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Les corrélations illusoires (Suite)

Le recours à des théories naïves dans les corrélations illusoires

Non seulement nous exagérons la fréquence des relations entre les faits, mais pour expliquer cette relation, nous nous basons souvent sur des théories naïves que nous entretenons à propos des événements : par exemple "c'est normal s'il fait froid aujourd'hui (mi-avril), car nous n'avons pas eu de neige à Noël" (comprenez: "Noël au balcon, Pâques aux tisons"). Les psychologues cliniciens eux-mêmes n'échappent pas à ces illusions. Des chercheurs (Chapman et Chapman, 1967, 1969) ont présenté à des psychologues et à des étudiants en psychologie des cas de patients hypothétiques présentant des problématiques diverses. Chaque cas était accompagné d'un diagnostic (paranoïaque, problème d'impuissance, etc.) et du dessin d'un bonhomme, censé avoir été fait par le patient.

Les résultats ont mis en évidence que les sujets surestimaient la fréquence des signes présents dans le dessin en fonction de la problématique du patient. Ainsi, lorsqu'ils savaient qu'ils jugeaient un paranoïaque, ils ont trouvé davantage de gros yeux dans les dessins, quand le patient était préoccupé par sa masculinité, davantage de larges épaules et de musculature développée. Cet effet s'est avéré extrêmement résistant aux données contradictoires, puisque, en présence de rapports qui témoignent du contraire (3), les gens ne corrigent pas leurs conclusions et continuent de se baser sur leurs théories naïves.

Il semble bien que nous préférions les explications qui confirment nos croyances. L'inconvénient c'est que, bien souvent, le recours à ces théories naïves renforce et entretient nos stéréotypes : "C'est parce que la concierge est portugaise qu'elle fait ce métier.". Un autre exemple de ces théories erronées concerne la taille des individus :

Si vous pensez que les personnes de grande taille donnent une impression de puissance, alors vous pourriez leur confier davantage de pouvoirs (Forsyth, 1990). C'est sûrement la raison pour laquelle on constate que dans l'armée, les soldats de grande taille qui, au moment de leur incorporation, sont forcément payés de la même façon que leurs collègues de petite taille, obtiennent 25 ans plus tard, des salaires nettement supérieurs à celui de leurs compagnons (Gergen et Gergen, 198,4). Nos croyances permettront aux personnes de grande taille d'avoir plus de chance d'accéder à des postes à responsabilités...

D'où viennent ces théories fausses ? Il semble qu'elles se construisent et se propagent à partir du milieu dans lequel nous évoluons. La montée de l'antisémitisme est un exemple flagrant de ce type de propagation d'opinions tronquées.

Un journaliste antisémite, Édouard Drumont, déclarait en 1886 dans La France juive que l'on pouvait reconnaître un juif à ses traits physiques : "Ce fameux nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrées, les oreilles saillantes, les ongles carrés, le torse trop long, le pied plat, les genoux ronds, la cheville extraordinairement en dehors, la main moelleuse et fondante de l'hypocrite et du traître". Les revues d'anthropologie racistes rapportèrent ces propos qui seront repris dans la presse. Les journaux diffusèrent à leur tour ces théories qui, sous couvert de découverte pseudo-scientifique, allaient devenir une vérité soi-disant observable et justifier les comportements et les attitudes antisémites.

Pourquoi l'esprit humain semble-il fondamentalement récalcitrant à la rigueur du raisonnement scientifique, surestimant l'impact des causes probables et préférant se reposer sur des dictons populaires, des théories naïves non valides et des croyances absurdes ? D'abord, parce que nous avons besoin de donner du sens à ce que nous percevons. Il existe chez l'être humain une tendance naturelle à l'explication. Aussi, face aux événements, nous préférons faire appel à nos théories antérieures, afin d'éviter d'aller chercher des informations qui ne sont disponibles que dans des encyclopédies.

De plus, face à une nouvelle situation ou à un nouvel individu, nous ne pouvons tester toutes les hypothèses le concernant, cela prendrait trop de temps. Nous préférons alors nous fier au "bon sens" populaire et faire usage des explications les plus rapidement disponibles. De nombreuses pseudo-théories nous viennent alors à l'esprit. Certaines peuvent être considérées comme vraies, d'autres, le plus souvent, comme fausses. Elles sont tellement enracinées dans notre pensée et notre culture que, pour un nombre important d'individus, elles ont un statut de théories et de méthodes scientifiques. C'est le cas de la morphopsychologie (4) et de la graphologie qui sont encore utilisées en dépit de leur accablante incapacité à prédire les comportements et à décrire les personnalités (King et Koehler, 2000). De façon à conserver ce système pratique d'explication du monde, nous avons également tendance à exagérer le nombre de fois où ces théories peuvent s'appliquer aux événements auxquels nous sommes confrontés.


