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L'analyse technique,
une pseudo-science ?
(Suite)

Certains analystes affirment avoir trouvé le système physique sous-jacent aux marchés, si cela était vrai ils auraient déjà fait des millions de plus-values en spéculant, en vendant leur secret ils rendent leur connaissance sans valeur. Si en plus il y a 50 analystes différents clamant haut et fort que le marché réagit à 50 systèmes différents, comment pourraient-ils avoir tous raison ? Se peut-il que seulement 2 puissent avoir raison ? Comment peuvent-ils ainsi se contredire ?

Une véritable théorie scientifique, en plus d'expliquer un ensemble de faits, doit être en mesure de faire des prédictions fiables, d'être vérifiée par n'importe qui, n'importe où, bref doit, pour être reconnue comme telle, être parfaitement reproductible. Connaissons-nous dans le domaine de la bourse des expériences ayant prouvé l'efficacité de l'analyse technique ? Y a-t-il quelque part des chercheurs ou des traders ayant réussi à prédire le comportement des marchés et ayant vérifié l'exactitude de leurs prédictions sur un grand nombre de tests comparés à d'autres prédictions faites sans le recours à l'analyse technique ? En fait, l'analyse technique correspond bien aux caractéristiques qui font une pseudoscience de par sa nature même et le peu de fiabilité des théories (fluctuantes) sous-jacentes.

Tout scientifique sait que la réplication est le meilleur test de sa théorie car comment démontrer la validité d'une hypothèse si on ne peut l'appliquer à des cas multiples et différents ? Et comment avoir confiance en sa conclusion si ces résultats ne sont pas suffisamment nombreux et positifs pour la confirmer ? Dans la pratique scientifique, lorsque les tests d'une hypothèse ou d'une théorie échouent à des niveaux tels que ceux de l'analyse technique, la meilleurs solution consiste sûrement à en changer ou à la remettre en cause dans ses fondements même voire à trouver des indices de régularité susceptibles de conduire à une hypothèse différente

Bien évidemment, les acteurs de la bourse, vantant les mérites de l'analyse technique et vivant (grassement) de la vente de conseils graphiques ou de logiciels soi-disant "d'aide à la décision", ne l'entendent pas de cette oreille, taxant leurs contradicteurs d'ignares ou d'incompétents, noyant leurs arguments sous des termes, expressions et concepts plus ésotériques que rationnels (la rationalité n'étant de toute façon pas le fort des acteurs de la bourse). Le discours, volontairement abscons pour le faire passer pour plus mathématique qu'il n'est en réalité, masque l'absence de visibilité du procédé et du vide de ses concepts. Les pseudosciences tentent souvent d'investir un domaine scientifique, et de s'en approprier tout le prestige, sans en respecter les impératifs de vérification ni de pratique habituels.


Travaux pratiques

Considérons ce type d'analyse :

"L'accélération haussière enregistrée en juin après le test d'un support sis à 39,5 € (borne basse du trend haussier présent depuis le printemps) a permis de retrouver une résistance importante située vers 46 € (plus haut à 45,8 € le 1er juillet). Sur cette barrière (représentée par une résistance long terme), les indicateurs techniques court terme redeviennent vendeurs et le stochastique mensuel évolue en zone de surachat signifiant ainsi l'arrêt de la progression dans l'immédiat. Compte tenu de ces éléments, le potentiel haussier devrait s'essouffler et le titre devrait entamer une consolidation baissière au cours des prochaines journées. Il conviendra d'alléger les positions acheteuses puis de suivre la mise en place d'un repli en direction d'un premier support à 42,6 €, seuil qui une fois enfoncé ouvrira la voie aux 40 € (borne basse du trend haussier moyen terme) en objectif court terme.
A plus longue échéance, au regard de l'évolution du titre depuis avril 2003, nous conseillons de prendre une position acheteuse sur la valeur tant que le trading channel sert de support au cours.
"

Ce type de discours se rapproche plus d'un discours de type Forer/Barnum (nous avons toujours quelque-chose pour tout le monde) mais surtout sa non scientificité se révèle essentiellement par le fait qu'il est de toute façon non réfutable. En effet, à chaque cours (ou tendance) à venir une explication viendra se greffer dans le but de le justifier, (ou tenter de la justifier). Imaginons un instant que, contrairement à ce qui est annoncé, le titre n'entame pas la consolidation baissière annoncée (qui, en gros, est une baisse du titre) au cours des prochaines journées; un nouvel élément dans l'histoire graphique du titre justifiera à moyen terme une nouvelle évolution probable, comme par exemple, une "cassure" de la résistance "ouvrant un potentiel de hausse".

Mais surtout ce qui est formidable, à la manière d'un discours psychanalytique ou astrologique, une réponse est prévue pour chaque cas de figure, ce qui rend la prédiction de toute façon réalisable dans les faits. Aidé en cela par un effet de validation subjective, phénomène psychologique par lequel on retient davantage des prédictions qui se sont réalisées, en oubliant toutes celles qui sont tombées à côté, un lecteur ou utilisateur de l'analyse technique croira détenir un moyen efficace de prédiction des cours de bourse, tout comme d'autres considèrent leur voyant comme "bon ou doué".


Pourquoi ça marche parfois ?

Pourquoi dans ce cas, ces méthodes semblent-elles fonctionner parfois, et pour certaines tellement que chaque professionnel des marchés les utilisent au moins sporadiquement ? Comment les gérants de fonds qui utilisent ces systèmes à l'exclusion de toute autre forme d'analyse, font-ils pour rester dans les affaires ?

