Le biais de confirmation

Au centre du processus, pour ce qui est de donner des réponses simples à des questions complexes, se trouve le "biais de confirmation", qui est cette tendance à chercher ou à interpréter toute preuve comme étant en faveur d'une croyance préexistante, et d'ignorer ou de réinterpréter tout élément qui n'est pas favorable à ses croyances.

Le psychologue Raymond Nickerson (1998), dans une analyse de la littérature ayant trait à ce biais, concluait : "Si quelqu'un tentait d'identifier un seul aspect de la problématique du raisonnement humain méritant de l'attention sur tous les autres, le biais de confirmation serait, de tous les candidats possibles, le plus à prendre en considération (...) il semble être suffisamment fort et persuasif pour qu'on puisse se demander si ce biais, en soi, ne pourrait pas compter dans une part importante des disputes, altercations et mésententes survenant entre les individus, les groupes et les nations."

Bien que les hommes de loi utilisent à dessein un type de biais de confirmation dans leur raisonnement, lors de leur confrontation au tribunal, en sélectionnant sciemment les preuves qui avantagent leur client et en ignorant les preuves contradictoires, les psychologues croient qu'en fait nous le faisons tous, et le plus souvent inconsciemment. Dans une étude de 1989, les psychologues Bonnie Sherman et Ziva Kunda ont présenté à des étudiants des éléments entrant en contradiction avec une croyance qu'ils tenaient fermement pour vraie, et des éléments de preuve supportant ces même croyances; les étudiants tendaient à atténuer la validité du premier ensemble de preuves et à accentuer la valeur du second.

Dans une étude de 1989 impliquant à la fois des enfants et des jeunes adultes exposés à des preuves entrant en contradiction avec une théorie qu'ils affectionnaient tout particulièrement, Deanna Kuhn a trouvé que "soit ils ne reconnaissaient pas l'élément de preuve contradictoire, ou le traitaient d'une façon sélective et déformée. Des preuves identiques étaient interprétées d'une certaine manière pour être associées à la théorie favorable, et d'une autre manière en relation avec une théorie qui n'était pas favorable." Même après leur en avoir parlé suite à l'expérience, les sujets ne pouvaient pas se rappeler quelle était la preuve contradictoire qui leur avait été présentée. Dans une étude suivante de 1994, Kuhn exposa des sujets à des enregistrements audio d'une enquête sur un véritable meurtre et découvrit qu'au lieu d'évaluer l'élément de preuve objectivement, la plupart des sujets inventèrent d'abord une histoire de ce qui s'était passé, puis s'arrangeaient avec la preuve pour voir ce qui collait le mieux à leur histoire. Ces individus se sont pour la plupart concentrés à trouver des éléments expliquant un seul point de vue de ce qui s'était passé (contrairement à ceux qui avaient un autre scénario) et étaient les plus confiants dans leur décision.

Même en jugeant quelque chose d'aussi subjectif que la personnalité, les psychologues ont découvert que nous voyons ce que nous cherchons chez une personne. Dans une série d'études, on demandait à des individus d'évaluer la personnalité de quelqu'un qu'ils allaient rencontrer, certains donnèrent un profil introverti (timide, tranquille, laconique), d'autres ont donné le profil d'un extraverti (sociable, bavard, expansif). Quand on leur demandait d'évaluer une personnalité, ceux qui avaient dit que la personne était extravertie ont posé des questions les menant tout droit à cette conclusion, le groupe ayant donné un profil introverti fit la même chose. Les deux groupes ont cherché dans la personne la personnalité qu'ils voulaient y trouver (Snyder, 1981). Bien entendu, le biais de confirmation marche aussi dans les deux sens dans cette expérience. Les sujets dont les personnalités étaient évaluées, tendaient à donner des réponses confirmant l'hypothèse que l'interrogateur cherchait.

Le biais de confirmation n'est pas seulement envahissant, ses effets peuvent aussi influencer fortement la vie des gens. Dans une étude de 1983, John Darley et Paul Gross ont montré à des sujets une vidéo d'un enfant faisant un test. A l'un des groupe on a dit que l'élève venait d'une classe sociale élevée, tandis qu'à l'autre on a dit qu'il venait plutôt d'un milieu populaire.

On a ensuite demandé aux sujets d'évaluer les capacités de l'enfant à partir des résultats du test. Comme on pouvait s'y attendre, le groupe auquel on avait dit qu'il venait d'une CSP élevée a répondu que ses capacités étaient de bon niveau, alors que l'autre groupe a déclaré qu'il avait sous-performé. En d'autres termes, les mêmes données étaient perçues différemment par l'un des groupes d'évaluateurs et l'autre groupe, tout cela dépendant de ce qu'ils attendaient. Les données ont confirmé ces attentes.

Le biais de confirmation peut aussi submerger les états émotionnels et être source de préjugés. Les hypocondriaques interprètent les maux de tête ou les petites douleurs comme étant des indications d'une plus grande calamité médicale à venir, tandis que les gens normaux ignorent simplement ces signaux passagers et aléatoires (Pennebaker et Skelton, 1978). La paranoïa est une autre forme du biais de confirmation, où que vous soyez, si vous croyez fermement qu'"ils" sont là à vous espionner, vous interpréterez toute la diversité des anomalies et des coïncidences de la vie comme étant des confirmations de l'hypothèse paranoïde.

