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L'armée de la nuit (Suite)

L'argument de l'autorité

La Bible dit que Dieu créa le monde en six jours, et la Bible est la parole inspirée de Dieu. Pour le créationniste moyen, c'est tout ce qui compte vraiment. Tous les autres arguments ne sont qu'une façon ennuyeuse de contrer la propagande de tous ces damnés humanistes, agnostiques et athées qui ne sont pas satisfaits de la limpide parole du Seigneur.

Pour plus de sécurité, les têtes pensantes du créationnisme ont soin de ne pas user de cet argument car cela donnerait à leur point de vue un caractère religieux, et ils ne seraient plus à même de l'intégrer à notre scolarité laïque. Ils doivent donc emprunter la défroque de la science : peu importe à quel point elle leur sied mal et les fait paraître grotesques, pourvu qu'ils se donnent le nom de créationnistes "scientifiques". Ils doivent aussi veiller à ne parler que d'un "Créateur", sans jamais mentionner que ce Créateur se trouve être le Dieu de la Bible. On nous laisse croire soigneusement à la possibilité qu'il puisse être Moloch ou Chemosh, ou n'importe laquelle des autres abominations païennes dont parle la Bible.

Nous ne pouvons pourtant pas prendre ce travestissement au sérieux. Les chefs de file créationnistes travailleraient-ils d'arrache-pied leurs positions "scientifiques" et "philosophiques" que cela ne leur servirait à rien : ils se couvriraient tout au plus de ridicule, à défaut d'autre chose.
C'est la religion, la simple ferveur de la piété médiévale, qui leur permet de recruter leurs escadrons. Des dizaines de millions d'Américains qui ne connaissent ni ne comprennent les arguments réels pour, ou même contre, l'évolution défilent dans les rangs de l'Armée de la Nuit, leur Bible bien haute. Et ils constituent une puissance forte et effrayante, imperméable aux faibles flèches de la simple raison, et immunisée contre celles-ci.

Mais avançons. Même si j'ai raison et que la position des évolutionnistes est très forte, les créationnistes n'ont-ils pas le droit de se faire entendre, quelle que soit la vanité de leurs positions ? Si leurs positions sont vaines, n'est-il pas totalement sans danger de les discuter, puisque leur inanité apparaîtrait alors ? Ne serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux à faire que de la discuter, en sorte que cette inanité puisse être étalée au grand jour ?

Pourquoi alors les évolutionnistes sont-ils si réticents à accepter un enseignement créationniste dans les écoles, sur un pied d'égalité avec la théorie évolutionniste ? Se peut-il que les évolutionnistes ne soient pas aussi sûrs de leurs positions qu'ils le prétendent ? Ont-ils peur de permettre aux jeunes un choix clair et net ?
A cet égard, il y a deux points à souligner.

Premier point, les créationnistes ne sont rien moins qu'honnêtes dans leur requête pour une division égale des emplois du temps. Ce ne sont pas eux qui sont réprimés, car les écoles ne sont en aucun cas les seuls endroits où se joue la querelle entre créationnisme et évolutionnisme.
Il y a les églises, par exemple, qui exercent une influence beaucoup plus sérieuse sur la plupart des Américains que ne le font les écoles. Certes, bien des églises sont totalement libérales, ont pactisé avec la science et se satisfont de vivre avec les avancées scientifiques - et même avec l'évolution. Mais les églises les plus rétrogrades et les moins citadines constituent la plupart des bastions du créationnisme.

L'influence de l'Eglise se ressent naturellement au foyer, dans les journaux et dans tout l'environnement social. Elle se fait sentir dans la nation toute entière, même dans les milieux religieux libéraux, de mille manières subtiles, dans le choix des dates de vacances, dans les manifestations de ferveur patriotique, et même dans des domaines totalement extérieurs. Ainsi, en 1968, une équipe d'astronautes en orbite lunaire eut-elle à lire les premiers versets de la Genèse, comme si la NASA s'était sentie obligée d'apaiser le public pour qu'il ne s'insurge contre cette violation du firmament. Aujourd'hui, même l'actuel président des USA a exprimé ses sympathies pro-créationnistes.
C'est seulement à l'école que la jeunesse américaine en général est apte à entendre quelque exposé raisonné du point de vue évolutionniste. Elle peut trouver un tel point de vue dans les livres ou même, à l'occasion, à la télévision; mais l'Eglise et la famille peuvent aisément censurer livres et télévision, et seule l'école échappe à leur contrôle.