Conclusion

Pour finir, imaginez que vous rouliez sur une petite route de campagne et que, subitement, vous sentiez des vibrations dans votre volant. Vous vous arrêtez alors sur le bord de la route et remarquez que vous venez de crever un pneu. Si vous vous dites : "Ce problème arrive en moyenne une fois tous les 60 000 kilomètres, je suis dans les normes...", vous êtes plutôt rationnel. Si vous pensez : "J'ai dû faire quelque chose de mal et je suis puni...", c'est une expression de votre croyance dans la justice du monde. Enfin, si vous dites: "C'est normal, à chaque fois que j'ai croisé un chat noir, il m'est arrivé une tuile...", cela indique que vous établissez un lien entre des événements fortuits et que vous êtes alors victime d'une corrélation illusoire.

Ceci étant, les corrélations illusoires sont parfois amusantes, comme en témoignent les quelques extraits de lois de Murphy ci-dessous... :

- théorème des files d'attente : " la file d'à côté avance toujours plus vite ";
- théorèmes du supermarché de Maurice : "on se retrouve toujours derrière la vieille dame à moitié sourde qui a oublié de peser ses légumes", "si par hasard, elle y a pensé, alors la caissière a oublié de vous dire que la caisse fermait juste après elle", "si vous avez échappé aux deux théorèmes précédents, c'est que l'un de vos articles n'a pas de prix et vous serez obligé d'attendre que 'Monsieur Bernard' aille le vérifier";
- corollaire du troisième théorème : " Monsieur Bernard est toujours aux toilettes quand on l'appelle ".


Pour aller plus loin :
- 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables), Serge Ciccotti.
- Coïncidences : Nos représentations du hasard. Gérald Bronner.
- Crimes contre la logique. Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs. Jamie Whyte.
- Vous avez dit hasard ? : entre psychologie et mathématiques. Nicolas Gauvrit.
- Statistiques : Méfiez-vous ! Nicolas Gauvrit.

A lire aussi :
- Les variables de confusion.
- Les pièges et erreurs statistiques.
- Les erreurs de choix statistiques.
- L'illusion de la guérison.
- Les illusions logiques.
- Toutes les nouvelles en psychologie.
- Le pouvoir des coïncidences.
- Coïncidence, corrélation et hasard.
- Gagnez au loto !
- Les actes rares.
- Les actualités des coïncidences et du hasard.

NOTES :
1. Source Observatoire interministériel de la sécurité routière.
2. Effet constaté sur l'évaluation subjective de la douleur mais très faiblement sur la maladie en elle-même (Hrobjartsson et Gotzsche, 2001)
3. On sait que le dessin du bonhomme n'a aucune valeur explicative en psychologie (Motta, Little et Tobin, 1993).
4. Pseudoscience qui consiste à relier les traits du visage et du crâne à des traits de personnalité : "un grand front est le signe d'une intelligence importante"

Références :
- BYRNEs G., KELLY I.W. (1992). " Crisis Calls and Lunar Cycles: A Twenty-Year Review ", Psychological Reports, 71, 779-785.
- CARLSON S. (1985). " A Double-Blind Test of Astrology ", Nature, 318, 419-425.
- CHAPMAN L.J. (1967). " Illusory Correlation in Observational Report ", Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 6, 15 1 155.
- CHAPMAN L.J., CHAPMAN J.P. (1969). " Illusory Correlation as an Obstacle to the Use of Valid Psychodiagnostic Signs ", Journal of Abnormal Psychology, 74, 271-280.
- HORN B. (1998). " Müdigkeit ", Schweiz Ârzte-Zeitung, 79, 2 1362 141.
- HROBJARTSSON A., GOTZSCHE P.C. (2001). " Is the Placebo Powerless ? An Analysis of Clinical Trials Comparing Placebo with no Treatment ", New England Journal of Medicine, 344 (21), 1 594-1 602.
- KING R.N., KOEHLER D.J. (2000). " Illusory Correlations in Graphological Inference ", Journal of Experimental Psychology : Applied, 6 (4), 336-348.
- LITTLE G., BOWERs R., LITTLE L.H. (1987). " Geophysical Variables and Behavior : Lack of Relationship between Moon Phases and Incidents of Disruptive Behavior in Inmates with Psychiatrie Problems ", Perceptual and Motor Skills, 64, 1 212.
- MOTTA R.W., LITRLE S.G., TOBIN M.1. (1993), " The Use and Abuse of Human Figure Drawings ", School Psychology Quarterly, 8 (3), 162-169.
- PERITI E., BIAGioTTi R. (1994). " Lunar Phases and Incidence of Spontaneous Deliveries. Our Experience ", titre original: " Fasi Lunari ed Incidenza di Parti Spontanei. Nostra Esperienza ", Minerva Ginecologica, 46 (8), 429-433.
- REDELMEIER D.A., TVERSKY A. (1996). " On the Belief that Arthritis Pain Is Related to the Weather ", Proceedings of the National Academy of Sciences, 93 (2), 2 895.