Le cerveau et le comportement

Ian Tattersall, "L'émergence de l'homme"

Psychologiquement nous sommes très complexes. La raison en est, partiellement du moins, que notre cerveau a été élaboré au fil du temps par rajouts successifs. La vieille théorie d'un conflit intrinsèque entre des structures et des fonctions cérébrales anciennes et d'autres, nouvelles, apparaît aujourd'hui très simpliste, mais il est néanmoins évident que c'est dans notre organe de commande centrale qu'il nous faut chercher la clé des contradictions dont nous faisons tous preuve dans notre vie quotidienne. A un niveau donné de notre conscience, nos capacités de jugement nous disent que la mort est le point final, mais à un autre, nous rejetons cette idée et envisageons les alternatives les plus invraisemblables. Nous sommes simultanément des nostalgiques des réalisations du passé et des amateurs de toute nouveauté. Par haine, nous commettons des crimes que nous justifions au nom d'un Dieu d'amour. Nous inventons des mensonges et nous y croyons. Nous voulons êtres autonomes dans notre vie, mais désirons influencer la vie des autres. Nous avons de merveilleuses facultés rationnelles, mais ne suivons les préceptes de la raison que de façon capricieuse, dans le meilleur des cas. Pourquoi ?

L'une des réponses possibles est que ce genre de contradictions résulte des interactions complexes qui se déroulent au sein de notre cerveau entre des aires corticales supérieures et de plus anciennes structures situées en dessous d'elles. Cette conception présente cependant des difficultés, car, fonctionnellement, les structures anciennes et récentes sont étroitement imbriquées, et c'est le cerveau global qui nous dicte nos penchants les moins rationnels, en même temps que ces facultés qui nous permettent de mettre au point des ordinateurs toujours plus puissants et d'envoyer des sondes spatiales sur Mars. Bien plus, en termes de comportements également, il semble qu'il soit extrêmement trompeur d'établir une dichotomie tranchée entre des fonctions cérébrales sous-tendant des démarches rationnelles et celles qui sont responsables de réactions émotionnelles. Car, entre les deux, il existe un niveau de fonctionnement neuro-éthologique - l'intuition - qui se nourrit de l'un et l'autre pôle : l'intuition intervient en l'absence de raisonnement conscient et les psychologues spécialistes des fonctions cognitives la rattachent depuis longtemps à la mémoire des émotions. Et des données solides indiquent à présent que l'intuition joue un rôle majeur dans la prise de décisions rationnelles.

Lorsqu'un individu cherche à prendre une décision, son cerveau ne met pas simplement en jeu un algorithme standard qui va examiner les données et conduire à une solution optimum. En réalité, l'évaluation rationnelle des faits est complétée par toutes sortes d'autres informations qui peuvent aller d'une impression globale de malaise ou au contraire d'un sentiment d'adéquation, jusqu'à une épouvante déclarée ou au sentiment énervant d'une impossibilité de choisir entre deux solutions. La décision qui sera finalement prise, bien que fondée sur une estimation des faits, ne sera peut-être pas explicable par des mots (ou alors ce ne sera qu'une justification a posteriori).

Hannah et Antonio Damasio ont réalisé, à la faculté de médecine de l'université de l'Iowa, une expérience très ingénieuse pour analyser ce mode de fonctionnement mental. Ils sont partis de la constatation que les patients souffrant de lésions du cortex d'association préfrontal ventro-médian (aire du cerveau située juste au-dessus des yeux) obtenaient des résultats tout à fait normaux aux tests visant à évaluer leur QI ou leur mémoire, mais prenaient de façon habituelle des décisions catastrophiques dans le cadre de leur vie quotidienne, puis se donnaient beaucoup de mal pour les formuler.

Ces chercheurs ont mis au point une expérience portant sur un jeu de hasard, dans lequel différents paquets de cartes offraient des chances différentes de gagner, ce que leurs "cobayes" ne réalisaient qu'au bout d'une assez longue pratique du jeu. Tandis que les sujets normaux "contrôles" se sont mis rapidement à piocher dans les paquets de cartes offrant les meilleures chances de gagner, bien avant qu'ils aient été capables de dire pour quelle raison ils faisaient ce choix, les sujets atteints de lésions préfrontales ont continué à puiser dans les paquets de cartes perdants, même après qu'ils eurent compris que d'autres paquets offraient de meilleures chances de gagner. Les chercheurs ont également étudié, pendant toute la durée de l'expérience, les variations de la conductance de la peau chez leurs "cobayes" : il s'agit d'une mesure qui indique le niveau de stress psychologique (c'est de cette façon que fonctionne l'appareil appelé "détecteur de mensonge"). Les sujets porteurs de lésions cérébrales n'ont jamais montré aucun indice de stress, quel que fût le paquet qu'ils choisissaient, tandis que les sujets "contrôles" ont fait rapidement preuve de réactions de stress, dès qu'ils envisageaient de prendre une carte dans les paquets perdants, avant même d'avoir consciemment réalisé que ces derniers étaient effectivement défavorables.

