La négation du VIH à l'ère d'internet

Tara C. Smith, Steven P. Novella

Il peut sembler remarquable que, 23 ans après avoir identifié le virus immunodéficient humain (VIH), il existe encore des gens qui nient que ce virus soit la cause du syndrome immunodéficitaire acquis (SIDA). Ce refus a été mis sur le devant de la scène internationale en 2000, quand le président d'Afrique du Sud Thabo Mbeki convoqua une commission pour discuter de la cause du SIDA, rappelant qu'il n'était lui-même toujours pas convaincu que le VIH en soi la cause1. Ses idées venaient en fait en partie de ce qu'il avait lu sur internet2. Mbeki reconnut plus tard cette année là que pour revenir sur le débat3, il avait suggéré une nouvelle analyse des dépenses de santé en se focalisant moins sur l'association VIH/SIDA4.

La négation du VIH a pris racine dans la population et a démontré sont potentiel à frustrer les efforts d'éducation du public, et à affecter négativement les dons public pour la recherche contre le SIDA et les programmes de prévention. Par exemple, la AIDS Coalition to Unleash Power (ACT UP) était depuis plusieurs années en première ligne pour ce qui est de l'éducation et l'activisme anti SIDA. Mais maintenant une section du groupe de San Francisco a rejoint le mouvement négateur, déclarant sur son site web que "le VIH ne cause pas le SIDA (...) les tests d'anticorps VIH sont faussés et dangereux (...) les médicaments anti SIDA sont du poison" (http://www.actupsf.com/aids/index.htm). En 2000, la section a écrit une lettre à tous les membres du Congrès leur demandant d'arrêter de financer la recherche sur le VIH5. La position d'Act-up San Francisco a été condamnée par d'autres sections d'Act-Up, comme celle de Philadelphie ou d'East Bay (http://www.actupny.org/indexfolder/actupgg.html). Des stars du rock se sont engouffrées dans le débat. Les membres du groupe Foo Fighters ont fait la musique d'un documentaire intitulé "l'autre face du SIDA" (The Other Side of AIDS - http://www.theothersideofaids.com/), qui pose la question du VIH en tant que cause du SIDA. Le groupe, lors de ses concerts, a répandu le message comme quoi le VIH ne causerait pas le SIDA6, et il liste le groupe négateur "Alive and Well", sur son site web (http://www.foofighters.com/community_cause.html).

Comme ces refus des théories officielles ont largement eu lieu en dehors de la littérature scientifique, de nombreux médecins et chercheurs se sont payés le luxe de les ignorer, les classant comme farfelues et de ce fait sans importance. En effet, Internet a servi de médium fertile et non référencé pour répandre ces croyances négationnistes. Le Groupe pour la Réévaluation Scientifique de l'Hypothèse VIH/SIDA ("Reappraising AIDS") notait : "Merci à l'ascendance d'Internet, nous sommes maintenant capables de revigorer notre campagne d'information7". Internet est un outil efficace pour cibler les jeunes, et pour répandre tout type de désinformation à l'intérieur d'un groupe à hauts risques d'infection par le VIH.

Deux excellentes analyses en ligne ont été préparées afin de contrer les arguments de ceux qui nient la cause du VIH pour le SIDA8, 9; c'est pour cette raison que nous n'en parlerons pas dans cet article. Au lieu de cela, nous passerons en revue les stratégies intellectuelles utilisées par le mouvement niant le VIH. Bien que d'autres formes de refus de la science ne soient pas discutées ici, les caractéristiques décrites ici pourront s'appliquer à de nombreuses autres formes de négationnisme populaires, comme ceux niant l'évolution, la maladie mentale ou l'Holocauste.


Trois négationnistes et groupes négationnistes importants

Un des groupes niant le VIH les plus important est le groupe "Alive & Well" de Christine Maggiore (HEAL - Health Education AIDS Liaison - http://www.aliveandwell.org). L'histoire de la vie de Maggiore est au centre de ce groupe. Diagnostiquée atteinte du VIH en 1992, Maggiore déclare qu'elle a été depuis sans aucun symptôme pendant 14 ans sans recours aux médicaments antirétroviraux, comprenant les inhibiteurs de protéase10. Elle a vu son audience croître, et a été engagée dans la controverse, ces dernières années, après avoir donné naissance et allaité ses deux enfants, Charles et Eliza Jane. Elle n'a jamais testé ses enfants pour le VIH, et n'a pas pris de médicaments antirétroviraux pendant sa grossesse ou pendant l'allaitement11. Eliza Jane est décédée en septembre 2005 d'une pneumonie associée au VIH12, bien que Maggiore resta convaincue que le VIH n'avait aucun rôle dans la mort de sa fille13 et continue à prêcher son message à d'autres mères séropositives.

Peter Duesberg a initié le mouvement négationniste anti-VIH dans un article de 1987 suggérant que le VIH ne causait pas le SIDA14. Alors qu'il n'est pas resté plus longtemps sur le devant de la scène de ce mouvement, les arguments utilisés par les autres portent la trace de ses publications.

