La psychologie derrière le mythe
des 10% d'utilisation du cerveau

Bien que plusieurs sources d'autorité aient été utilisées dans le but de promouvoir la théorie des 10% d'utilisation du cerveau, Albert Einstein (apocryphe), Sigmund Freud (possible) et le psychologue William James qui écrivait en 1908 : "Nous n'utilisons qu'une petite partie de nos ressources mentales et physiques potentielles", il se peut en fait que ce soit un documentaire de la télévision britannique qui ait fait plus encore en faveur de ce mythe que n'importe qui d'autre. Le Professeur John Lorber, pédiatre à l'Université de Sheffield, aurait découvert un groupe d'adolescents avec une intelligence au-dessus de la moyenne, mais dont les radiographies auraient révélé la présence de cerveaux atrophiés, de quelques centimètres seulement.

Le documentaire expliquait que ces étudiants vivaient donc sans cerveau, les producteurs s'étant fait à l'idée selon laquelle la plupart de la masse cérébrale est superflue bien que, en fait, les remarquables patients de Lorber aient démontré le contraire : le cerveau aurait la capacité à s'ajuster face à une rupture massive ayant lieu au début de la vie. La plupart des descriptions de ces cas sont apparus dans des médias populaires qui choisirent de mettre l'accent sur les déclarations de Lorber, bien que celles-ci soient sur le point de réfuter des siècles de recherches sur le cerveau (voir Beyerstein, 1999a, pp. 19-22).

La fable des 10% du cerveau continue de fleurir, comme une allégorie rassurante face à ce désir universel qu'ont les êtres humains de se découvrir plus talentueux, plus spirituels, plus riches et influents. Il est confortable de croire que nous avons tous de vastes réserves de capacités inexploitées, et si cette fantaisie pouvait être avalisée par les neurosciences, cela donnerait davantage de crédibilité aux produits et services vendus par quelques profiteurs potentiels.

Le désir de s'améliorer, et de comprendre plus profondément les choses, sont deux des aspirations humaines les plus honorables. Cependant, elles vont de concert avec deux autres traits moins nobles que sont l'illusion (via le désir de croire), et la préférence pour les solutions les plus rapides et les plus simples, nous conduisant à sauter vers d'agréables conclusions avec une facilité déconcertante.

Du temps et des efforts sont nécessaires pour atteindre cette perspicacité ou expertise dans quelque domaine qui soit, et la récompense financière que cela implique. Ce qui garantit que toute personne qui promet un chemin plus rapide vers l'acquisition de telles habiletés attirera de nombreux clients pressés, pas trop regardants sur les garanties des produits ou services proposés. Les promoteurs du développement personnel, ou du développement cérébral, jouent sur notre désir de réussir via d'autres moyens que les méthodes éprouvées de l'effort soutenu et de l'éducation. Leurs croyances font appel à notre penchant pour les raccourcis et nos appels à l'aide, dans un monde de plus en plus compétitif, face au malaise d'une société moderne considérée comme de moins en moins spirituelle (Beyerstein, 1999a, pp. 19-22).

Les publicités répandent, à qui veut l'entendre, que ces capacités sont faciles à acquérir si nous sommes capables d'utiliser la région en sommeil de notre cerveau. Voyez tous les bouquins qui sortent régulièrement à ce sujet, avec des titres ou des annonces tous aussi prometteurs les uns que les autres : "Le pouvoir de votre cerveau" ou "les fantastiques capacités de votre cerveau", certains auteurs mal informés n'hésitent pas à allécher le lecteur : "les 90% de votre cerveau caché restent à découvrir. Les utiliser vous assurera une vie pleine de succès et de réussite."

Une des raisons pour lesquelles ce mythe à la vie dure vient de ce qu'il a été adopté et entretenu par toutes sortes de voyants, médiums, psi, parapsychologues et autres charlatans. Les croyants dans les phénomènes et expériences paranormaux y ont recours pour expliquer les pouvoirs psychiques dont ils disposeraient. Les médiums répètent souvent à leur public que nous n'utilisons que 10% de notre cerveau et renforcent la fable en déclarant que si les scientifiques ne savent pas ce que nous faisons des 90% restants, ils peuvent être utilisés dans le cadre du développement d'activités paranormales. Par exemple, Michael Clark, dans son livre "Reason to believe : A practical guide to psychic phenomena" cite un certain Charles Karges qui évoque un programme de développement naturel des capacités psychiques. Karges déclare : "Nous n'utilisons normalement que 10 ou 20% de nos cerveaux. Pensez combien nos vies seraient différentes si nous pouvions utiliser les 80 ou 90% restants, connus comme étant le subconscient."

