre aspect important des déclarations faites sur l'algue bleue-verte, est l'idée selon laquelle une fois l'équilibre nutritionnel parfait atteint, le corps serait capable de guérir par lui-même, quoi qu'il lui arrive. C'est aussi un concept populaire en médecine alternative, et ce pour deux raisons principales. La première est pratique, il est n'est pas possible de déclarer qu'un produit quelconque est capable de soigner ou de guérir une maladie spécifique sans l'accord des Autorités de la santé, ce qui nécessite d'avoir fait la preuve objective, scientifique et clinique de l'efficacité d'un traitement/médicament/produit. Cependant, la Répression des Fraudes ne fera pas de cas s'il est déclaré, à propos de ce produit, qu'il permet ou aide le corps à "guérir de lui-même".

La seconde raison est philosophique, elle repose sur le désir. L'idée que le corps a une capacité pratiquement illimitée de se soigner par lui-même est certainement très séduisante, mais ne repose sur aucun concept de la biologie ou de la médecine moderne. Sans doute nos corps ont-il de remarquables pouvoirs afin de combattre l'infection, la blessure, et de se débarrasser de certaines affections tous seuls (voir effet placebo). Pourtant, nos corps sont bien loin d'être de parfaites machines, et deviennent moins efficaces avec le temps. Les maladies peuvent être causées par toutes sortes de choses, et il en existe une minorité dont l'origine est nutritive. Certaines maladies sont dues, ou sont exacerbées par des déficiences nutritives, mais il en existe bien plus qui ne le sont pas et qui ont d'autres causes. Mais si vous vendez un complément alimentaire, et que vous êtes rivés les yeux plutôt sur vos profits que sur la vérité, il sera donc plus avantageux d'exagérer le rôle de la nutrition pour la santé et dans la maladie.

Les vendeurs de produits à base d'algue bleue-verte déclarent que cela permet une "détoxication" du corps. Autre exemple de non-sens nutritionnel. Le concept ici est que la capacité du corps à s'auto-guérir peut être amoindrie par des toxines de l'environnement, ou produites par nos cellules croissantes dans notre organisme, et causer la maladie. De nouveau, il y a un fond de vérité, car certaines toxines sont associées à certaines maladies spécifiques. Pourtant, de nombreux gourous de la nutrition utilisent ce concept dans un sens relativement vague, sans jamais faire de démonstration, ni mentionner ces toxines spécifiquement ou leurs effets, mais en affirmant que leurs produits les réduisent dans le corps. Au lieu de cela, le mot "détoxification" est utilisé comme une panacée. Étant donné qu'il n'a pas de signification médicale précise, toute déclaration de détoxification (ou détoxication) évite de s'attirer les foudres des Autorités de la Santé.


La recherche scientifique

Qu'en est-il des affirmations des promoteurs de l'algue bleue-verte, et de ses bénéfices pour la santé? Ont-ils été démontrés lors d'études scientifiques ? Ceci concerne le problème de la véracité dans l'industrie des compléments alimentaires (et ses liens avec les pseudo-médecines), et de la confusion entre la science de base et les recherches cliniques. Basique, la recherche biologique implique de travailler avec des produits chimiques ou des cellules, dans des tubes à essais et de faire de la recherche sur des animaux. Les êtres humains, quant à eux, tombent sous la catégorie de la recherche clinique.

L'étude cité plus haut est un bon exemple de recherche basique, démontrant que la Spiruline augmente la présence de produits chimiques connus comme médiateurs de la fonction immunitaire dans des cultures de cellules immunitaires. C'est un bon point de départ afin de déterminer la direction de futures recherches. Cependant, cela ne peut absolument pas représenter un fondement pour des déclarations cliniques.

Le problème est que la recherche de base seule est un bien mauvais prophète des effets finaux sur la santé d'une substance dans le corps humain. La physiologie humaine est beaucoup trop complexe pour pouvoir faire de telles extrapolations sans se tromper, le siècle dernier de recherche médicale a démontré que seule une très petite minorité de substances, pourtant prometteuses dans le tube à essais, a réellement fait la preuve de son utilité chez l'homme. Des essais soigneusement dirigés sont nécessaires pour pouvoir soutenir toute déclaration sur la santé. Des études dans lesquelles la substance en question est donnée en double aveugle (où personne ne sait ni ce qu'il donne, ni ce qu'il prend, placebo ou molécule) et où des marqueurs spécifiques sont étudiés et prédits.

Les déclarations, selon lesquelles les compléments alimentaires "aiderait le système immunitaire", sont les préférées dans cette industrie. Pourtant, ce n'est pas un concept scientifique. Le système immunitaire est très complexe. Il combat l'infection, les corps étrangers et les cellules anormales telles que les cellules cancéreuses. Il le fait aux risques et périls de l'hôte lui-même. L'inflammation causée par le système immunitaire cause souvent plus de dommages que l'infection que l'inflammation est en train de combattre. Le fait de réagir face à des substances étrangères, chez de nombreux individus, peut être exagéré de manière vitale : ce sont les allergies. Il existe une catégorie entière de maladies connues comme étant des maladies auto-immunes, dans lesquelles le système immunitaire attaque son propre corps. Elles comprennent de nombreuses maladies chroniques et sérieuses, telles que l'arthrite rhumatoïde, de multiples scléroses et le lupus.