Celia Farber est une journaliste qui a passé la plupart de sa carrière à parler du VIH. Farber est l'auteure d'un article de Harper reprenant les déclarations de Duesberg comme quoi le VIH ne cause pas le SIDA15, et a récemment publié un livre sur "L'histoire fantôme de la science du SIDA16".

Il y a des aberrations sérieuses à l'intérieur même du mouvement anti-VIH, et les individus mentionnés plus haut sont seulement la partie immergée de l'iceberg. Les groupes anti-VIH divergent même sur les fondamentaux les plus basiques : est-ce que le VIH existe vraiment ? Néanmoins, les désaccords à l'intérieur du mouvement sont ignorés afin de présenter un front uni.


Les théories de la conspiration et la méfiance sélective de l'autorité scientifique

Le fait que le VIH soit la principale cause du SIDA est le consensus le plus fortement défendu dans l'opinion de la communauté scientifique, reposant sur plus de deux décennies de recherche robuste. Les négateurs doivent donc rejeter ce consensus, à la fois en dénigrant la notion d'autorité scientifique en général, ou en sous-entendant que la communauté scientifique est intellectuellement compromise. Il n'est de ce fait pas surprenant que la plupart de la littérature négationniste reflète une méfiance basique de l'autorité, des institutions de la science et de la médecine. Dans son livre, Christine Maggiore remercie son père Robert : "qui m'a appris la question de l'autorité et de ce qui est vrai"10. Pareillement, la mathématicienne Rebecca Culshaw, autre négateur du HIV, dit : "Comme quelqu'un qui a été élevé par des parents qui m'ont appris toute jeune à ne jamais croire quelque chose seulement parce que tout le monde accepte que ce soit vrai, je ne peux rester plus longtemps assise sans rien faire, tout en contribuant à cette folie17".

En se méfiant des praticiens de la médecine, plusieurs négateurs du VIH, dans leur recherche d'un traitement, se sont tournés vers les thérapies alternatives. Un de ces praticiens, le Dr Mohammed Al-Bayati, suggère que les toxines et le recours aux médicaments, plutôt que le VIH, sont la cause du SIDA18. Le Dr Al-Bayati, profite personnellement de sa négation du VIH : pour 1000$ de l'heure, Al-Bayati consultera "sur les conséquences médicales associées au SIDA , les effets secondaires des vaccins et médications, l'exposition domestique, professionnelle ou environnementale aux produits chimiques." (http://www.toxi-health.com/). De façon identique, le vendeur de vitamines allemand et négateur du VIH Matthias Rath propose non seulement ses vitamines comme traitement pour le SIDA19, mais son porte-parole refuse d'être interviewé par Nature Medecine à propos de cela parce qu'il déclare que le journal est "financé par l'argent de l'industrie du médicament20".

Les négateurs argumentent en disant que parce que les scientifiques reçoivent des dons, la célébrité et le prestige résultant de leurs recherches, il est de leur intérêt de maintenir le statu quo15. Ce genre de réflexion est pratique pour les négateurs, en cela qu'il leur permet de choisir quelles autorités croire et lesquelles refuser comme faisant partie de la grande conspiration. En plus d'être sélectifs, leur logique est aussi inconsistante. Par exemple, ils se méfient des études soutenant l'hypothèse du VIH, les déclarant biaisées par "l'argent du médicament", alors qu'ils acceptent, sans esprit critique, le témoignage des négateurs du VIH qui ont de lourds intérêts financiers dans les traitements alternatifs qu'ils proposent.


Dépeindre la science comme de la foi et le consensus comme un dogme

Etant donné que les idées proposées par les négateurs du VIH ne respectent pas les standards scientifiques rigoureux, ils ne peuvent pas espérer entrer en compétition avec les théories officielles. Ils ne peuvent pas élever le niveau de leurs croyances au niveau des standards de la science, ainsi ils tentent d'affaiblir le statut de la science, reléguée au niveau de celui d'une religion, cataloguant les consensus scientifiques comme étant des dogmes scientifiques21. Comme l'un d'eux le dit dans le livre de Maggiore10 : "Il y a la science classique, le moyen par lequel elle est supposer fonctionner, et il y a la religion. J'ai retrouvé la raison quand j'ai réalisé que la science du SIDA était une oeuvre religieuse. La seule chose que j'emporterai dans la tombe, sans jamais le comprendre, est pourquoi tout le monde était si enclin à accepter tout ce que le gouvernement déclare comme étant vrai. Plus spécialement le mythe central : la cause du SIDA est connue."


D'autres suggèrent que le domaine entier de la médecine moderne est de la religion22

Les négateurs se considèrent eux-mêmes comme des sceptiques travaillant à réfuter une croyance trompeuse et profondément enracinée. Ils déclarent que quand des scientifiques vont à l'encontre de "l'orthodoxie" scientifique, ils sont persécutés et rejetés. Par exemple, ceux qui nient le VIH font grand bruit de la carrière de Peter Duesberg, affirmant que quand il commença à parler ouvertement contre le VIH comme cause du SIDA, il était "ignoré et discrédité" à cause de sa dissidence23. Le Président Sud-Africain Mbeki allait même plus loin en disant que "dans les premières périodes de l'histoire humaine, ces [dissidents] auraient été traités comme des hérétiques qui auraient brûlé sur le bûcher !"1.

