Le juteux marché du coaching

Jean-François Amadieu in DRH, le livre noir.

Si à 50 ans vous n'avez pas de Rolex et jamais eu de coach, c'est que vous n'avez pas réussi. Aujourd'hui, le coach est devenu un attribut du pouvoir et de la réussite sociale. On ne trouve guère de coach attaché aux employés, ouvriers, techniciens et enseignants, mais évidemment beaucoup aux dirigeants et cadre un tant soi peu importants. Il faut dire que leurs prestations ne sont pas gratuites. Un véritable marché s'est formé en quelques années, sur lequel opèrent des gourous et de multiples cabinets. Sur le site Amazon, on trouve 852 ouvrages en langue française portant sur le coaching, dont 131 sur le coaching professionnel. La Société française de coaching, fondée en 1996, et qui ne regroupe pourtant qu'une partie des coachs, comptait 300 membres en 1998 et deux mille en 2003. Leur nombre a continué à augmenter fortement, mais dans un grand désordre. D'autres associations existent dans ce petit monde comme l'International coach federation (2800 certifiés dans le monde). La mode du coaching est venue des États-Unis, alimentée par l'individualisme, le psychologisme et l'intérêt pour les technologies de soi1

Mais à quoi servent exactement ces coachs payés à prix d'or ? En quoi consiste leur savoir faire, comment sont-il formés à leur métier ? Comment sont-ils choisis et comment mesure-t-on leur utilité ? Quels dangers présentent-ils ?

Les coachs expliquent que le coaching supposerait des formations dédiées. Mais on se demande bien en quoi elles pourraient consister, puisque personne ne sait exactement ce que fait un coach ni quelles sont ses compétences. Il y a une infinité de manières différentes de "coacher" et aucune définition précise des savoirs et savoir-faire. Ce marché florissant est du coup encombré de charlatans qui s'autoproclament experts reconnus, publient une pléthore d'ouvrages relatant leurs succès et forment à leur tour d'autres coachs.

Les formations au coaching posent un premier problème. Les entreprises en financent un bon nombre qui paraissent peu sérieuses. Ainsi le CNFDI, un organisme ayant les plus grandes firmes comme clientes, enseigne aux futurs coachs "les techniques d'approche de la personnalité (graphologie, caractérologie…) ", car, précise cet organisme, " ce métier de relation d'aide spécifique ne s'improvise pas. Il nécessite, outre des aptitudes personnelles, de véritables compétences et connaissances à la fois techniques, conceptuelles et relationnelles". On est en droit de se demander en quoi la graphologie et la caractérologie offrent un socle théorique et technique robuste. Mais peut-être s'agit-il d'un organisme de formation de second rang. Tournons-nous donc vers une institution plus prestigieuse : HEC.

Cette grande école assure de multiples formations au coaching depuis une vingtaine d'années et des centaines de coachs ont été formés par ses soins. Elle cible, d'une part, les dirigeants, les cadres de haut niveau et les DRH, d'autre part, le perfectionnement de coachs qui à leur tour coacheront des dirigeants et pourront se prévaloir d'un apprentissage solide. Ces programmes sont placés sous l'autorité scientifique d'un professeur affilié à HEC, Michel Giffard, qui dirige de nombreuses formations en développement personnel et leadership au sein d'"HEC Executive Education". Ancien cadre d'entreprise, coach depuis 1992, superviseur et formateur de coachs professionnels, il est directeur scientifique des nombreux programmes certifiant de coaching d'HEC : exécutif coaching supervision, coaching d'équipe, etc. Le responsable scientifique de ces programmes a plusieurs cordes à son arc :