La conclusion de cette expérience a été assez claire : le comportement des sujets "contrôles" a été guidé inconsciemment (en fait, par l'intuition), avant même qu'ils aient réalisé de façon consciente quels paquets étaient favorables et quels paquets ne l'étaient pas. Les patients porteurs de lésions, d'un autre côté, ont été également capables de comprendre quels étaient les bons et les mauvais paquets, mais ils se sont montrés dépourvus d'intuition. Leur incapacité à prendre de bonnes décisions dans la vie de tous les jours était probablement liée, elle aussi, à cette absence d'intuition, qui dérivait à son tour de leurs lésions préfrontales. À la lumière de ces résultats, Hannah et Antonio Damasio pensent que le cortex préfrontal ventro-médian fait partie du système qui garde trace des récompenses et des punitions antérieures : ce sont ces informations qui nourrissent les intuitions intervenant dans le processus de décision chez les êtres humains normaux. Tout cela paraît très sensé, car il est clair (intuitivement évident ?) que l'intuition est l'un des facteurs indispensables de l'exercice de la créativité humaine. Même la science, l'activité rationnelle par excellence chez l'homme, nous en donne des preuves. En effet, s'il est vrai que la science s'enorgueillit de procéder objectivement en mettant à l'épreuve des hypothèses formulées à partir d'observations recueillies avec soin, les hypothèses, au départ, résultent souvent elles-mêmes d'intuitions, plutôt que de raisonnements explicites. L'intuition joue donc un rôle indispensable dans les processus de pensée.

On pourrait aussi arguer que, si la grande musique possède toujours une composante intellectuelle, son impact dérive invariablement de sa capacité à nous émouvoir directement, sans mettre en jeu nos facultés rationnelles ni nos capacités d'intuition (sauf lorsqu'elle évoque d'autres associations mentales). Cependant, de récentes recherches suggèrent que l'exposition précoce à la musique (par la pratique plus que par l'écoute, bien que les deux modalités soient efficaces) aiguillonne le développement du raisonnement mathématique, apparemment en stimulant le développement des circuits neuronaux intervenant dans les raisonnements de haut niveau. Cela souligne encore un peu plus l'intrication des relations entre ce que nous appelons les facultés mentales inférieures et supérieures. Globalement, cependant, il est clair que les facultés cognitives humaines résultent de la coopération de plusieurs mécanismes que nous pouvons classer, au sens large, en processus émotionnel, intuition et processus de raisonnement conscient. Et il est très probable que l'addition du raisonnement symbolique aux fonctions préexistantes représentées par les réponses émotionnelles et les perceptions intuitives a marqué l'avènement de la conscience moderne de l'homme, comme par un saut.

Néanmoins, ce saut ne nous a pas conduits à laisser derrière nous tout notre passé évolutif car, s'il est vrai que les contradictions dans les comportements que connaissent tous les êtres humains individuels dans leur vie quotidienne ne proviennent peut-être pas toujours directement de cette dichotomie, ô combien rebattue, entre émotion et intellect, il est parfaitement vraisemblable que les intuitions, fondées sur des réactions émotionnelles éprouvées lors d'expériences vécues antérieures, puissent souvent contredire l'appréciation rationnelle (sur le plan de la pensée symbolique) des faits disponibles. Il est remarquable dans cet ordre d'idées que, tandis que nous pouvons facilement apprendre à mettre en oeuvre des techniques en assimilant les savoir-faire acquis par d'autres, nous sommes plus ou moins incapables en matière d'interactions humaines d'apprendre de cette façon. Ne tenant pas compte des conseils sur la conduite des affaires humaines qui ont été transmis au cours des âges, chaque génération répète sans cesse les mêmes erreurs. Si l'on ajoute à cette tendance les limites intrinsèques de la liberté humaine, il est facile de voir pourquoi l'histoire humaine tend à se répéter à court terme.