La raison la plus importante pour laquelle ces méthodes semblent réussir est que les meilleurs traders "techniques" excellent dans l'analyse fondamentale. Il y a au moins deux aspects où les décisions "fondamentales" se cachent en fait derrière la méthode du trading "technique". En premier lieu, la plupart des techniciens croient qu'aucun système ne fonctionne dans tous les marchés. La décision de passer d'une méthode à une autre est "hautement subjective", comme le disait un technicien fameux, Richard Dennis, lors d'une conférence en 1997. Deuxièmement, les décisions du montant de l'argent d'un investisseur à engager dans le trading, et quand il faut stopper les pertes, sont tout autant subjectives. Ces décisions subjectives se font au "feeling", mais reposent réellement sur la situation extérieure et fondamentale des marchés.

L'autre raison importante est la "fausse interprétation de l'évidence statistique", aussi connue sous le nom de "chance". C'est un peu comme le vieux test de la perception extra-sensorielle où un millier de chercheurs sont envoyés à travers le monde, chacun pour tester le pouvoir d'un individu à contrôler le lancer d'une pièce de monnaie. On dit aux sujets de se concentrer sur le "pile". Après le premier lancer, 500 sujets sont éliminés (à cause du "face" qui est sorti). Après le second lancer, 250 autres échouent. Après neuf lancers, deux ou trois sujets auront effectivement réussi à aligner 9 "pile" et on en déduit que le pseudo médium possède bien des pouvoirs surnaturels. Il existe des milliers de méthodes d'analyse technique, et il leur suffit de tomber juste un peu plus que 50% du temps pour être considérées comme "fiable" et réussir. Combien réussiront pendant des années seulement grâce à la chance ?

En outre, les statistiques sur les succès ou les échecs des systèmes d'analyse technique sont biaisés, ne serait-ce que par les gagnants. Il est peut-être vrai que tous les traders techniques avec 3 années de records de gains sont gagnants, mais cela veut simplement dire que les méthodes qui ont précédemment échoué ont été abandonnées, ne retenant que les périodes et les méthodes gagnantes dans leurs statistiques. Pour 3 années de gains grâce à la technique, combien d'années de perte ?

Les systèmes d'analyse technique célèbres et connus tendent à devenir des prophéties se réalisant d'elles-mêmes, utilisés par des milliers de traders (en plus à l'écoute des mêmes informations, des mêmes rumeurs) réagissant aux mêmes "supports", "résistances", "rebonds" ou aux mêmes figures graphiques (têtes et épaules, etc.). Ils ne font plus attention au fait de savoir si c'est la méthode utilisée qui fait des prédictions réalistes, ou si ce sont leurs propres comportements moutonniers qui valident cette pseudo-science. Ils veulent seulement le meilleur prix chaque fois.

Enfin, c'est à contre coeur qu'il doit être admis qu'il existe des cycles dans les marchés. Certains titres, comme certaines marchandises, sont "saisonniers", ils reflètent les différents modes de la consommation à différentes périodes de l'année. Ces "saisons" sont si connues et comprises qu'elles ne peuvent être utilisées bien longtemps dans les méthodes techniques. Le marché prenant en compte cette information trop vite.

Donc comment fonctionnent ces méthodes d'analyse technique ? Nous avons déjà vu que sur une base journalière, avec des milliers de traders fixant leur attention et leurs réflexes sur les mêmes niveaux, ils sont trop puissants pour être ignorés. Le principe général bien établi semble être de réagir le plus rapidement possible en utilisant le système d'analyse technique le plus largement usité, ainsi le plus moutonnier et le plus chanceux vous serez.

Dans le cas d'un système technique qui aurait véritablement saisi ce que personne d'autre n'aurait compris, sa diffusion tendrait à le détruire. Par exemple, s'il existait un effet saisonnier du soja seul connu de moi, je pourrais m'enrichir indéfiniment (soit en l'utilisant, soit en le vendant), mais si la majorité des traders oeuvrant sur les denrées le découvrait ou en avait connaissance, le cours du soja changerait rapidement pour refléter cet effet auparavant inconnu.


Conclusion

Wall Street est bourré de traders qui surnomment l'analyse technique "le marc de café" ou "l'astrologie". Ce qui ne les empêche pas de vérifier les informations techniques chaque matin. Il y a énormément de traders qui ont fait carrière avec l'analyse technique, mais malheureusement un grand nombre ont fait cette carrière en vendant leurs systèmes sans valeur à des particuliers qui pensaient avoir trouvé la martingale ou la poule aux oeufs d'or. Certains ont gagné grâce à la chance, beaucoup ont perdu, et les meilleurs ont ajouté l'analyse fondamentale dans leurs doctrines et techniques de trading pourtant réputées rigides. Peut-être un jour quelqu'un découvrira LE grand système sous-jacent aux marchés, mais en attendant, gardez un oeil sur vos économies ... et gare aux charlatans !


Pour aller plus loin :
- 50 Petites expériences en psychologie de l'épargnant et de l'investisseur : Pour mieux réussir tous vos placements. Mickaël Mangot.
- Psychologie de l'investisseur et des marchés financiers. Mangot Mickaël.
- L'illusion économique. Bernard Guerrien.

A visiter :
- Des Astres à la bourse.
- Les marchés financiers sont-ils rationnels ?
- La bourse ou le hasard ?
- La Lettre Boursière.
- Le placement du siècle.