La chiropratique
Les "champions" de la manipulation...

(Suite)

Plusieurs sensibilités

Depuis pratiquement le début, la chiropraxie est en proie à différents schismes internes. De nos jours, il existe un large panel de différences entre chaque chiropracteur, mais ils peuvent se voir classés en trois catégories :

- La frange dure des chiropracteurs est la frange la plus "extrême", surtout pour leurs positions et points de vue ouvertement anti-scientifiques. Ils se font les avocats d'une position philosophique de la santé plutôt que scientifique, agrémentant la médecine de termes tels que "mécaniste" ou "allopathique". Les médecins sont considérés comme poussant à la consommation de médicaments, et ils découragent le recours à la chirurgie. Ils font bien attention à ne pas donner de noms aux maladies, néanmoins, ils affirment guérir les maladies par leurs ajustements. Leur revendication la plus chère est celle de substituer la chiropraxie à la médecine scientifique en tant que système de santé principal.

- Au milieu se trouvent ceux qui représentent le segment de population chiropratique le plus largement représenté, et qui pourraient au premier abord sembler plus rationnels. Ils acceptent le fait que certaines maladies puissent être causées par une infection, ou par d'autres causes qu'une subluxation, et ne limitent pas leur pratique aux ajustements. La plupart des chiropracteurs de cette catégorie ne complètent pourtant pas leurs manipulations, ni leur théorie des ajustements, par un traitement médical, mais préféreront plutôt avoir recours à un autre champ pseudoscientifique. Ils prescriront de l'homéopathie, des remèdes phytothérapiques, de l'acupuncture, un diagnostic iridologue ou encore la kinésiologie, et adhèrent volontiers à toute philosophie naturopathe. Ce qui rejoint, et faire se rejoindre, les partisans de toutes ces thérapies, telle une loi de gravité ou magnétique encore inconnue, est le sentiment et l'attitude anti-scientifiques qui les anime, davantage marqués par leur ignorance du sujet, que par une position décidée en toute connaissance de cause.

La rhétorique de ces modérés indique qu'ils désireraient intégrer par, et se voir acceptés dans, le courant scientifique de la santé, plutôt que de le remplacer par une philosophie purement holistique. Ils ne sont pas aussi opposés, par exemple, à la vaccination que l'est la frange dure, mais sont partisans du choix (le fameux "choix", souvent unilatéral). Leur appel au "choix" se fait sur des critères essentiellement affectifs ou émotionnels, surtout aux États-Unis, et c'est efficace, ce qui l'est moins est de prouver que leur vision du "choix" anti-vaccination soit la meilleure au regard des résultats en terme d'éradication d'épidémies, autrefois fatales et destructrices, dans les pays pratiquant la vaccination, et le désastre sanitaire dans les régions n'ayant pas les moyens de la pratiquer à grande échelle.

- Enfin une minorité de chiropracteurs est ouvertement critique envers son propre domaine. Ils en appellent à un rejet total de la théorie de la subluxation de la maladie, se débarrassant des pratiques pseudoscientifiques, et contraire à l'éthique de leurs "confrères", et demandent la restriction des actes chiropratiques au traitement de symptômes musculo-squelettiques. Leurs tentatives visent à faire entrer la chiropraxie dans le champ de la médecine scientifique.
Un de ces groupes au Canada a pris le nom de "orthopracteur", et considère leur nouvelle discipline orthopratique comme distincte de la chiropratique. L'orthopratique est l'utilisation de la manipulation afin de fournir un soulagement des tensions simples dans le dos. Ils ne croient pas dans la thérapie d'entretien, traitant les maladies, ni dans le recours aux pratiques médicales pseudoscientifiques. Les autres chiropracteurs s'opposent évidemment à ce courant, redoutant leur tentative de limiter, ou de réduire, les champs d'application de leur pratique.


Les éléments de preuve de la chiropraxie

Durant les cent dernières années, très peu de recherches ont été conduites sur les principes de base de la chiropratique. Aucune ne mentionne l'existence avérée de "l'intelligence innée" ni d'une force vitale qui jouerait un rôle sur la santé et la maladie. Deux études sont souvent citées par les praticiens, qui apporteraient des preuves de l'efficacité de la chiropratique. En les examinant de plus près, il apparaît que les chiropracteurs auraient mal interprété les conclusions scientifiques de ces deux études.

La première de ces études a été publiée en 1989 par la Rand Corporation (1), un groupe de recherche indépendant comprenant des médecins et des chiropracteurs, pour passer en revue les recherches disponibles sur la thérapie manipulatoire. Ils conclurent que les preuves de 22 études soutenaient le recours à la thérapie manipulatoire pour les douleurs légères du dos. Il est cependant important de comprendre qu'ils ne se référaient qu'à la thérapie par la manipulation, non pas à la chiropratique dans son ensemble. En fait, seules quatre des 22 études mentionnées comprenaient des chiropracteurs. Dans les autres études, la thérapie manipulatoire était réalisée par des médecins et des kinésithérapeutes.

L'étude Rand énuméra une longue liste de cas dans lesquels la manipulation de la colonne vertébrale ne devait pas être pratiquée, telle que celle, ironiquement, de la compression des nerfs. D'autres contre-indications comprennent entre autres les manipulations d'une durée de plus de 6 mois, les tumeurs malignes, l'absence de réactions aux manipulations passées. Ils conclurent aussi qu'il n'y avait pas suffisamment de preuves justifiant le recours à la manipulation pour la plupart des formes de douleurs chroniques du dos. L'étude n'apporte en fait aucun soutien à la théorie de la subluxation chiropratique, ni à la portée de sa pratique. Elle ne fait pas non plus de comparaison entre la manipulation et d'autres formes de traitements pour les douleurs dorsales.