Les négateurs du VIH accusent les scientifiques d'étouffer les points de vue dissidents sur les causes du SIDA, et de ne pas permettre à ces soi-disant théories "alternatives" de se faire entendre. Cependant, cette affirmation pourrait aussi s'appliquer à toute théorie scientifique bien établie confrontée à des notions pseudo-scientifiques motivées par des intérêts politiques, comme par exemple celle des créationnistes contre l'évolution. Comme les négateurs du VIH veulent probablement réduire cette docilité par des pratiques sexuelles sûres et des médicaments anti-VIH, ce qui potentiellement coûterait des vies, ceci motive les communautés scientifique et médicale à exclure les anti-HIV de tout forum public. Comme un éditorial l'a écrit : "La négation du VIH est du charlatanisme mortel24." Parce que la négation du VIH n'est pas légitime scientifiquement, une telle exclusion est justifiée, mais elle alimente les négateurs dans leur affirmation d'une oppression organisée.


Pour aller plus loin :
- Denying AIDS: Conspiracy Theories, Pseudoscience, and Human Tragedy. Seth C. Kalichman.
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Petit traité de l'imposture scientifique. Aleksandra Kroh.
- L'imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal.
- Crimes contre la logique. Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs. Jamie Whyte.
- L'imaginaire du complot mondial : Aspects d'un mythe moderne. Pierre-André Taguieff.

A lire aussi :
- Erreurs de raisonnement et illusions logiques.
- Médecines parallèles et erreurs de raisonnement.

References :
1. Sidley P (2000) Mbeki appoints team to look at cause of AIDS. BMJ 320: 1291.
2. Mbeki T (1999) Address to the National Council of Provinces, Cape Town. .
3. Cherry M (2000) Mbeki agrees to step back from AIDS debate. Nature 407: 822.
4. Sidley P (2001) Mbeki plays down AIDS and orders a rethink on spending. BMJ 323: 650.
5. Wohlfeiler D, Lew S, Wilson H (2000) Enough of ACT UP S.F. acting out. San Francisco Chronicle.
6. Talvi S (2000) Foo Fighters, HIV deniers. Mother Jones.
7. Group for the Scientific Reappraisal of the HIV-AIDS Hypothesis
8. National Institute of Allergy and Infectious Diseases (2003) The evidence that HIV causes AIDS.
9. AIDS Truth (2007) Debunking AIDS denialist myths.
10. Maggiore C (1997) What if everything you thought you knew about AIDS was wrong? Studio City (CA): Health Education AIDS Liaison. 126 p.
11. Gerhard S (2001) HIV-positive women birthing outside the system. Mothering Magazine.
12. Ribe J (2005) Autopsy report of Eliza Jane Scovill.
13. ABC News (2005) Did HIV-positive mom's beliefs put her children at risk?
14. Duesberg P (1987) Retroviruses as carcinogens and pathogens: Expectations and reality. Cancer Research 47: 1199-1220.
15. Farber C (2006) Out of control: AIDS and the corruption of medical science. Harper's Magazine.
16. Farber C (2006) Serious adverse events: An uncensored history of AIDS Hoboken (NJ): Melville House. 345 p.
17. Culshaw R (2006) Why I quit HIV. 18. Al-Bayati M (1999) Get all the facts: HIV does not cause AIDS Dixon (CA): Toxi-Health International. 200 p.
19. Dr. Rath Health Foundation (2005) The end of the AIDS epidemic is in sight!
20. Watson J (2006) Scientists, activists sue South Africa's AIDS 'denialists' Nat Med 12: 6.
21. Wright M (2000) The contradictions and paradoxes of AIDS orthodoxy.
22. Clerc O (2001) Modern medicine: A neo-Christian religion. The hidden influence of beliefs and fears
23. Duesberg P (1995) Infectious AIDS: Have we been misled? Berkeley: North Atlantic Books.
24. Moore J, Nattrass N (2006) Deadly quackery. The New York Times.
25. [Auteurs inconnus] (1993) List of scientists skeptical of HIV causation of AIDS.
26. Farber C (1992) Fatal distraction. Spin Magazine.
27. [Auteurs inconnus] (2006) Harpers astonishes the world with the extent of AIDS skulduggery.
28. Duesberg P (1989) Human immunodeficiency virus and acquired immunodeficiency syndrome: Correlation but not causation. Proc Natl Acad Sci U S A 86: 755-764.
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31. Duesberg P (1992) AIDS acquired by drug consumption and other noncontagious risk factors. Pharmacol Ther 55: 201-277.
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33. Bogart L, Thorburn S (2005) Are HIV/AIDS conspiracy beliefs a barrier to HIV prevention among African Americans? J Acquir Immune Defic Syndr 38: 213-218.
34. National Science Board (2004) Science and technology: Public attitudes and understanding

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