De même, le préjugé dépend d'un certain type de biais de confirmation, où les attentes des caractéristiques d'un groupe conduit à évaluer un individu composant le groupe comme porteur des caractéristiques du groupe auquel il appartient (Hamilton et al. 1985). Même dans un état dépressif les gens tendent à se focaliser sur les événements et les informations qui renforcent davantage la dépression, et à supprimer tout élément montrant que, en fait, les choses vont mieux (Beck 1976). Comme Nickerson l'a remarqué : "la présomption d'une relation entre les choses ou les événements prédispose à trouver des preuves de cette relation, même quand il n'y a rien pour le confirmer, et quand il y a quelque chose qui le confirme, à le gonfler pour en arriver à la conclusion que l'élément de preuve justifie."

Même les scientifiques sont parfois victimes du biais de confirmation. Lors d'une recherche d'un phénomène particulier, le scientifique peut être conduit à interpréter ses données pour y voir (ou sélectionner) celles qui sont les plus susceptibles de soutenir l'hypothèse qu'il interroge, et à ignorer (ou à mettre de côté) ces données qui ne soutiennent pas l'hypothèse. Les historiens des sciences ont déterminé, par exemple, que lors d'une des plus fameuses histoires de la science, le biais de confirmation était à l'oeuvre. En 1919, l'astronome Britannique Arthur Stanley Eddington testa la prédiction d'Einstein pour savoir de combien le soleil déviait la lumière venant d'une étoile, pendant une éclipse (qui est le seul moment où vous pouvez voir des étoiles derrière le soleil). Il s'avéra que les erreurs de mesure d'Eddington étaient aussi importantes que l'effet qu'il mesurait.

Comme Stephen Hawking (1988) l'a décrit : "L'équipe britannique de mesure a été très chanceuse, ou ils connaissaient le résultat qu'ils voulaient trouver." En reprenant les données originales d'Eddington, les historiens S. Collins et J. Princh (1993) ont trouvé qu'"Eddington pouvait seulement déclarer avoir confirmé Einstein parce qu'il avait utilisé les dérivations d'Einstein en décidant ce que ses observations étaient réellement, tandis que les dérivations d'Einstein furent acceptées seulement parce que les observations d'Eddington semblaient les confirmer. L'observation et les prédictions étaient donc circulaires, reliées dans un cercle de confirmation mutuelle plutôt que d'être indépendantes l'une de l'autre comme on l'attendrait d'un test expérimental conventionnel." En d'autres termes, Eddington a trouvé ce qu'il cherchait. Bien entendu, la science possède ses propres mécanismes d'autocorrection pour contourner le biais de confirmation : d'autres personnes reprendront vos résultats et referont l'expérience. Si vos résultats étaient entièrement le produit d'un biais de confirmation, quelqu'un s'en apercevra tôt ou tard. C'est ce qui fait de la science quelque chose de différent des autres voies de la connaissance.

Finalement, et c'est ce qui est le plus important, le biais de confirmation opère pour confirmer et justifier toutes ces croyances étranges. Voyants, astrologues, numérologues et autres charlatans par exemple, tous dépendent du pouvoir du biais de confirmation, en disant à leurs clients ce à quoi ils peuvent s'attendre dans leur futur. En leur donnant une seule version des événements à venir (au lieu d'événements dans lesquels plus d'un résultat serait possible), l'occurrence de l'événement est retenue et remarquée, alors que le non-événement ne le sera pas.

Prenons la numérologie. La recherche de relations significatives dans de nombreuses mesures et nombres de toutes structures dans le monde (y compris le monde lui-même, tout autant que le cosmos) a conduit de nombreux observateurs à trouver de profondes significations dans ces associations de nombres. Le processus est simple. Vous pouvez commencer avec les nombres que vous cherchez, et essayer de trouver certaines relations qui se terminent par ce nombre, ou qui s'en approchent. Ou, plus généralement, vous vous accrochez aux nombres et voyez ce qui saute aux yeux dans les données et qui vous semble familier.

Dans la Grande Pyramide, par exemple, le ratio de la base de la pyramide et de la largeur de la pierre angulaire est 365, le nombre de jours dans une année. De tels nombres ont conduit des gens à "découvrir" dans la pyramide la densité de la Terre, la période de procession de la terre sur son axe et la température de la surface terrestre. Comme Martin Gardner (1957) l'avait si finement remarqué, il s'agit d'un exemple classique de "la facilité avec laquelle un homme intelligent peut manipuler son sujet de telle façon à le rendre conforme à ses opinions préconçues." Et plus on est intelligent, mieux c'est...


Pour aller plus loin :
- Les erreurs des autres. L'autojustification, ses ressorts et ses méfaits. Carol Tavris, Elliot Aronson.
- Crimes contre la logique. Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs. Jamie Whyte.
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf.
- Petit cours d'autodéfense intellectuelle. Normand Baillargeon.
- Influence & manipulation. Robert Cialdini.
- Psychologie de la manipulation et de la soumission. Nicolas Guéguen.
- Statistiques : Méfiez-vous ! Nicolas Gauvrit.
- Le débat immobile Marianne Doury.

A lire aussi :
- Les variables de confusions
- Les pièges et erreurs statistiques
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