La théorie de la dissonance cognitive

La proposition fondamentale de la théorie de Léon Festinger (1957) est la suivante : l'individu tend à réduire la dissonance possible entre les différents éléments cognitifs présents. Explicitons d'abord certaines parties de cette proposition. Un élément cognitif est tout ce qui peut devenir objet de connaissance chez l'individu : comportements, opinions, croyances, sanctions, sensations de douleur, etc. Il y a dissonance quand, de deux éléments se présentant ensemble, l'un implique la négation de l'autre.

Cette incompatibilité n'est pas logique, elle est psychosociologique : deux éléments sont dissonants quand, pour une raison ou une autre, les individus familiers de la situation sociale étudiée estiment généralement que les deux éléments ne devraient pas être associés dans cette situation. Ainsi il y a dissonance quand certaines personnes croient à la fin du monde pour tel jour précis et qu'à ce jour rien n'arrive, quand des étudiants doivent subir un ensemble d'épreuves sévères pour pouvoir assister à des réunions ennuyeuses, quand sans raison apparente un jouet est interdit à un enfant.

Dans ces quelques exemples, tous tirés de situations étudiées par les principaux auteurs sur la dissonance cognitive, il est déjà suffisamment clair que cette définition de l'état de dissonance est d'une portée très générale. La définition de l'état de consonance n'est pas moins générale : deux éléments sont consonants quand l'un des deux découle de l'autre, ou autrement dit quand l'un des deux implique psychologiquement l'autre. Le chercheur devra bien connaître l'ensemble de la situation qu'il étudie afin d'évaluer si elle est plutôt dissonante ou consonante.

En suivant Beauvois et Joule (1981) il devra plus spécialement faire une distinction entre une cognition "génératrice" en ce qu'elle déclenche et oriente le travail cognitif, et d'autres cognitions qui ne sont pertinentes que dans la mesure où elles se rapportent à la cognition génératrice ou à son contraire. Le processus de réduction de la dissonance n'a pour fonction que de diminuer l'inconsistance dans laquelle la cognition génératrice (par exemple écrire un plaidoyer en faveur, d'une mesure sociale avec laquelle on n'est pas d'accord) est impliquée. La condition génératrice serait toujours la conscience de s'être engagé dans une action, elle suscite en cas de dissonance une recherche d'arguments consonants avec cet engagement. Ces arguments peuvent très bien être en contradiction entre eux et néanmoins réduire le taux de dissonance à condition que chacun soit consonant avec la cognition génératrice.

Nous reviendrons sur cette réinterprétation de la théorie dans la suite du chapitre. Mais il est bon d'en tenir compte lors de l'exposé des expériences faites avant cette réinterprétation afin de vérifier le rôle de l'engagement, par exemple dans une épreuve d'initiation, dans le respect d'un interdit, etc. Mais avant d'entamer cet exposé résumons avec Zajonc (1968) la théorie de la dissonance cognitive par les neuf propositions suivantes :

  1. La dissonance cognitive est un état pénible.
  2. L'individu essaie de réduire ou d'éliminer la dissonance cognitive et d'éviter tout ce qui l'augmenterait.
  3. Dans un état de consonance cognitive l'individu éviterait tout ce qui pourrait produire de la dissonance.
  4. L'intensité de la dissonance cognitive varie en rapport direct avec :
    - l'importance des cognitions concernées,
    - la proportion de cognitions ayant une relation dissonante
  5. L'intensité des tendances décrites en 2 et 3 est en rapport direct avec l'intensité de la dissonance.
  6. La dissonance cognitive peut être réduite ou éliminée :
    - en ajoutant de nouvelles cognitions ou
    - en changeant des cognitions existantes
  7. Ajouter de nouvelles cognitions réduit la dissonance
  8. - quand les nouvelles cognitions renforcent les éléments consonants et diminuent donc la proportion des éléments cognitifs qui sont dissonants,
    - quand les nouvelles cognitions diminuent l'importance des éléments cognitifs en état de dissonance.
  9. Changer des cognitions existantes réduit la dissonance quand :
    - leur nouveau contenu les rend moins inconsistants ou
    - leur importance diminue.
  10. Cette augmentation ou ce changement de cognitions peut se faire en changeant les aspects cognitifs de l'environnement, "par l'action".


Pour aller plus loin :
- Les erreurs des autres. L'autojustification, ses ressorts et ses méfaits. Carol Tavris, Elliot Aronson.
- La dissonance cognitive, Poitou, J.P.
- Psychologie de la manipulation et de la soumission. Nicolas Guéguen.
- La soumission librement consentie, Jean Léon BEAUVOIS, Robert-Vincent JOULE.
- L'échec d'une prophétie, Leon FESTINGER.
- petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens. Jean Léon BEAUVOIS, Robert-Vincent JOULE.