Le mythe des antioxydants
Un conte médical
(Suite)

Depuis le début des années 1990 les scientifiques ont étudié ces composés, utilisant des essais contrôlés, randomisés en double-aveugle, le nec plus ultra des études médicales. Cependant, les suppléments ont échoué au test. Ils ont chassé les radicaux libres des tubes à essai. Mais une fois dans le corps humain, ils semblaient curieusement sans effets. Non seulement ils sont mauvais pour ce qui est de la prévention des dégâts dus à l'oxydation des tissus, mais ils peuvent même faire empirer les choses. De nombreux scientifiques en ont conclu que, au mieux, ils ne sont que perte de temps et d'argent, mais qu'au pire, ils peuvent être dangereux.

Le premier antioxydant à avoir donné des résultats décevants était le béta carotène. Alors la star des suppléments, les pilules de béta carotène étaient recommandées aux fumeurs pour les protéger du cancer du poumon. Cela reposait sur l'observation, faite dans les années 1970, que les gens qui consommaient beaucoup de carottes, contenant de grandes quantités de béta carotène, étaient protégés contre le cancer.

En 1992 les chercheurs de l'Institut National contre le Cancer des USA décidèrent de tester le béta carotène. Ils recrutèrent plus de 18 000 personnes à risque pour ce qui est du développement d'un cancer du poumon, soit parce qu'ils fumaient ou avaient été exposées à l'amiante, et donnèrent à la moitié d'entre eux des suppléments de béta carotène. L'étude était supposée durer 6 ans, mais les chercheurs la stoppèrent aux deux tiers de sa durée après avoir découvert, à leur surprise et horreur, que ceux qui prenaient les suppléments allaient bien plus mal que le groupe contrôle. Leur taux de cancer du poumon était supérieur de 28%, et le taux de décès général avait grimpé de 17%. "C'était un choc. Non seulement ils ne faisaient pas de bien, mais ils avaient aussi le pouvoir de faire du mal" dit Halliwell.

Les chercheurs ne pouvaient pas avoir la certitude que ces augmentations n'étaient pas que le produit du hasard, et les capsules de béta carotène sont toujours vendues comme antioxydant. D'autres études ont cependant confirmé la preuve que les suppléments de béta carotène, non seulement ne protègent pas les gens contre le cancer, mais peut aussi augmenter le risque du cancer du poumon chez les fumeurs. En mai 2006 un panel d'experts, rassemblés par le NIH, a conclu qu'il n'y avait aucune preuve poussant à recommander des suppléments de béta carotène à la population, mais de fortes preuves pour recommander aux fumeurs de les éviter.

L'histoire est la même avec l'antioxydant le plus populaire au monde. La vitamine E est devenue célèbre au début des années 1990, après que deux grandes études, impliquant plus de 127 000 personnes au total, avaient trouvé que les personnes ayant un régime riche en vitamine E étaient moins susceptibles de développer des maladies cardiovasculaires. La première étude a suivi 87 245 infirmières pendant 8 ans, elle a trouvé que les 20% de femmes ayant la plus forte consommation de vitamine E avaient 41% de chances de moins d'avoir une maladie cardiovasculaire que les 20% en consommant le moins (New England Journal of Medicine, vol 328, p 1444). La seconde étude, impliquant 39 910 professionnels de la santé de sexe masculin, a trouvé une réduction des risques de maladie du coeur similaire (New England Journal of Medicine, vol 328, p 1450).

Les chercheurs de l'Ecole Médicale de Harvard et l'Ecole de Santé Publique de Harvard avaient même trouvé un mécanisme plausible. Les preuves s'accumulaient montrant qu'une des causes des maladies de coeur était les dégâts causés par les radicaux libres aux LDL (Low Density Lipoproteins), qui sont des petits complexes de lipides et de protéines qui circulent dans le sang, délivrant les acides gras aux cellules. Il s'est avéré qu'ajouter de la vitamine E aux échantillons de sang dans les tubes à essai rendait les LDL plus résistantes à l'oxydation. Peut-être s'agissait-il de l'explication de l'action de la vitamine E dans le cadre de la prévention des maladies cardiovasculaires. "A un niveau biochimique, l'explication semblait rationnelle - à ce moment." dit Roland Stocker, biochimiste de l'Université de Sydney.

L'utilisation de suppléments de vitamine E s'est envolée. En 1990, pratiquement personne ne prenait de vitamine E, à la fin de la décennie, il s'en vendait des millions de doses. Suite à ces résultats positifs, d'autres chercheurs lancèrent une grande étude en utilisant des suppléments de vitamine E. Les résultats ont été presque universellement décevants. Seule une expérience - L'étude de Cambridge (CHAOS, Cambridge heart antioxidant study) - trouva un effet positif, une réduction de 77% des risques de crise cardiaque. Plusieurs autres ne trouvèrent aucun effet protecteur et l'une conclut même que la vitamine E augmentait le risque de crise cardiaque.


