L'analyse technique,
une pseudo-science ?

Les gestionnaires de fonds boursiers, les experts du Palais Brongniart ou de Wall Street ont-ils recours aux pseudosciences pour prendre leurs décisions d'investissements ? Si vous détenez des parts de SICAV, FCP, de sociétés d'investissements, d'assurance-vie en unités de compte ou autre fond de capitalisation, il y a de grandes chances pour que ceux qui gèrent votre argent aient effectivement recours à ce principe pseudo-scientifique, caché sous le joli nom qui fait sérieux "d'analyse technique", pour les aider à décider si oui ou non il faut acheter ou vendre.

L'analyse technique est un principe, élevé au rang de loi par ses partisans, qui applique une analyse statistique de l'historique du graphique du cours d'une action, d'un titre, dans le but d'en prédire son évolution future, à la hausse comme à la baisse, sans aucune autre information. Il n'est pas nécessaire de savoir ce qui se passe dans le monde, ni de connaître l'état de l'offre et de la demande, ni de quelle action il s'agit. L'unique donnée dont on a besoin est le graphique. Cette pratique est utilisée par presque tous les intervenants du marché des actions, traders et gérants, de temps en temps, même si certains semblent reconnaître que cela reste pseudo-scientifique. L'analyse technique est d'ailleurs reconnue par les autorités boursières comme un des deux modèles de base du trading, de gestion ou de spéculation boursière, le second étant "l'analyse fondamentale", qui tente de prédire les cours futurs d'un titre en calculant et analysant la valeur réelle, le marché, la visibilité, etc... de l'entreprise étudiée.

La littérature financière pullule d'ouvrages ou de magazines de sociétés ou d'indépendants vantant les mérites de l'analyse technique dans le but de vendre leur méthode et leurs systèmes d'analyse. La plupart dans le genre "comment s'enrichir rapidement" ou "les techniques qui gagnent", promettant un retour sur investissement des plus rapide accompagné d'un faible risque. Quand ce ne sont pas les programmes informatiques faisant le boulot d'analyse à votre place. Des abonnements à des périodiques sont proposés, à des prix bien entendu exorbitants dont le prix de la page est largement amorti, pour ceux qui croient encore que tout ce qui est cher est forcément de qualité.

Posons-nous ici aussi la question, récurrente dans ce genre de commerce à base de "martingale" : pourquoi si cette méthode est bonne, l'auteur la vend-elle au lieu de l'appliquer jalousement et donc de s'enrichir à millions ? Réponse : le rapport est certainement plus profitable pour celui qui la vend que pour les 90% de gens qui l'achètent et l'appliquent, et qui voient leur pertes s'accumuler.


Qu'est-ce que l'analyse technique ?

Il y a trois différents types d'analyse du marché : l'analyse fondamentale, qui utilise les informations économiques et financières des agents économiques, l'analyse technique qui n'a recours qu'à l'information trouvée dans l'historique des cours des titres et l'arbitrage (ou valeur relative) qui compare la valeur de différents titres les uns aux autres.

Le premier "technicien" fut Richard Donchian, qui commença sa carrière à Wall Street en 1930 et créa le premier fond de marchandises, en 1949. En 1957 il introduisit son premier système de suivi de la tendance. Les systèmes de suivi de tendance sont supposés prévenir les traders lorsque le marché va s'installer durablement dans une direction ou dans une autre. Le premier système de Donchian utilisait les moyennes mobiles pour identifier les tendances, et de nos jours, beaucoup de systèmes techniques (dont les plus connus et usités) sont à "suivis de tendance".

Aujourd'hui, des systèmes d'analyse technique se développent utilisant les analyses statistiques les plus compliquées, et des nouveaux concepts très à la mode comme la géométrie fractale et la théorie du chaos. Certains systèmes tentent de modéliser les marchés sur la base d'un système physique connu, ou sur la suite de Fibbonacci (1,1,2,3,5,8,etc... où f(n)=f(n-1)+f(n-2)). D'autres enfin essayent de saisir la psychologie du marché en identifiant les cours à "hauts volumes" où énormément d'échanges furent réalisés.