- Il a consacré plusieurs ouvrages à l'"intuition" comme outil de management2. Il explique à propos de l'intuition : "l'intuition est l'intelligence de la vie, notre talent pour aller au fond des choses et comprendre l'essentiel de ce que nous rencontrons : les événements, les gens, la connaissance, nous-mêmes, le sens de notre vie… L'intuition est d'abord une expérience personnelle, une clarté soudaine, une information surgie on ne sait d'où, une certitude intérieure difficilement communicable3". Il précise : "l'intuition, forme de connaissance immédiate, claire et directe, opère indépendamment du mental et de l'expérience4" et il se montre convaincu de l'efficacité de l'intuition dans tous les domaines du management car "l'intuition est vraie et juste par définition5". Dès 1989, il forme les dirigeants à l'intuition au CRC (Centre de recherche et d'études des chefs d'entreprise) d'HEC.

- Il a, de plus, publié un ouvrage consacré au tarot comme outil de management dont nous avons indiqué l'"apport" en matière de recrutement6. Lorsqu'il était dirigeant chez Bull, il aurait déclaré tirer les cartes de tarot pour recruter les candidats7. Ce livre a inspiré déjà une publication de coach, elle aussi ayant trait à la puissance des cartes8. Michel Giffard a pratiqué plus ou moins intensément d'autres "techniques" : "psychomagie, voyance, marche sur le feu, radiesthésie, magnétisme, résonance morphique, numérologie9"…

- Et, naturellement, Michel Giffard a publié plusieurs ouvrages consacrés au coaching.

C'est donc dans la plus prestigieuse école de commerce française que prospèrent ces formations au coaching ayant vu passer des centaines de participants. Disons-le clairement, plusieurs coachs certifiés par HEC, qui se présentent eux-mêmes comme des voyants ou des cartomanciens, sévissent aujourd'hui dans les plus grandes entreprises et au plus haut niveau dans les administrations. Il serait urgent qu'un assainissement du marché du coaching soit mené, car les budgets formations contribuent à financer ces étranges enseignements.

Inutile de préciser que les coachs se lançant seuls dans la profession, tout comme ceux passés par d'obscurs organismes de formation, moins luxueux et visibles qu'HEC, n'offrent pas davantage de garanties. Non seulement les connaissances et les apports des coachs sont souvent fumeux, mais nombre d'entre eux versent dans l'ésotérisme. Et là, les dangers sont réels. Recourir à des coachs, c'est se retrouver confronté à quelqu'un qui a plus de chances qu'un autre d'être très sensible au message des gourous et des sectes. La présence du coach au plus près du dirigeant, et parfois de la femme du dirigeant (car on coache les "premières dames"), la pratique de stages en résidentiel (où les managers sont regroupés pour plusieurs jours) sont autant d'occasions propices au prosélytisme et à la manipulation.

Les sectes les plus diverses ont envahit le marché de la formation, du développement personnel et du coaching10. L'Eglise de Scientologie aurait en France une cinquantaine de sociétés, dont une majorité est positionnée dans le conseil, la formation, le recrutement, le coaching, l'informatique.

Les coachs représentent un cout non négligeable pour les entreprises et les administrations, et leurs interventions font courir un risque à ceux qui les sollicitent. Les sectes ont trouvé dans le marché du coaching un excellent cheval de Troie pour infiltrer le monde du travail. Les pouvoirs publics et la Société française de coaching elle-même ont tenu à alerter sur ces risques sectaires en février 2012. La MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) attire l'attention sur "un domaine de la vie professionnelle plus particulièrement ciblé par les organisations à caractère sectaire : c'est celui de la gestion des ressources humaines qui comprend le management des personnes et la formation professionnelle".

Devant l'ampleur prise en quelques années par le problème, elle a édité en, 2012 un guide pour aider à détecter les dérives sectaires dans la formation professionnelle11. 11 millions de stagiaires sont formés chaque année par une myriade d'organismes de formation. Pour les pouvoirs publics, si "la diversité des organismes de formation est une chance, elle constitue aussi une opportunité et une cible privilégiée pour les mouvements à caractère sectaire cherchant à acquérir de nouvelles ressources financières, à recruter de nouveaux adeptes, et à conquérir des parts d'influence dans les entreprises ou les administrations. Ainsi, sur l'ensemble des formations proposées, 20% relèvent du "comportemental" ou du "développement de soi". Or c'est justement dans ce domaine que le risque sectaire peut souvent être le plus important par le biais des pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique".

