Le BIO est-il vraiment
meilleur à la santé ?

Une évaluation des aliments "bio" a été menée par l'Agence française de sécurité sanitaire : sont-ils meilleurs que ceux issus de l'agriculture conventionnelle, d'un point de vue sanitaire et nutritionnel ? Pas si sûr. Dix-huit mois de travail, près de 300 publications passées en revue pour une conclusion tout en nuances, et néanmoins très claire ...

Qu'a donc l'agriculture biologique à nous proposer de plus que des prix sensiblement plus élevés pour ses tomates, courgettes, raisins, céréales, petits pots pour bébé, jus de pomme, yaourt et autres poulets ? Dûment labellisés "AB" en vert sur fond blanc, ces aliments ont-ils bon goût ? Leur production respecte-t-elle l'environnement ? Et surtout sont-ils meilleurs pour la santé que les produits issus de l'agriculture conventionnelle ? C'est là, selon un sondage, la motivation de 73% des consommateurs français, acheteurs ou non de produits "bio", bien supérieur à leur occupations gustatives (66%), aux raisons éthiques, environnemental et de bien-être animal (46%) ou encore aux questions de sécurité sanitaire (40%).

Sur ce point central, qui pose à la fois la question du profil nutritionnel d'un aliment et celle de sa qualité sanitaire, les avis divergent. Entre adversaires et partisans du bio, bien entendu, mais aussi au sein de la communauté scientifique. Depuis une vingtaine d'années, de très nombreuses études lui ont été consacrées. Mais l'hétérogénéité des résultats obtenus, très souvent contradictoires, et les doutes qui ont pu émerger quand à la validité scientifique de telle ou telle recherche n'ont pas permis, jusqu'à aujourd'hui, de ce faire une idée. Cela n'empêche pas le public de croquer le bio à belles dents : près de 47% des français consomment aujourd'hui ces produits au moins occasionnellement. A la fin 2002, le seuil des 500 000 hectares cultivés en biologique a été dépassé (à 509 000 hectares, soit 1,8% du total des terres agricoles), et le nombre d'exploitations a atteint 11 177 fermes, soit 800 nouvelles exploitations en un an.

C'est dans ce contexte que, en octobre 2001, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) s'est auto-saisie pour réaliser la première évaluation du bio jamais menée dans notre pays. Il fallait combler un vide : "A ce jour, l'évaluation des risques et bénéfices sanitaires et nutritionnels des aliments issus de l'agriculture biologique n'a pas été faite en France par des instances consultatives publiques et indépendantes " précise l'Agence dans l'introduction d'un rapport de près de 200 pages concluant 18 mois de travaux qui n'ont pas été exempts de tensions. Au cours des discussions par exemple, certains membres du groupe de travail ont attiré l'attention à plusieurs reprises sur le risque d'inquiéter abusivement les consommateurs quand le rapport fait état d'une vulnérabilité sanitaire propre à certaines pratiques du bio. Rien de surprenant à ces crispations. Elles révèlent des divergences profondes et durables entre partisans et sceptiques de l'agriculture biologique, portant en particulier sur la façon d'en évaluer ses effets. Même si les polémiques tendent à s'apaiser depuis le début des années 80, une période pendant laquelle le bio s'est en quelque sorte banalisé, renonçant pour partie au mysticisme et à la vision politico-sociale radicale de certains de ses pères fondateurs, comme Rudolf Steiner, créateur du Mouvement biodynamique et de l'anthroposophie et le suisse Hans Müller du Mouvement pour "l'agriculture organobiologique". Le discours de la grande distribution, qui s'est emparée du bio, a joué pour beaucoup dans cette banalisation.

L'étude de l'Afssa se fonde pour l'essentiel sur une revue de la littérature scientifique de ces 20 dernières années. Ont été privilégiés les articles publiés depuis 1980, en portant une attention particulière aux études réalisées à une échelle internationale, ainsi qu'à celles présentant le plus de garanties scientifiques. Car c'est un problème récurrent des études sur le bio : parmi toutes celles publiées, beaucoup présentent des failles. Une revue réalisée en 2001 par Shane Heaton, nutritionniste indépendant travaillant pour le compte de la Soil Association britannique (pro bio), a ainsi exclu 70 études sur 99 effectuant une comparaison nutritionnelle entre aliments bio et non bio. Notamment pour avoir pris en compte des sols dont l'histoire agronomique n'était pas connu (il faut pour être classé bio patienter au moins 2 à 3 ans après la mise en production), ou pour avoir compté pour bio des pratiques incorrectes au regard des exigences de cette agriculture (Organic farming, food quality & human health : a review of the evidence" Soil Association, 2001).

Plus généralement les chercheurs se heurtent à l'insuffisance des données disponibles, qu'il s'agisse d'études spécifiques de l'agriculture biologique ou de travaux comparatifs. Aucune donnée, selon le rapport de l'Afssa, ne permet encore d'évaluer l'influence d'un mode de production, bio ou conventionnel, sur la biodisponibilité des constituants d'un aliment et ses effets sur la santé de celui qui le consomme : seuls les aspects quantitatifs pourront être pris en compte, se limitant à la comparaison sur les teneurs d'un nutriment ou d'une famille de nutriments pour un ou plusieurs aliments. Et, même dans ce cadre, les comparaisons sont délicates puisque de multiples facteurs (qualité du sol, variation de l'ensoleillement, pluies, etc.) peuvent influencer la composition chimique de l'aliment récolté. Par ailleurs, aucune étude ne compare l'empreinte d'un régime global fondé sur le bio à un autre, conventionnel, sur l'état nutritionnel d'un consommateur. Est-on d'ailleurs en droit de tenter cette comparaison ? " Il est avéré que les consommateurs de produits bio sont en meilleur santé que les autres. Mais est-ce grâce à un mode de vie reconnu comme plus sain - repas mieux équilibrés avec moins de graisses et de viandes, davantage de pain complet, de légumes et de fruits frais ? Doit-on mettre en avant leurs habitudes culturelles ? Ou bien les qualités nutritionnelles des produits ?" S'interroge Bertil Sylvander, directeur de recherche à l'INRA ?

