L'illusion du "déjà vu"
(suite)

La familiarité implicite sans souvenir explicite

Le déjà vu peut apparaître quand l'expérience présente met en présence une certaine partie (ou la totalité) d'une expérience antérieure, sans que l'individu soit conscient de cet événement précédent. La familiarité est réelle et implicitement rappelée, mais n'a pas de souvenir explicite de la source de ce sentiment.

La version la plus directe de cette explication est que l'expérience qui provoque une illusion de déjà vu impliquerait une expérience préalable, mais cela semble peu probable, étant donné que les adultes les plus vieux ont accumulé plus d'expériences que les plus jeunes, qui pourtant sont davantage susceptibles de vivre un déjà vu. Une autre version, documentée par plusieurs comptes-rendus anecdotiques, dit que le déjà vu pourrait avoir lieu quand une personne est dans une situation qui en comprend une autre qu'il ou elle a préalablement vécu en tant que jeune enfant, ou qu'il aurait lu dans une description littéraire imagée.

Une autre possibilité, plus plausible, est que le déjà vu pourrait se déclencher quand un seul élément de l'expérience présente, plutôt que la situation dans son entier, est familier. Par exemple, une lampe dans la maison de votre tante pourrait être identique à une autre lampe qui était dans l'appartement de votre ami. Vous pourriez ne pas reconnaître l'objet, et pourtant vivre un sens implicite de familiarité qui y serait associé, et c'est cette familiarité qui pourrait sur-généraliser toute la situation. Dans d'autres cas, l'élément familier pourrait rappeler quelque chose d'imaginé en rêve. Ailleurs, il pourrait y avoir plusieurs éléments différents dans la situation présente, entraînant un sens très fort de familiarité, mais les seuls souvenirs spécifiques associés à ces objets pourraient entrer en compétition, ou s'annuler, les uns les autres, afin que le résultat soit un sentiment général de familiarité menant à un déjà vu.

Une familiarité implicite dans la situation présente pourrait aussi émaner de la structure globale de l'expérience. Le salon de l'appartement de votre ami pourrait provoquer un déjà vu parce que l'arrangement de la pièce ressemble de très près à la configuration du salon où vous avez vécu dans le passé. Bien qu'aucun des éléments individuels soient familiers, vous avez auparavant vécu un aménagement identique à celui-ci, une lampe dans le coin, une tapisserie sur le mur, un canapé au milieu de la pièce, etc.

Enfin, certaines personnes ont spéculé sur le fait qu'une association affective de certains objets pourrait provoquer un déjà vu. Incapable d'associer un flux affectif soudain en réponse à un regard, une image sur un mur, un parfum ou une odeur, nous pourrions mal interpréter nos impressions et conclure à une familiarité. Ainsi, selon cette explication, ce n'est pas la situation où le déjà vu qui appellent une réponse affective, mais plutôt une réaction affective qui déclenche un déjà vu.


Directions futures

Plusieurs directions d'études seront peut-être prometteuses afin de clarifier la nature et l'étiologie du déjà vu. Par exemple, certains rares individus expérimentent des déjà vu presque tous les jours (Leeds, 1944), et identifier les processus biologiques ou psychologiques anormaux chez ces gens pourrait contribuer à accroître notre connaissance de l'illusion. Les épileptiques, qui vivent un déjà vu juste avant leur crise, ont vu leur activité électrique dans le cerveau enregistrée par la pose d'électrodes en surface et en profondeur, ce qui a aidé à localiser la région du cerveau associée à l'expérience (lobe temporal droit, Bancaud, Brunet-Bourgin, Chauvel, & Halgren, 1994). Capturer un déjà vu en cours, par le moyen de techniques d'enregistrement électrophysiologiques sophistiquées, pourrait apporter des réponses à propos des structures cérébrales impliquées dans l'illusion. Certaines connexions entre la chimie du cerveau et le déjà vu ont déjà été rapportées. Différentes prescriptions (clonazepam) et drogues (alcool, amphétamines) ont été impliquées en causant des déjà vu (cf. Brown, 2003), et des niveaux excessifs de neurotransmetteurs (dopamine) dans le cortex temporal du cerveau pourraient conduire à un déjà vu (Taiminen & Jääskeläinen, 2001 ).

Il est peu probable que les chercheurs soient capables de développer un paradigme en laboratoire pouvant provoquer une expérience complète de déjà vu, mais plusieurs procédures ont le potentiel pour rappeler le contraste fort entre la familiarité subjective et l'inconnu objectif si caractéristique du déjà vu. Par exemple, une expérience identique au déjà vu peut être produite en suggérant, par hypnose à des sujets, d'oublier un stimulus, et les exposer ensuite au matériau "oublié" (Marcuse, Hill & Keegan, 1945). Le paradigme subliminal "exposition-seule" a déjà été associé à une illusion de déjà vu (Seamon et al., 1983). Dans ce paradigme, les sujets évaluent leurs préférences (affect positif) pour différents stimuli, certains d'entre eux ont été préalablement présentés de façon subliminale (i.e. trop brièvement pour en être conscient). Les évaluations montrent que les sujets préfèrent les stimuli exposés au préalable, que eux qui n'ont pas été vus. Des expositions subliminales répétées, associées à un long délai avant que le stimuli soit évalué, pourraient créer une réaction affective plus intense, ressemblant au déjà vu (Seamon et al., 1983).

