L'armée de la nuit (Suite)

L'argument du consensus

Les créationnistes soulignent que cette croyance en un Créateur se retrouve chez tous les peuples et civilisations. Sans doute cette aspiration unanime révèle-t-elle une grande vérité. Il n'y aurait pas de croyance unanime dans un mensonge.

Pourtant, pour une croyance générale, ce n'est pas très surprenant. Selon l'argument de l'analogie précédemment mentionné, tout peuple ou groupe qui considère l'existence du monde le tient pour une création d'un dieu ou de dieux, exactement comme les êtres humains eux-mêmes façonnent des javelots pour la chasse, ou des poteries.
Naturellement, chaque groupe invente le détail complet de l'histoire et il n'y a pas deux récits de la Création semblables. Les Grecs, les Nordiques, les Japonais, les Hindous, les Indiens d'Amérique, etc. ont tous leurs propres mythes de la création : et tous sont regardés par les Américains de tradition judéo-chrétienne comme n'étant "que des mythes".

Les anciens Hébreux également avaient un conte de la création - deux, en fait. Il y a une histoire originale d'Adam-et-Eve-au-Paradis, avec l'homme créé le premier, puis les animaux, puis la femme. Et il y a aussi la légende poétique de Dieu faisant l'univers en six jours, avec les animaux précédant l'homme, puis l'homme et la femme créés ensemble. Ces mythes hébraïques ne sont pas en soi plus crédibles que tous les autres, mais ce sont nos mythes, et les seuls auxquels les créationnistes s'intéressent ou (dans la plupart des cas) les seuls dont ils aient entendu parler et qu'ils veuillent propager.

Certes, si c'est le consensus général qui prouve l'existence d'un Créateur, alors le désaccord général infirme chaque autre forme de création, puisqu'aucune culture n'admet d'autre mythe de la genèse que le sien. En fait, si vous le considérez avec attention, le consensus universel ne prouve rien, et n'a jamais rien prouvé, car il peut très bien exister une croyance unanime en ce qui n'est pas. Ainsi, l'opinion quasi universelle, pendant des milliers d'années, selon laquelle la terre était plate, n'a jamais aplati d'un pouce sa forme sphérique.


L'argument du dénigrement

Les créationnistes soulignent fréquemment le fait que l'évolution n'est "qu'une théorie". Cela donne l'impression que la théorie est une pensée vide. Comme si un scientifique, se levant un beau matin sans avoir rien de spécial à faire, décrétait que la lune est peut-être constituée de fromage de Roquefort, et avançait aussitôt la théorie dite du fromage de Roquefort.
Ce n'est, bien sûr, que la naïveté créationniste. Une théorie (au sens scientifique du mot) est une description détaillée d'une facette des oeuvres de l'univers, fondée sur une observation à long terme et, là où c'est possible, sur l'expérimentation, résultat d'un raisonnement prudent à partir de ces observations et expérimentations, et qui a généralement survécu à l'étude critique de scientifiques.

Par exemple, on considère la description de la nature cellulaire des organismes vivants (la "théorie cellulaire"). Ou encore, d'objets s'attirant mutuellement selon une loi déterminée (la "théorie de la gravitation"). Ou encore, de l'énergie sous forme de particules (la "théorie des quanta"). Ou encore, de la lumière voyageant dans un espace vide à une vitesse déterminée mesurable (la "théorie de la relativité"). Etc.
Toutes sont des théories, toutes sont solidement fondées; toutes sont acceptées comme des descriptions valables de tel ou tel aspect de l'Univers. Ce ne sont pas de pures rêveries, non plus que des spéculations échevelées. Et aucune théorie n'est mieux fondée, examinée au plus près, plus passée au crible de la critique et plus totalement acceptée que la théorie de l'évolution. Si ce n'est "qu'une" théorie, c'est tout ce qu'elle se doit d'être. Le créationnisme, d'un autre côté, n'est pas une théorie. Il n'y a aucune preuve, au sens scientifique, pour l'étayer, pas l'ombre d'une. Le créationnisme, ou du moins la variété particulière acceptée par bien des Américains, est une expression d'une légende primitive du Moyen-Orient. Il peut être correctement décrit par ceux qui entendent le dénigrer en le qualifiant de "pure légende". Et encore n'est-ce pas vraiment du dénigrement, car une "pure légende", c'est exactement la définition du créationnisme.


L'argument de l'imperfection

Les créationnistes, ces dernières années, ont mis l'accent sur l'arrière-plan "scientifique" de leurs croyances. Ils insistent sur le fait qu'il existe des "scientifiques" qui fondent leurs croyances créationnistes sur une étude attentive de la géologie, de la paléontologie, de la biologie, et publient des "manuels" qui donnent corps à ces croyances. A peu de choses près, le corpus "scientifique" du créationnisme dans sa totalité, d'une façon ou d'une autre, consiste en la dénonciation des imperfections résidant dans la vision évolutionniste. Ils insistent sur le fait que les évolutionnistes ne peuvent montrer de vrais maillons intermédiaires de transition entre les espèces chez les fossiles attestés; que la datation par la décroissance de la radio-activité est incertaine; que des interprétations divergentes de telle ou telle partie de la preuve en cause sont possibles, etc.