La figure la plus connue faisant la promotion de la théorie des 10% est sans nul doute Uri Geller, qui affirme être capable de réaliser des exploits paranormaux parce qu'il aurait réussi à briser la barrière des 10%. Il déclare aussi qu'il y est parvenu en passant outre les doutes des scientifiques. Notons que ces déclarations de Geller faisaient suite à la sortie de son bouquin sur les moyens de parvenir "soi-même" à développer ses "pouvoirs", dans lequel il partage ses "secrets" avec les lecteurs.

Même si la théorie des 1/10èmes tenait la route, elle serait incapable de soutenir celle des pouvoirs paranormaux du cerveau, pouvoirs qui n'ont jamais été démontrés. Le raccourci est ici aussi un peut trop simple. Uri Geller est un illusionniste qui a fait carrière dans le spectacle, avant de se lancer dans le charlatanisme paranormal, et ces "pouvoirs" ont tous été reproduits par d'autres illusionnistes reconnaissant qu'il y a un truc que la déontologie magicienne refuse à dévoiler au grand public. Rien de paranormal là-dedans. A ce jour, toutes les démonstrations de tels pouvoirs sont tombées à l'eau (voir J.Alcock ou H.Broch). Avant de tenter une explication d'un phénomène, encore faudrait-il que ce phénomène existe réellement.

En tous cas, les principaux bénéficiaires du mythe des 10% sont les vendeurs de programmes de développement personnel, qui ont recours à l'argument d'ignorance pour faire passer la pilule. Manquant eux-mêmes de preuves réelles, leur argumentation s'appuie sur l'illusion logique selon laquelle si les sceptiques sont incapables de prouver que quelque chose est faux, c'est qu'on peut considérer ce quelque chose comme vrai.

On peut répondre que le but du mythe des 10% est de faire la promotion d'un pouvoir potentiel et donner l'illusion qu'il est possible d'échapper à la monotonie de la vie de tous les jours. Ce peut être aussi un moyen pour manipuler les gens grâce à cette croyance, et les pousser à payer afin d'avoir accès à un programme de développement de l'esprit. La popularité et la pérennité des arguments du mythe des 10% du cerveau doivent beaucoup à l'espoir, aux préconceptions et aux peurs d'une certaine frange de la population.

Par conséquent, toutes sortes de gens tendent à croire et à répandre le mensonge, les médias le répètent régulièrement avec quelques modifications. Les scientifiques ont clairement montré, grâce aux IRM, que tout le cerveau est en activité, même si ce n'est jamais en même temps partout. Des lésions cérébrales en différentes régions du cerveau sont cause de différentes pathologies. Par exemple, certaines lésions du lobe frontal peuvent causer l'apraxie. Cependant, malgré les preuves scientifiques du contraire, il semble que l'idée que nous n'utilisions que 10% de nos capacités cérébrales soit profondément enracinée dans notre culture, et persiste encore comme de nombreuses autres idées reçues.


A lire :
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Comprendre notre cerveau, J.-M. Robert.
- Cerveau, sexe et pouvoir. C Vidal, D Benoit-Browaeys.
- Biologie de la conscience, Gerard M. Edelman.

A visiter :
- Les pouvoirs inconnus de notre cerveau.
- Les actualités sur le cerveau.
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- La kinésiologie
- Les synchro-énergiseurs cérébraux.

Références :
- Beyerstein, B. L. 1999a. Whence cometh the myth that we only use 10% of our brains?
- S. Della Sala (Ed.), Mind Myths: Exploring popular assumptions about the mind and brain (pp. 4-23)
- Chudler, Dr E. H. Myths about the brain: 10 percent and counting.
- Gleitman, H., Fridlund, A.J. & Reisburg, D. (1999). Psychology (5th ed.). New York: Norton.
- Morton, D.A., M.D. (2001). The Myth of the 10% Brain.
- Radford, B. The Ten-Percent Myth. Skeptical Inquirer, Mars/Avril 1999.

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