Le temps d'une reconsidération

D'autres études furent réalisées dans le but de tester si les suppléments de vitamine E pouvaient prévenir le cancer, comme l'étude ATBC en Finlande, dont les résultats furent négatifs. La vitamine E n'avait aucun effet non plus dans la réduction de la progression de la maladie d'Alzheimer chez les gens touchés modérément.

De plus, quand les scientifiques en vinrent à chercher des preuves que la vitamine E protégeait les LDL de l'oxydation dans le corps, et non plus seulement dans un tube à essai, ils n'en trouvèrent aucune, excepté chez les gens ayant une carence en vitamine E (Journal of the American Medical Association, vol 285, p 1178). En fait, malgré des preuves solides que la vitamine E est un antioxydant puissant dans les tubes à essai, il y a maintenant de sérieux doutes qu'elle agit de la même façon dans le corps. "La vitamine E n'est pas un antioxydant. En réalité elle doit être protégée contre l'oxydation." dit Angelo Azzi, biochimiste de l'Université Tufts de Boston. Il fait remarquer que la vitamine E existe sous huit formes différentes dans la nature, et que toutes fonctionnent comme antioxydants dans le tube à essai. Pourtant, le corps n'en utilise qu'une seule forme, l'alpha tocophérol, qui est tirée du sang vers le foie grâce à une protéine hautement spécialisée. Toutes les autres formes sont rejetées. Azzi ajoute qu'il est peu probable que l'évolution ait passé tant de temps pour simplement n'obtenir qu'un antioxydant de l'alimentation. "Il y a des millions d'antioxydants" dit-il.

La vitamine E fait clairement quelque chose dans le corps, c'est une partie essentielle du régime et sa carence cause des problèmes neurologiques, mais quoi qu'elle fasse, elle n'est pas un antioxydant.

Il y a même quelques preuves laissant entendre que les suppléments de vitamine E seraient nocifs. En 2005, une équipe dirigée par Edgar Miller, du Johns Hopkins Medical Institutions de Baltimore, a fait les gros titres quand elle a compilé les résultats de 19 études indépendantes en concluant que de hautes doses de vitamine E augmentaient la mortalité (Annals of Internal Medicine, vol 142, p 37), même si sa conclusion demeure controversée. "Elle est fausse" affirme Azzi "Nous avons de nouveau analysé les données, et il n'y aucun changement dans la mortalité." "La plupart des gens sont d'accord avec le fait qu'il n'existe aucune preuve convaincante que de hautes doses sont nocives" ajoute Stocker.

     


Pour aller plus loin :
- Nutrition et risques alimentaires. Cahiers de l'AFSSA. Collectif.

A visiter :
- La vitamine C.
- Compléments vitaminés : des risques et un effet anti-cancer non prouvé.
- Les Actualités sur les vitamines.
- Les vitamines.
- Le côté sombre de l'héritage de Linus Pauling.

Références :
- L'étude SU.VI.MAX
- Vitamin E Consumption and the Risk of Coronary Disease in Women. M. Stampfer, C. Hennekens, J. Manson, G. Colditz, B. Rosner, W. Willett
- Vitamin E Consumption and the Risk of Coronary Heart Disease in Men. E. Rimm, M. Stampfer, A. Ascherio, E. Giovannucci, G. Colditz, W. Willett
- Effects of Vitamin E on Lipid Peroxidation in Healthy Persons. E. Meagher, O. Barry, J. Lawson, J. Rokach, G. FitzGerald
- Meta-Analysis: High-Dosage Vitamin E Supplementation May Increase All-Cause Mortality. E. Miller, R. Pastor-Barriuso, D. Dalal, R. Riemersma, L. Appel, E. Guallar
- Antioxidant supplements for prevention of gastrointestinal cancers : a systematic review and meta-analysis
- Antioxidant vitamins did not reduce death, vascular events, or cancer in high risk patients. BMJ 2003; 8:11
- Mortality in Randomized Trials of Antioxidant Supplements for Primary and Secondary Prevention. Systematic Review and Meta-analysis - JAMA. 2007;297:842-857.
- Absence de bénéfices de certains antioxydants dans la prévention des maladies cardiovasculaires
- The SU.VI.MAX Study - A Randomized, Placebo-Controlled Trial of the Health Effects of Antioxidant Vitamins and Minerals

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