Parce que le système immunitaire est une épée à double tranchant, toute tentative de le manipuler est donc dangereux. Ainsi, augmenter l'activité du système immunitaire peut être aussi bénéfique que nocif. Même si les déclarations faites sur la spiruline, reposant sur la recherche de base, augmentant l'activité immunitaire, sont vraies, elles ne peuvent en aucun cas être utilisées comme des déclarations de bénéfices pour la santé, et pourraient en fait se voir être potentiellement nocives.


La vente pyramidale

Les produits à base d'algue bleu-vert sont principalement vendus via le système de vente pyramidal, qui est déjà une escroquerie en soi. Dans ce système, les distributeurs recrutent de nouveaux distributeurs qui leur payent un pourcentage sur leurs ventes. Ainsi, une pyramide de distributeurs se forme, où les profits vont à ceux qui sont en haut de l'échelle. Ceux qui sont aux niveaux inférieurs travaillent et payent en fait pour ceux qui sont au-dessus. Ils ne peuvent pas gagner énormément d'argent étant donné que le marché est déjà saturé. Cette réalité basique est ce qui rend le système pyramidal illégal, très peu de personnes bénéficient du dévouement de l'immense majorité de ceux qui sont à la base, et qui se retrouvent en outre souvent avec leurs produits sur les bras après avoir fait le tour de leurs famille et amis.

Avec ce genre de produits douteux, la vente pyramidale trouve un second souffle, les consommateurs eux-mêmes deviennent vendeurs. Les distributeurs d'algue bleue-verte utilisent le produit. Les clients qui sont convaincus, par leur expérience personnelle de ses bénéfices, sont faciles à recruter comme nouveaux distributeurs. Ils recrutent ensuite à leur tour de nouveaux clients, lesquels pourront devenir vendeurs. Tout en bas de la pyramide, vous trouvez la masse des distributeurs qui vendent juste assez de produit pour de financer leur propre consommation.

Ainsi, un tel système de vente pyramidal de produits attrape-nigauds (il en existe d'autres avec des produits magnétiques ou des produits "minceur") victimise les clients de deux façons : en leur vendant des produits sous couvert de déclarations non justifiées et non vérifiées, voire fausses; et en les recrutant comme distributeurs afin de travailler pour ceux situés en haut de l'échelle et les enrichir davantage. C'est un excellent moyen d'obtenir une main d'oeuvre bon marché. Quel meilleur avocat, pour vendre un produit, que celui qui est convaincu de son efficacité ? Les sectes l'ont bien compris, les sociétés de vente pyramidale aussi. Pour une personne sceptique, il n'y a pas de pire preuve que le témoignage personnel, ou l'expérience anecdotique, d'un vendeur. Par contre, pour le public, de telles histoires peuvent suffire à convaincre.


Conclusion

Les produits à base d'algue bleue-verte sont un excellent exemple de ce qui ne va pas dans l'industrie des compléments alimentaires. Ces produits sont vendus avec une longue liste de déclarations pour la santé qui échappent aux contrôles de la répression des fraudes ou de l'AFSSA, censés protéger le public des déclarations et publicités mensongères. La recherche en laboratoire basique est utilisée de façon inappropriée pour soutenir des déclarations cliniques, tandis qu'aucun effort n'est fait pour étudier ces déclarations et les soumettre à l'expérience scientifique. Bien que vendue pour leur supposée valeur nutritionnelle, ces produits sont vendus dans un packaging et sous forme de médicament pour mieux leurrer le consommateur-client. Enfin, le mode de distribution dans le monde est illégal via la vente pyramidale.

Pour mettre un terme à ces agissements, qui contournent une réglementation certes trop laxiste, les autorités de la santé et la répression des fraudes seraient bien inspirées de vérifier plus minutieusement les allégations mensongères de cette industrie. Il est vrai que ces dernières années, l'industrie alimentaire a investi le créneau "des alicaments", ces produits alimentaires soi-disant "bons à la santé", afin de relancer un marché moribond ou saturé. Cependant, la santé est un bien trop précieux pour la laisser aux mains de quelques commerciaux, qui en réalité se foutent bien du bien public, les yeux rivés sur leur compte de résultat.


A lire :
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS
- Médecines parallèles et cancers.Dr. Olivier Jallut
- La magie et la raison. Simon Schraub
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie Thomas Sandoz

A visiter :
- Les produits attrape-nigauds
- Le mythe du "naturel" !
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces"
- Pourquoi ça marche ?
- Médecines parallèles et erreurs de raisonnement

References :
- Gerschwin, E. Journal of Medicinal Food, Vol 3 Number 4, Winter 2000
- Barrett, S. Algae: False Claims and Hype. Quackwatch.
- Cell Tech 2001 promotional website: www.celltech.com
- Dietary Supplement Health and Education Act