Au total, entre 1200 et 1500 organismes de formation professionnelle, sur les 50000 recensés en France, seraient liés à un groupe sectaire ! La MIVILUDES estime à 10% la part des formations dites comportementales dont le contenu est sujet à caution et/ou en lien avec un mouvement d'origine sectaire. Selon elle, les champs d'intervention les plus revendiqués par les organismes et groupes à caractère sectaire sont :

- la gestion du stress;
- la résolution des conflits interpersonnels et familiaux ou survenant dans les relations du travail;
- le renforcement de la confiance en soi;
- l'amélioration de la cohésion des équipes dirigeantes et d'encadrement;
- la prise en charge des addictions (alcool, drogues, tabac…);
- la motivation du personnel;
- l'accroissement de la capacité de "self-réalisation";
- la prise en charge des troubles psychosociaux.

Compte tenu de l'explosion des accompagnements et formations en tout genre sur les sujets qui précèdent, c'est une autoroute qui est ouverte pour les sectes. Pour information, d'ores et déjà, 14% des Français connaissent au moins une personne dans leur entourage familial, amical ou professionnel qui a été victime de dérives sectaires12.

Et voilà que la fonction publique s'est aussi lancée, tête baissée, dans le coaching. À tel point qu'un guide13 a même été élaboré par la Direction de la fonction publique, qui vante les mérites du coaching et explique comment trouver et choisir ses coachs, témoignages de plusieurs ministères à l'appui (Intérieur, Agriculture, Ecologie et Trésor). Le coaching y est présenté comme très pertinent, alors même que le rédacteur du guide semble bien en peine de le définir : "Une première chose est à savoir en ce qui concerne le coaching. Du fait de la diversité des approches qui prévalent dans la profession, il n'existe pas une mais des définitions du coaching. Il s'agit donc d'un outil ou d'un type d'accompagnement qui n'a rien de monolithique.

Au-delà des définitions, les usages et les pratiques du coaching peuvent également être eux-mêmes différents selon les courants de pensées qui animent le monde du coaching : il s'agit la d'une singularité qu'il faut savoir prendre en compte". Voilà qui a le mérite de la clarté : le coaching, c'est l'auberge espagnole ! Mais, plus inquiétant, rien dans le document n'alerte sur la présence de nombreux charlatans sur ce juteux marché. Le guide se borne à aiguiller vers des "publications de référence" pour en savoir plus. Dans cette toute petite liste de lectures recommandées a été sélectionné un ouvrage d'un coach que nous connaissons bien… puisqu'il s'agit de Michel Giffard, le directeur des programmes à HEC, grand adepte des techniques ésotériques. Le guide donne aussi des pistes pour sélectionner des coachs sérieux. Ceux-là pourront être référencés dans les marchés publics, ce qui est franchement inquiétant.

L'international coach federation (ICF), qui est mentionnée, compte parmi ses membres accrédités nombre de praticiens férus des techniques ésotériques les plus amusantes. Pas étonnant quand on sait qu'il suffit d'avoir suivi une formation d'une école accréditée par l'ICF pour être certifié de facto, quelle que soit par ailleurs l'activité exercée. Voici ce qu'explique d'ailleurs une de ces écoles : "notre formation en coaching est officiellement accréditée par l'International coach federation. Notre programme peut certifier en direct les coachs au niveau PCC (Professional Certified Coach) de ICF ! Concrètement, tous les participants à venir, qui se certifient chez nous, ne devront plus présenter un examen à ICF. La certification ICF-PCC sera délivrée sur la seule base de l'attestation des heures de pratiques et de la réussite de la certification par nous !" Dans ces conditions, la machine à certifier des coachs de tous poils risque de tourner à plein régime et il sera de plus en plus difficile de savoir précisément ce que font les coachs omniprésents dans les grandes entreprises et la fonction publique.