Mais de justesse. Même si les écoles ont maintenant l'autorisation d'enseigner l'évolutionnisme, les maîtres se voient contraints de s'en excuser, sachant parfaitement que leurs places sont à la merci de cadres scolaires qu'on ne remarque pas pour leur intellect ou la largesse de leurs vues scientifiques.
Donc, à l'école également, on n'exige pas des étudiants de croire à ce qu'on leur enseigne au sujet de l'évolution mais seulement de jouer les perroquets lors des contrôles. S'ils échouent, alors leur punition n'est rien de plus que la perte de quelques points à un ou deux tests.
Dans les églises créationnistes, toutefois, on exige la croyance de l'assemblée des fidèles, sous la menace des feux de l'enfer. Une jeunesse impressionnable, à qui l'on a enseigné qu'elle irait en enfer si elle prêtait l'oreille à la doctrine évolutionniste, n'est sans doute pas disposée à suivre l'exposé dans de bonnes conditions, ou à lui accorder crédit si elle le fait.

Par conséquent, les créationnistes, qui contrôlent l'Eglise et la société où elle évolue, et qui affrontent l'école comme le seul endroit où l'évolution est, ne serait-ce que brièvement, mentionnée d'une façon peut-être favorable, estiment qu'ils ne peuvent tolérer même une aussi minime concurrence et réclament le "partage égal des horaires".
Croyez-vous que leur attachement au fair-play soit tel qu'ils donneraient l'égalité d'horaires à l'évolution dans leurs églises ? Vous savez bien que non. Ce qui est à eux est à eux. Ce qui est à vous est négociable.

Second point, le vrai danger réside dans la manière dont les créationnistes demandent leur égalité d'horaires. Dans le monde scientifique, il y a une compétition libre et ouverte des idées. Et même un scientifique dont les suggestions ne sont pas acceptées est néanmoins libre de continuer à argumenter son point de vue. Dans cette compétition libre et ouverte des idées, le créationnisme a évidemment perdu. Il est perdant, en fait, depuis l'époque de Copernic, il y a trois siècles et demi.

Le créationnisme refuse d'admettre le libre choix, situant le mythe au-dessus de la raison, et en appelle maintenant au pouvoir gouvernemental. Il veut que le gouvernement impose le créationnisme dans les écoles contre le verdict de la compétition libre et ouverte des idées. Les enseignants doivent présenter, sous la contrainte, le créationnisme, comme s'il avait une respectabilité intellectuelle équivalente à celle de l'évolutionnisme. Quel précédent cela instaure ?
Si le gouvernement peut mobiliser sa police et ses prisons pour garantir que les enseignants accordent au créationnisme l'égalité des horaires, ils peuvent la fois prochaine déclarer le créationnisme vainqueur en sorte que l'évolutionnisme pourrait se voir banni de la salle de classe dans le même mouvement. Nous aurons en d'autres termes, préparé le terrain pour la barbarie, l'ignorance comme obligation légale, et la censure intellectuelle totalitaire.

Et que penser d'une victoire créationniste ? Elle est possible, voyez-vous, car ils sont des millions qui, confrontés à l'alternative de choisir entre Bible et science, choisiront la Bible et rejetteront la science, sans prêter attention aux preuves. Ce n'est pas entièrement dû à un respect traditionnel et irréfléchi pour la lettre même de la Bible; il y a aussi ce malaise diffus, ou cette vraie peur devant la science, qui draineront même ceux qui font peu de cas de la religion dans les bras des créationnistes.

Première raison : la science est incertaine. Les théories sont sujettes à révision; les observations sont ouvertes à une foule d'interprétations et les scientifiques se querellent. C'est décevant pour les profanes en matière de méthode scientifique. Ces gens essaient de retourner à la certitude rigide de la Bible telle que la présentent ses hérauts. Il y a quelque chose de confortable dans une vision qui n'autorise aucune déviation et vous évite la pénible nécessité de devoir penser.