Alors que nous sommes capables d'apprendre de quelqu'un d'autre, facilement et de façon durable, comment accomplir certaines tâches techniques telles que programmer la mise en marche d'un magnétoscope (apparemment, on peut y arriver), dans nos interactions avec les autres, nous ne semblons capables d'apprendre que par le biais des plus puissants des conditionnements aversifs. C'est seulement après que nos relations avec d'autres personnes sont passées par de pénibles extrémités que nous comprenons comment nous y prendre avec elles, et même alors, il nous est difficile de généraliser cet enseignement chèrement acquis à de nouvelles situations. Pour l'expliquer, il est inutile d'invoquer une pseudo différence de fonctions entre hémisphère droit et hémisphère gauche, même si la mode a mis en vedette ce genre de fausse interprétation. Le vrai problème se situe au niveau de l'interaction entre plusieurs modalités psychophysiologiques diffuses, qui, ensemble, constituent le monde mental tel que nous le percevons. C'est cette interaction qui est à l'origine de certaines contradictions dont nous ne pourrons jamais nous défaire.

En raison même de cette intrication des fonctions cérébrales, les thèses de la psychologie évolutionniste ne sont pas recevables. Il n'est pas possible d'attribuer les aspects regrettables de nos comportements d'aujourd'hui aux conditions de vie rencontrées par nos lointains ancêtres de la préhistoire, même si ce passé évolutif n'est pas entièrement à négliger lorsque nous cherchons à définir notre condition naturelle actuelle. Qu'ils aient été chasseurs ou cueilleurs ou les deux, qu'ils aient vécu en petits ou en grands groupes, que l'hominidé mâle ait eu pour stratégie de féconder le maximum de femelles ou qu'il ait eu pour fonction de subvenir aux besoins d'une femelle à laquelle il aurait été fidèle, voilà qui n'a pas grand chose à voir avec ce que nous sommes (ou pouvons être) en ce début de XXI° siècle.

Notre cerveau n'est pas une machine identique chez tous les individus, programmée par les gènes pour répondre de façon spécifique à des stimuli spécifiques; les multiples différences culturelles qui se rencontrent de par le monde le prouvent assez, de même que les extraordinaires différences qui existent entre les individus au sein de chaque société. Nous sommes des êtres complexes du point de vue du comportement, extrêmement influencés par l'expérience vécue, et chez lesquels les conflits internes et les comportements compulsifs sont la norme plutôt que l'exception. Nous sommes dotés de cette complexité comportementale sans aucun doute depuis la naissance d'Homo sapiens moderne; mais la manière dont nos ancêtres ont pu vivre n'a guère à voir avec la façon dont nous menons notre vie aujourd'hui.

Notre esprit rationnel, en outre, n'est pas une machine absolument sans défaut, toujours en état de vigilance maximum, même lorsque nous sommes parfaitement détachés, nous commettons souvent des erreurs mathématiques ou prenons des décisions erronées comme, par exemple, lorsque nous abordons de nouveaux aspects de ce monde complexe que nous nous sommes créé. L'erreur est une donnée inévitable de l'existence humaine. Ainsi, nouvelle contradiction, nous avons conspué la société Exxon, lors de la marée noire due à l'Exxon Valdez, un accident éminemment statistique, tout en sachant, si nous avions bien voulu nous l'avouer, qu'en termes de chaîne de responsabilités, les vrais coupables, c'était nous tous, chaque fois que nous mettions en route le moteur du filtre de notre piscine ou celui de notre voiture.

Bien plus, même lorsque nous savons en principe comment agir au mieux de nos intérêts pour nous mêmes et pour les autres, bien peu d'entre nous (voire aucun) sommes capables de mettre en pratique ce savoir de façon constante ou parfaite. Chacun peut agir rationnellement une partie du temps, mais personne ne peut être complètement rationnel tout le temps. Et, en dépit des inconvénients que cela implique, il faut probablement s'en féliciter : tout compte fait, l'amour et la compassion ne relèvent pas de la raison.


A lire:
- Ian Tattersall, "L'émergence de l'homme".
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Comprendre notre cerveau, J.-M. Robert.
- L'homme neuronal, J.-P. Changeux.
- Biologie de la conscience, Gerard M. Edelman.
- Cerveau droit-cerveau gauche, Lucien Israël.
- Cerveau, sexe et pouvoir. C Vidal, D Benoit-Browaeys.
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf.
- Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas : Et 30 autres questions sur le cerveau de l'homme. Laurent Cohen.

A visiter :
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- Le cerveau fainéant.
- Les Actualités sur le cerveau.

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