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Cerveau droit, cerveau gauche :
le mythe

(Suite)

Marshall se souvient du jour où les résultats furent dévoilés, et Fink les lui donna silencieusement, attendant de voir sa réaction. "Tout était piriforme", dit Marshall. Le modèle de l'activité était complètement renversé. Les scanners montrèrent une activation du cerveau gauche lors du processus de visualisation de l'image globale et une activation du côté droit pour les éléments locaux.

Les résultats avaient tellement changé que Marshall plaisantait en déclarant que les sujets avaient dû se mettre sur le ventre au lieu d'être sur le dos. Puis, plus sérieusement, il se demanda si le logiciel d'analyse de l'image n'avait pas tourné à l'envers. Mais il n'y avait aucune erreur. L'équipe, déçue, fut obligé de publier un papier faisant état de résultats à l'opposé de ceux publiés dans leur précédent et fameux papier de Nature (Proceedings of the Royal Society B, vol 264, p 487, 1997). Ensuite, il durent chercher ce qui avait donné la précédente et fausse conclusion. Pourquoi, lorsqu'on utilise un objet au lieu d'une lettre, cela renverse-t-il le côté du cerveau en activité ?

Fink et Marshall devaient maintenant trouver une réponse. Ils ont réalisé un certain nombre d'expériences. Dans l'une d'elles non publiée, ils ont fait l'hypothèse d'une différence dans les mouvements des yeux comme possible explication. Pendant un moment ils pensaient que les sujets avaient pu regarder uniquement d'un côté quand ils choisissaient de regarder les petites figures, et que c'est ce qui aurait causé une activité excessive sur un côté. Mais contrôler cette hypothèse ne fit aucune différence. Fink avait le sentiment que ce résultat capricieux et surprenant avait quelque chose à voir avec le fait que dans les objets navon, les éléments locaux sont très petits, plus petits que les lettres du test précédent.

Il se pourrait donc que la difficulté de discerner de telles petites formes changeât la nature du travail. Au lieu que le cerveau n'augmente la sensibilité du chemin local, il se serait affairé à interdire la concentration sur la forme globale, créant apparemment un point métabolique chaud dans le "mauvais" hémisphère. Il ne s'agit là bien évidemment que de spéculation, et l'équipe projetait de faire de plus amples tests dès qu'ils auront trouvé comment faire concorder l'état de changement de concentration entre les détails et le global, aussi bien des lettres que des objets. Ce qui pourrait signifier changer les tailles relatives des éléments et peut-être même utiliser plus de formes géométriques.

Pour certains, la situation était désordonnée et confuse. Les résultats tant attendus étaient atteints pour mieux être chamboulés l'année suivante, la belle histoire de la latéralisation du cerveau s'éloignait à jamais. Mais Fink croyait que le message était tout autre. En général, la masse de preuves suggère toujours que le cerveau gauche est prédisposé au détail et que le droit est incliné vers plus de globalité. Mais il ajouta que les effets sur l'activité du cerveau dépendent plutôt de la nature de la tâche réalisée. Même si l'attention dirige le cerveau dans la manière vers laquelle il choisit de traduire un signal, cela ne veut pas dire que la théorie du câblage neural est morte, dit Fink. Il peut toujours y avoir une prédisposition due au câblage, se formant quand le cerveau se développe, qui réaliserait une sorte de classification grossière de l'information entrant dans le cerveau. L'attention amplifierait l'effet lorsque l'appel se focalise dans une direction particulière.

Une telle complexité, et une telle impatience, au sujet du cerveau signifient bien que la recherche récente sur les hémisphères n'en est qu'à ses balbutiements. En tout cas, cet épisode, qui continue de nos jours, ne semble pas troubler les partisans de la vieille caricature au sujet des hémisphères cérébraux dans l'idée que le cerveau gauche est celui de la raison et le cerveau droit celui du désir, des passions et des affects, ni des bouquins exhortant les gens à "libérer leur cerveau droit et à éviter la sous-occupation ou le sous-développement du côté gauche", "à déterminer si vous êtes plus orienté vers le cerveau gauche ou droit, ou si vous utilisez la totalité du cerveau".

Les stages de "développement personnel" et de management, qui ne développent en fait que le compte en banque de leurs promoteurs en ayant recours aux vieux poncifs du partage des hémisphères. Comme Fink le dit "quelle que soit l'histoire à propos de la latéralisation, une simple dichotomie des hémisphères est totalement hors sujet. Ce qui compte, c'est comment les deux côtés du cerveau se complètent et s'associent". Les vieilles théories, récupérées parfois par la "philosophie" new-age, feront encore sûrement parler d'elles, en ce sens qu'il faut bien meubler les stages "comportementaux", en ayant recours, si besoin, à une simplification qui frise la ringardise.


Pour aller plus loin :
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Cerveau droit-cerveau gauche, Lucien Israël.
- Cerveau, sexe et pouvoir. C Vidal, D Benoit-Browaeys.
- L'homme neuronal, J.-P. Changeux.

A visiter :
- Certaines personnes sont-elles "cerveau droit" et d'autres "cerveau gauche" ?
- Les actualités sur le cerveau
- La kinésiologie
- Le cerveau fainéant

Références :
- Human brain : left-right asymmetries in temporal speech region. N. Geschwind, W Levitsky. Science 1968
- Evaluating the empirical support for the Geschind-Behan-Galaburda model of cerebral lateraltisation. M.P. Bryden et al. Brai & Cognition 1994