Dans d'autres paradigmes, un stimulus rapidement présenté crée un sens subjectif de familiarité en l'absence de souvenir conscient. Jacoby & Whitehouse (1989) ont montré cette possibilité, et d'autres approches ont aussi évalué comment des stimuli inattendus peuvent produire plus tard un fort sens de familiarité, même quand l'exposition originale n'est pas claire, est dégradée (masquée), ou périphérique, ou quand l'attention est ailleurs. Les paradigmes standards de la mémoire pourraient facilement être modifiés pour tester les implications de l'élément-seul ou la familiarité de la forme, et cette recherche pourrait se focaliser sur l'obscurcissement de la source des objets répétés (préalablement exposés), comme en utilisant différentes situations. Aussi, étant donné que la situation dans son entier semble être impliquée dans l'illusion, une technologie et un équipement de "réalité virtuelle" (lunettes) pourraient être utiles dans la simulation de déjà vu.

Plusieurs sujets importants devraient guider la recherche future. Pourquoi l'incidence du déjà vu décroît-elle avec l'âge ? Est-ce parce que, comparés aux jeunes adultes, les plus âgés sont moins attentifs aux détails contextuels de l'environnement, sont plus susceptibles d'oublier leurs expériences de déjà vu, sont moins susceptibles de rencontrer de nouveaux environnements ou moins surpris quand ils vivent ces anomalies de familiarité ? Pourquoi le déjà vu est-il habituellement associé à des activités quotidiennes ? Les individus rapportent souvent qu'ils savent ce qui va se passer pendant un déjà vu. Bien que de tels comptes-rendus aient encouragé des interprétations parapsychologiques farfelues, des explications raisonnables peuvent naître des théories qui attribuent le déjà vu à des dysfonctionnements neurologiques temporaires (cf. Brown, 2003 ). La question fondamentale est de savoir si l'expérience de déjà vu est universelle. Si elle l'est, nous avons besoin de déterminer pourquoi certaines personnes n'arrivent pas à s'en souvenir ni à les rapporter. Si elle n'est pas universelle (comme le suggèrent les enquêtes), le but devrait viser à identifier les facteurs physiques ou psychologiques spécifiques associés à l'expérience.

Bien qu'une importante littérature au sujet du déjà vu existe, nous ne sommes qu'au début d'une exploration scientifique de l'illusion. Les tentatives de refaire ce puzzle expérimentalement nous fournira certainement une aide précieuse dans les expériences cognitives ordinaires, et nous aidera à intégrer ces découvertes dans différents domaines de la recherche sur le comportement et le cerveau. Pendant ces deux dernières décennies, plusieurs modèles cognitifs, pouvant potentiellement élucider cette expérience, ont vu le jour. Les efforts conjoints des chercheurs travaillant dans différents domaines seront utiles pour aider à démêler cette illusion excitante et informe de la mémoire.


Pour aller plus loin :
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Comprendre notre cerveau, J.-M. Robert.
- Les mécanismes de la crédulité. Fabrice Clément.
- L'homme neuronal, J.-P. Changeux.

A lire aussi :
- Les informations à propos du cerveau.
- Neurologie de l'étrange.
- Cerveau et comportement.
- La machine à croire fabrique l'irrationnel.

Références :
- Bancaud, J., Brunet-Bourgin, F., Chauvel, P., & Halgren, E. (1994). Anatomical origin of déjà vu and vivid "memories" in human temporal lobe epilepsy. Brain, 117, 71-90.
- Bernstein, I.H., & Welch, K.R. (1991). Awareness, false recognition, and the Jacoby Whitehouse effect. Journal of Experimental Psychology: General, 120, 324-328.
- Brown, A.S. (2003). A review of the déjà vu experience. Psychological Bulletin, 129, 394-413.
- Hoffman, H.G. (1997). Role of memory strength in reality monitoring decisions: Evidence from source attribution biases. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 23, 371-383.
- Jacoby, L.L., & Whitehouse, K. (1989). An illusion of memory: False recognition influenced by unconscious perception. Journal of Experimental Psychology: General, 118, 126-135.
- Leeds, M. (1944). One form of paramnesia: The illusion of déjà vu. Journal of the American Society for Psychical Research, 38, 24-42.
- Mack, A. (2003). Inattentional blindness: Looking without seeing. Current Directions in Psychological Science, 5, 180-184.
- Marcuse, F.L., Hill, A., & Keegan, M. (1945). Identification of posthypnotic signals and responses. Journal of Experimental Psychology, 35, 163-166.
- Neppe, V.M. (1983). The psychology of déjà vu: Have I been here before? Johannesburg, South Africa: Witwatersrand University Press.
- Roediger, H.L., III, & McDermott, K.B. (2000). Tricks of memory. Current Directions in Psychological Science, 9, 123-127.
- Seamon, J.G., Brody, N., & Kauff, D.M. (1983). Affective discrimination of stimuli that are not recognized: Effects of shadowing, masking, and cerebral laterality. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 9, 544-555. - Spatt, J. (2002). Déjà vu: Possible parahippocampal mechanisms. Journal of Neuropsychiatry & Clinical Neurosciences, 14, 6-10.
- Strayer, D.L., Drews, F.A., & Johnston, W.A. (2003). Cell phone-induced failures of visual attention during simulated driving. Journal of Experimental Psychology: Applied, 9, 23-32.
- Taiminen, T., & Jääskeläinen, S.K. (2001). Intense and recurrent déjà vu experiences related to amantadine and phenylpropanolamine in a healthy male. Journal of Clinical Neuroscience, 8, 460-462.
- Titchener, E.B. (1928). A text-book of psychology. New York: Macmillan.

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