Voici un petit exemple concret d'analyse technique comme publiée dans un journal financier :

"Après avoir atteint un plus haut historique à 61,85 euros en mai, le titre a fortement corrigé jusqu'à 27,50 euros; un cours que l'on avait pas revu depuis novembre 1988. En octobre dernier, un puissant rebond s'est développé sur ce niveau, sans pour autant parvenir à inverser la tendance de moyen terme. Depuis le début de l'année, la valeur s'est stabilisée entre 32,65 euros et 41,80 euros (hormis une failure). Le 13 mars dernier, les cours ont rebondi impulsivement (ouverture d'un gap) sur 32,65 euros, permettant de tester la résistance à 41,80 euros. Sous cet obstacle, un biseau ascendant (ralentissement de la dynamique haussière) est en formation. Cette figure de retournement devrait permettre au titre de revenir sur le support à 36,15 euros dans les prochaines séances ou semaines. Seul un courant acheteur au-dessus de 41,80 euros invaliderait cette correction."

Et son graphique :


Pourquoi s'agit-il d'une pseudo-science ?

Vous pourriez vous dire, à ce point de la discussion, "Bon, d'accord, tout cela semble bien gentil, mais pourquoi s'agit-il d'une pseudo-science ? Peut-être ces gars là ont-il raison ?" Peut-être. Peut-être pas.

Avant tout, y a-t-il quelque chose d'incorrect à essayer de rendre compte d'un système reposant uniquement sur des données et non pas sur des principes théoriques ? C'est, en fait, ce que nous disons : certains systèmes d'analyse technique sont une formalisation de cours reposant seulement sur des données recueillies au sein du marché, sans théorie externe aucune. Existe-il des exemples de lois scientifiques ayant été édifiées de cette manière ? Oui, il en existe, et la plus célèbre est celle des lois du mouvement des planètes établie par Johannes Kepler (1571-1630). N'ayant recours qu'aux positions des planètes, Kepler développa ses trois lois du mouvement planétaire. C'est seulement plus tard que Isaac Newton montra que la théorie de la gravitation menait directement aux lois de Kepler.

Si Kepler pouvait le faire, pourquoi pas les traders de nos jours ? Il y a plusieurs raisons importantes. Le système que Kepler observait était très simple et périodique, se répétant encore et encore, de manière prévisible. Kepler avait donc très peu de variables à prendre en compte, en fait, seulement une variable indépendante : le diamètre de l'orbite de la planète. Malgré tout, il s'agit toujours d'un formidable effort d'imagination, parce qu'il eut à se débarrasser de l'idée Copernicienne des orbites circulaires pour la remplacer par celle des orbites elliptiques. Ce qui lui permit de réduire son erreur de prédiction dans la position des planètes de 5 degrés à 10 minutes, soit une erreur de seulement 0,05%.

Imaginez un Kepler des temps modernes essayant d'analyser un marché financier. Pourrait-il écrire une équation décrivant les données observables et observées ? Oui, il le pourrait. Il existe plusieurs outils mathématiques pour réaliser des équations en dehors d'un ensemble de points, comme l'analyse de Fourier. Malheureusement, pour que ces outils soient utiles pour prédire le futur, les fonctions qu'ils décrivent doivent être périodiques, comme l'orbite d'une planète autour du soleil. Or établir cette périodicité pour les marchés n'a encore jamais été fait. Par contraste avec le mouvement régulier des planètes, le marché des actions est un système chaotique. En plus, alors que Kepler savait quelles étaient ses variables, l'inventeur d'un système d'analyse technique ne sait même pas comment quantifier les variables sous-jacentes aux marchés. Ceux qui ont tenté d'appliquer l'analyse de Fourier aux marchés l'ont payé assez cher.

Ce type d'analyse nous mène tout droit vers une des principales raisons pour laquelle l'analyse technique est une pseudo-science. On peut toujours décrire une courbe au moyen d'un ensemble de points, même de points aléatoires, à quelque niveau d'exactitude qui soit. Pourtant, ceci ne prédira pas le comportement futur de la courbe, à moins qu'elle décrive un système physique. Tout concourre à montrer que les marchés financiers sont un système réellement chaotique et aléatoire, avec des tendances et des cycles mineurs dissimulés dans le chaos. Se servir de courbes pour prédire le futur d'un marché est comme essayer de prédire la face d'une pièce jetée en l'air d'après une séquence antérieure de piles ou faces.


Pour aller plus loin :
- 50 Petites expériences en psychologie de l'épargnant et de l'investisseur : Pour mieux réussir tous vos placements. Mickaël Mangot.
- Psychologie de l'investisseur et des marchés financiers. Mangot Mickaël.
- L'illusion économique. Bernard Guerrien.

A visiter :
- Des Astres à la bourse.
- Les marchés financiers sont-ils rationnels ?
- La bourse ou le hasard ?
- La Lettre Boursière.
- Le placement du siècle.


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