Plus intéressant encore est le moyen par lequel la communauté chiropratique a mal interprété les découvertes de l'étude Rand, pour en faire une confirmation de la chiropraxie. Le nombre d'erreurs d'interprétations conduisirent le Dr Paul Shekelle de Rand Corporation, qui est à la source de l'étude, à écrire : "A travers les différents commentaires et reprises de notre étude par les médias, nous avons pris conscience des nombreux exemples où nos résultats ont été sérieusement mal interprétés par les chiropracteurs"

Shekelle fit une liste des erreurs les plus communément rencontrées. Malgré cela, les chiropracteurs continuent toujours à utiliser faussement cette étude comme matière pour soutenir les différentes pratiques de leur thérapie.
La seconde étude est l'étude Meade (2) publiée dans le British Medical Journal en 1990. L'étude conclut que "Pour les patients avec des douleurs au dos pour lesquels les manipulations ne sont pas contre-indiquées, la chiropraxie confère presque certainement un bénéfice à long terme en comparaison d'une médicalisation externe". Les chiropracteurs se sont généreusement servis de cette étude auprès du public, en ignorant ses nombreux problèmes, limitations et faiblesses.

Premièrement, les deux groupes ayant reçu les traitements n'étaient pas comparables, le groupe chiropratique a reçu 44% de traitement en plus sur une période deux fois plus longue, et en privé. Les patients de l'autre groupe faisaient partie du National Health Service (Service de Santé Nationale) qui avait des ressources plus limitées, ne pouvant pas traiter leurs patients de la même façon qu'un praticien privé pouvait le faire.
En second lieu, les patients qui intégrèrent l'étude passèrent une radio qui était ensuite étudiée par des radiologues hospitaliers. Entre 25 et 50% des patients sélectionnés pour l'étude furent éliminés parce qu'ils présentaient des contre-indications aux manipulations vertébrales. Ce simple fait suffit à rendre impossible une application précise des résultats de l'étude aux pratiques chiropratiques dans la "vraie vie", dans la réalité. Une des critiques majeures de la chiropraxie est que les praticiens traitent à la va-vite leurs patients, ces derniers ne passent jamais par des examens médicaux hospitaliers au préalable.

Enfin, cette étude se limitait strictement à la manipulation, bien qu'exclusivement pratiquée par des chiropracteurs pour soulager des douleurs du dos. Cependant les chiropracteurs n'hésiteront pas à l'évoquer pour déclarer que "la chiropratique marche", pour ensuite traiter des maladies en se basant sur la théorie chiropratique de la subluxation.

La recherche qui a été faite sur l'efficacité de la chiropraxie peut se résumer dans le fait que les manipulations de la colonne vertébrale jouent un rôle dans le traitement symptomatique des douleurs du dos basiques, cependant, elle nécessite de meilleures études. Mais les chiropracteurs ne limitent pas leur pratique à ce que la recherche montre. Pas plus qu'ils présentent des comptes-rendus précis des recherches qui ont été faites. Excepté la minorité de chiropracteurs scientifiques, aucune organisation chiropratique ne recommande d'abandonner les traitements ou de restreindre le champ de la pratique chiropratique à cause du manque de preuves ou des résultats issus de la recherche scientifique.

   


Pour aller plus loin :
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie. Thomas Sandoz.
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd.

A visiter:
- Ce que vous devriez savoir sur la chiropratique.
- L'ostéopathie et la chiropraxie. Rapport, au nom d'un Groupe de travail. Louis AUQUIER, Georges CRÉMER, Paul MALVY, Charles-Joël MENKÈS, Guy NICOLAS. ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE.
- Évaluation de l’efficacité de la pratique de la chiropratique. INSERM, U669.
- L'ostéopathie crânienne en dentisterie.
- Que penser de la chiropractie ?
- Les actualités de la chiropraxie.

Notes & Références :
- Assessment of diclofenac or spinal manipulative therapy, or both, in addition to recommended fi rst-line treatment for acute low back pain: a randomised controlled trial. The Lancet. 2007; 370: 1638-43
- A systematic review of systematic reviews of spinal manipulation. E. Ernst, P.H. Canter - 2006
1 - Appropriateness of Spinal Manipulation for Low Back Pain : Project Overview and Literature Review
  - The Appropriateness of Spinal Manipulation for Low-Back Pain : Data Collection Instruments and a Manual for Their Use de Paul Shekelle, Ian Coulter, Eric Hurwitz
  - Manipulation and mobilization of the cervical spine. A systematic review of the literature. Hurwitz EL, Aker PD, Adams AH, Meeker WC, Shekelle PG.
  - Spinal manipulation for headache disorders
2 - Low back pain of mechanical origin : randomised comparison of chiropractic and hospital outpatient treatment. Meade TW, Dyer S, Browne W, Townsend J, Frank AO.
3 - A Scientific Test of Chiropractic's Subluxation Theory - The first experimental study of the basis of the theory demonstrates that it is erroneous. Edmund S. Crelin, Ph.D.
- Frequency and clinical predictors of adverse reactions to chiropractic care in the UCLA neck pain study. Hurwitz EL, Morgenstern H, Vassilaki M, Chiang LM.
- NCAHF Fact Sheet on Chiropractic. Dr Jarvis
- Les soins chiropratiques aux enfants : Des controverses et des points litigieux
- Loi relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé - Chapitre III : Déontologie des professions et information des usagers du système de santé.
- La Chiropraxie
- La chiropratique : manipulation du dos ou de l'information ? Sceptiques du Québec
* http://corpsalain.ca/chiro-specifique.htm

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