Compte tenu de ces interrogations et de ces limites, il est probable que l'Afssa ne mette pas fin à la querelle du bio. Bien au contraire ! Car son rapport, rédigé dans un langage prudent, dresse en quelque sorte un constat d'échec : l'évaluation nutritionnelle du bio serait-elle impossible ? Premièrement, l'Afssa bat en brèche les espérances des consommateurs : elle écrit dans sa conclusion que "les faibles écarts ou tendances pris individuellement, qui ont pu être mis en évidence pour quelques nutriments et dans certaines études entre la composition chimique et la valeur nutritionnelle des produits issus de l'agriculture biologique ou de l'agriculture conventionnelle, n'apparaissent pas significatifs en termes d'apport nutritionnel au regard des apports conseillés. " Deuxièmement, et ceci est de nature à faire durer la polémique, il sera difficile d'aller plus loin dans la connaissance. " La recherche d'un impact nutritionnel sur le long terme nécessiterait la mise en place d'études comparatives auprès des consommateurs (forts consommateurs de produits biologiques contre consommateurs de produits conventionnels) fondées sur des marqueurs biologiques et/ou cliniques pertinents.

De telles études apparaissent difficiles à mettre en oeuvre. " En revanche, concernant les aspects sanitaires du problème (risques microbiologiques ou parasitaires, effets des traitements alternatifs administrés aux animaux), le rapport estime qu'il y a là un gros travail de recherche à poursuivre: " Il serait souhaitable de mettre en place une surveillance des agents pathogènes les plus sensibles en termes de risques sanitaires pour l'homme, et de réaliser des études afin de mieux objectiver l'impact de l'ensemble des pratiques et des mesures mises en oeuvre dans le cadre de l'agriculture biologique. " Entrons maintenant dans les détails. À celui qui veut en savoir plus sur le bio, quatre grandes séries de questions se posent : sur les aspects organoleptiques, sur la qualité nutritionnelle, sur les éventuels risques sanitaires et sur les effets sur l'environnement. La première de ces séries de questions (le goût du bio) n'a pas été traitée directement par l'Afssa (hormis dans une annexe). Mais elle a fait l'objet de plusieurs études récentes qui soulignent toutes l'aspect subjectif de jugements gustatifs étroitement dépendants des critères personnels et culturels des consommateurs qui les émettent. Le fait, par exemple, de savoir que l'on consomme un produit labellisé que l'on a payé plus cher et que l'on compte bien trouver bon est susceptible de jouer un rôle dans l'appréciation finale (D.BOURN & J.PRESCOTT Citical Review in Food Science and Nutrition, 42, 1, 2002).

Comme ce sera souvent le cas en bio, il est difficile de faire la synthèse des résultats, tant ils diffèrent selon les études et les produits considérés : des pommes bio Golden Delicious sont jugées meilleures, alors que des tomates bio sont estimées moins fermes et moins juteuses que leurs homologues produites par l'agriculture conventionnelle, une autre publication n'observe aucune différence entre ces mêmes tomates ni entre des pamplemousses, ananas, carottes, épinards et maïs doux, mais accorde la primeur à la mangue conventionnelle et à la banane bio, etc.

Conclusion des chercheurs en nutrition Diane Bourn et John Prescott, de l'université d'Otago, (Nouvelle-Zélande), qui ont effectué une revue de la littérature consacrée aux qualités organoleptiques des produits bio : " Que pouvons-nous dire de l'étude de ces publications ? Simplement que la preuve reste à faire, d'un point de vue sensoriel, qu'il y ait une différence quelconque entre les produits provenant de l'agriculture biologique et ceux produits par des méthodes conventionnelles (D.BOURN & J.PRESCOTT Citical Review in Food Science and Nutrition, 42, 1, 2002)." Précision importante, qui est source de multiples malentendus entre producteurs de bio et consommateurs : le but premier des cultivateurs de produits biologiques n'est pas la qualité organoleptique des aliments, mais bien le respect de l'environnement la promotion d'un mode de production respectueux des équilibres naturels et du bien-être animal. Ce qui ne signifie pas, par ailleurs, qu'ils se désintéressent de ces problèmes de goût !


Pour aller plus loin :
- Les vérités qui dé-mangent : Les Coups de gueule d'une nutritionniste engagée. Béatrice de Reynal.
- Histoire des peurs alimentaires : Du Moyen Age à l'aube du XXe siècle. Madeleine Ferrières.
- OGM Le vrai et le faux. Louis-Marie Houdebine.
- Les OGM, l'environnement et la santé. Marcel Kuntz.
- De l'étiquette à l'assiette : Vérités et mensonges sur les produits alimentaires. Collectif.
- Il faut désobéir à Bové. Sophie Lepault.

A visiter :
- Les informations sur le biologique.
- Le mythe de l'agriculture biodynamique.
- Le vin biodynamique.
- Le mythe du naturel.
- La phytothérapie.
- OGM, environnement, santé et politique.
- Mythe alimentaire : Les fruits et légumes regorgent de pesticides.

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