Deuxième raison : la science est complexe et glaçante. Le langage mathématique de la science est entendu de bien peu. Les horizons qu'elle présente sont terrifiants : un énorme univers régi par le hasard et des lois impersonnelles, vide et indifférent, insaisissable et vertigineux. Au lieu de cela, quel confort de se tourner vers un petit monde, de seulement quelques milliers d'années, sous la garde personnelle et immédiate de Dieu, un monde dans lequel vous êtes son souci particulier, et où il ne vous condamnera pas à l'enfer si vous avez soin de suivre chaque mot de la Bible, telle qu'elle est interprétée pour vous par votre prêcheur télévisé !

Troisième raison : la science est dangereuse. Il est indiscutable que des produits tels que les gaz de combat, les armes et centrales nucléaires, et la manipulation génétique sont terrifiants. Il se peut que la civilisation s'effondre, que le monde que nous connaissons arrive à son terme. En ce cas, pourquoi ne pas se retourner vers la religion, et attendre le jour du jugement, où vous même et vos coreligionnaires serez élevés jusqu'à la béatitude éternelle, tout en ayant le plaisir supplémentaire de regarder les moqueurs et les mécréants se tordre pour toujours dans les tourments.

Alors pourquoi le créationnisme ne vaincrait-il pas ?

L'Espagne a dominé l'Europe et le monde au XVIè siècle, mais en Espagne, l'orthodoxie s'imposa et toute divergence d'opinion se vit réprimée sans pitié. Le résultat fut que l'Espagne régressa vers le néant de la pensée, et ne participa pas au ferment scientifique, technologique et commercial qui levait et bouillonnait dans d'autres pays d'Europe occidentale. L'Espagne demeura un marécage intellectuel pendant des siècles.
A la fin du XVIle, la France, au nom de l'orthodoxie, révoqua l'édit de Nantes et bannit des milliers de huguenots, qui apportèrent leur vivacité intellectuelle à des terres d'asile comme l'Angleterre, les Pays-Bas et la Prusse, tandis que la France en était durablement affaiblie.

Plus récemment, l'Allemagne chassa les scientifiques juifs d'Europe. Ces derniers, dès leur arrivée aux Etats-Unis, contribuèrent considérablement aux avancées scientifiques : l'Allemagne en revanche subit une si lourde perte qu'il n'est pas possible de prédire combien de temps elle mettra pour recouvrer sa prééminence scientifique initiale. L'URSS, hypnotisée par Lyssenko, détruisit ses généticiens, et mit sa biologie à la traîne pour des décennies. La Chine, pendant la révolution culturelle, se retourna contre la science occidentale : elle en est encore à peiner pour surmonter la dévastation qui en découla.
Devons-nous maintenant, forts de tous ces exemples, courir à la destruction sous la même bannière reprisée de l'orthodoxie ? Avec le créationnisme au pouvoir, la science américaine s'étiolera, et nous donnerons naissance à une génération d'analphabètes qui ne seront pas armés pour gérer l'industrie de demain, et encore moins pour engendrer les nouveaux progrès d'après-demain et des autres jours.

Nous régresserons inévitablement vers les bas-fonds de la culture, et ces pays qui maintiennent une pensée scientifique ouverte prendront la tête et seront à la pointe du progrès humain. Je ne crois pas que les créationnistes préparent réellement le déclin des Etats-Unis, mais leur patriotisme gueulard est aussi simple d'esprit que leur "science"; et s'ils viennent à vaincre, ils accompliront, dans leur folie, l'inverse de ce qu'ils prétendent souhaiter.


Pour aller plus loin :
- Le monde a-t-il été créé en sept jours ? Pascal Picq.
- Guide critique de l'évolution. Collectif.
- Qu'est-ce que l'évolution ? Le fleuve de la vie. Richard Dawkins.
- La théorie de l'évolution : Et pourquoi ça marche (ou pas). Cynthia-L Mills.
- L'Amérique entre la Bible et Darwin. Dominique Lecourt.
- Les créationnistes. Jacques Arnould.
- Les nouveaux rédempteurs Le fondamentalisme protestant aux Etats-Unis. Mokhtar Ben Barka.
- Cette vision de la vie. Stephen Jay Gould.
- Darwin et les grandes énigmes de la vie. Stephen Jay Gould.
- L'émergence de l'homme. Ian Tattersall.

A visiter :
- Créationnisme et probabilités.
- Les créationnistes et la bible.
- Mythes et erreurs sur l'Evolution.
- Le créationnisme est-il scientifiquement recevable ?
- Evolution et créationnisme.
- Erreurs de raisonnement et illusions logiques.