Il n'est déjà pas évident de savoir en quoi consiste concrètement le coaching, car chaque coach se réclame de multiples "spécialités", de références "théoriques" multiples, de "formations" diverses. Le florilège est tel qu'on hésite à en dresser la liste. Voici tout de même quelques morceaux choisis des spécialités plus ou moins sérieuses pratiquées par des membres dûment certifiés par l'ICF, et sortant des formations de référence (Mozaik International, HEC, etc.) : numérologie, résonance morphique, morphopsychologie, méthode des couleurs, programmation neurolinguistique, analyse transactionnelle, réflexologie plantaire, massage gestalt, hypnose et visualisation, symbolique et métaphore, théorie du renversement, intuition, coaching somatique, créativité par les contes, constellation familiale, ennéagramme évolutif, graphologie, coaching par la posésie (haïku), psychogénéalogie, graphothérapie, rebirthing, méditation, géobiologie, art-thérapie, logothérapie, approche intégrale, spirale dynamique, accompagnement existentiel, zen coaching, massothérapie, tarot de Marseille, etc.

Décidément, la direction de la fonction publique a raison : le coaching est un outil qui n'a rien de monolithique. Les lubies des coachs semblent infinies et un coaché ne sait même pas entre quelles pattes il se retrouve. Est-il bien raisonnable en ce temps d'économie budgétaire d'encourager les administrations à piocher au petit bonheur dans la liste des "coachs certifiés" ? Et que dire des entreprises obligées de réduire leurs effectifs payant pour de tels gourous ?

Les DRH devraient d'urgence faire la lumière sur l'intervention de ces coachs dont la valeur ajoutée est extrêmement douteuse, sauf à croire les témoignages des clients. Faut-il rappeler qu'une enquête faite auprès de clients de graphologues, d'astrologues ou de cartomanciens établira qu'ils sont évidemment satisfaits? L'effet placebo justifie-t-il les dépenses occasionnées ?

On touche là à un problème plus général : celui de la régulation. Le marché du coaching, comme le marche de la formation continue en entreprise, est insuffisamment encadré.


Pour aller plus loin :
- DRH, le livre noir. Jean-François Amadieu.
- Les méthodes d'évaluation en ressources humaines. La fin des marchands de certitudes. Christian Balicco.

À visiter :
- Les tests d'embauche.
- Formations : méfiez-vous des imposteurs.

Références :
1- Gilles Amado. Le coaching ou le retour de Narcisse ? Changement social, n°7, 2002, p 113-120.
2- Michel Giffard, Développez votre intuition et celle de votre équipe, 1992. Votre intuition au service du succès, 2009.
3- Michel Giffard, Votre intuition au service du succès, op. cit., p. 31.
4- Ibid, p. 32.
5- Ibid, p. 59.
6- Michel Giffard, Le Tarot, outil de management, 1990.
7- Les cadres deviennent-ils fous ? L'Express, 20 oct. 1989, cité par Gilles Amado et Claudine Deumie in Pratiques magiques et régressives dans la gestion des ressources humaines. Congrès de l'AGRH, Reims, 28 nov. 1990.
8- Vincent Beckers, Manuel pratique du tarot des affaires et de l'entreprise.
9- Michel Giffard, Votre intuition au service du succès, op. cit., p. 23.
10- Thomas Lardeur. Les sectes dans l'entreprise, 1999.
11- MIVILUDES, Guide : savoir détecter les dérives sectaires dans la formation professionnelle, 2012.
12- Sondage IPSOS, juin 2011.
13- DGAFP, le coaching professionnel dans la fonction publique. Définition et méthodes, bonnes pratiques ministérielles, outils pour agir, 2011.

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