De ce que la vision évolutionniste n'est pas parfaite ni ne reçoit l'assentiment de tous les scientifiques en tous points, les créationnistes induisent que la théorie de l'évolution est caduque et que les scientifiques, en en restant partisans, fondent leurs idées sur une foi aveugle et un dogmatisme congénital. (Là, on doit l'admettre, les créationnistes sont chez eux. Ils ont toujours vécu sur une foi aveugle et un dogmatisme congénital, et il est amusant de voir qu'ils les considèrent comme des maux.)
Ici, les créationnistes sont dans le vrai, jusqu'à un certain point. Le détail de l'évolution n'est pas parfaitement connu. Depuis que Darwin a, le premier, avancé sa théorie de l'origine des espèces par la sélection naturelle, en 1859, les scientifiques ont rajusté et modifié ses propositions. Après tout, on a beaucoup appris de l'histoire des fossiles et de la physiologie, de la microbiologie, de la biochimie, de l'éthologie et de tant d'autres branches des sciences de la vie, au cours du dernier siècle et d'une partie de celui-ci : aussi pouvait-on espérer améliorer la théorie de Darwin. En fait, nous l'avons déjà amélioré.

Et le processus n'est pas achevé. Il peut bien ne jamais l'être, aussi longtemps que des êtres humains continueront à s'interroger et à tenter d'obtenir de meilleures réponses. Le détail de la théorie évolutionniste est en cause précisément parce que les scientifiques ne sont pas des sectateurs de la foi aveugle et du dogmatisme. Ils n'acceptent pas même un aussi grand penseur que Darwin sans remise en question : et, de même qu'ils n'hésitent pas à l'améliorer, de même ils ne reçoivent aucune idée, récente ou ancienne, sans démonstration complète. Même après l'acceptation d'une idée, ils se tiennent prêts à la rejeter si une meilleure preuve se présente.

Pour autant, si l'on reconnaît qu'une théorie est imparfaite et que des détails demeurent litigieux, cela infirme-t-il la théorie dans sa totalité ?

Qu'on réfléchisse ! Je conduis une voiture et vous en conduisez une. Quant à moi, je ne sais pas exactement comment fonctionne un moteur. Peut-être que vous non plus. Et il se peut que nos idées vagues et approximatives sur le fonctionnement d'une automobile soient en conflit. Doit-on alors conclure de ce désaccord qu'une automobile, cela ne marche pas, ou que cela n'existe pas ? Ou bien, si nos sens nous forcent à conclure qu'une automobile marche et existe, doit-on pour autant en déduire qu'elle serait tirée par un cheval invisible, sous prétexte que notre théorie des moteurs serait imparfaite ?

Quoique beaucoup de scientifiques confrontent leurs différents points de vue sur le détail de la théorie évolutionniste, ou sur l'interprétation de témoignages fossiles nécessairement imparfaits, ils n'en acceptent pas moins fermement le processus de l'évolution en lui-même. Et nulle imperfection dans la théorie évolutionniste ne peut en elle-même et par elle-même prêter une quelconque crédibilité au créationnisme.
Supposons qu'un groupe de personnes tienne l'Empire State Building pour un gratte-ciel, par le témoignage de leurs sens, tandis qu'un autre groupe, insistant sur une description de ce site datant du XVIIIe siècle, maintienne que c'était une maisonnette du Cap Code, peinte en bleu et blanc. S'il s'avérait que les partisans du gratte-ciel étaient dans l'incertitude quant à savoir si l'Empire State Building avait ou non une terrasse d'observation, cela ne prouverait ni en soi ni par soi que se dressa sur le site une maisonnette du Cap Code, peinte en bleu et blanc.


     


Pour aller plus loin :
- Le monde a-t-il été créé en sept jours ? Pascal Picq.
- Guide critique de l'évolution. Collectif.
- Qu'est-ce que l'évolution ? Le fleuve de la vie. Richard Dawkins.
- La théorie de l'évolution : Et pourquoi ça marche (ou pas). Cynthia-L Mills.
- L'Amérique entre la Bible et Darwin. Dominique Lecourt.
- Les créationnistes. Jacques Arnould.
- Les nouveaux rédempteurs Le fondamentalisme protestant aux Etats-Unis. Mokhtar Ben Barka.
- Darwin et les grandes énigmes de la vie. Stephen Jay Gould.
- Quand les poules auront des dents. Stephen Jay Gould.
- L'émergence de l'homme. Ian Tattersall.

A visiter :
- Créationnisme et probabilités.
- Les créationnistes et la bible.
- Mythes et erreurs sur l'Evolution.
- Le créationnisme est-il scientifiquement recevable ?
- Evolution et créationnisme.
- Erreurs de raisonnement et illusions logiques.


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