L'effet Barnum

Par Serge Ciccotti auteur de 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables)


Si vous appréciez les tests, alors faites celui-ci :

  1. Prenez une feuille de papier et faites une colonne de 1 à 10 :

    1
    2
    3 ...

  2. Suivez ensuite les instructions en répondant le plus spontanément possible :

    • En face du chiffre 1, écrivez le chiffre de votre jour de naissance.
    • A côté des chiffres 2 et 6, inscrivez le nom d'une personne du sexe opposé que vous connaissez.
    • A côté des chiffres 3, 4 et 5, écrirez le nom de personnes proches (ami, parents, etc.).
    • Ecrivez quatre titres de chansons en 7, 8, 9 et 10 (une seule chanson à la fois).

Résultats du test :

Etes-vous d'accord avec ces résultats ? Beaucoup de personnes le sont...

En cherchant bien, vous avez certainement dû trouver dans la chanson en n° 7 et en n° 9 des éléments qui correspondent aux résultats du test (état d'esprit du moment, association avec la personne en n° 2, etc.).
Hélas, ne soyez pas trop déçu, ce petit jeu n'a évidemment aucune valeur. Il illustre simplement à quel point nous arrivons à interpréter des informations vagues et floues (les résultats du test) et à leur donner du sens. Nous sommes capables, à partir de suppositions incohérentes, d'accepter des interprétations sur nous-mêmes et de trouver en plus qu'elles ont du sens.

Ce phénomène a été mis en évidence par le psychologue Forer (1949). Il nommera "Effet Barnum1, cette tendance des gens à accepter une vague description de personnalité comme s'appliquant de manière précise à eux-mêmes sans se rendre compte que cette même description pourrait s'appliquer aussi bien à n'importe qui...

Afin de valider son hypothèse, Forer (1949) fit passer un test de personnalité à chacun de ses étudiants. Il jeta les résultats à la poubelle et recopia le texte d'une analyse de personnalité qu'il trouva sous la rubrique "astrologie" d'un magazine.

Quelques jours plus tard, il remis à chacun de ses élèves le compte rendu suivant :

"Vous avez besoin d'être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. Vous avez un potentiel considérable que vous n'avez pas tourné à votre avantage. A l'extérieur vous êtes discipliné et vous savez vous contrôler, mais à l'intérieur vous tendez à être préoccupé et pas très sûr de vous-même. Parfois vous vous demandez sérieusement si vous avez pris la bonne décision ou fait ce qu'il fallait. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et devenez insatisfait si on vous entoure de restrictions et de limitations. Vous vous flattez d'être un esprit indépendant et vous n'acceptez l'opinion d'autrui que dûment démontrée. Vous pensez qu'il est maladroit de se révéler trop facilement aux autres. Par moment vous êtes très extraverti, bavard et sociable, tandis qu'à d'autres moments vous êtes introverti, circonspect, et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être assez irréalistes".

Forer leur demanda de noter cette évaluation entre 0 et 5, afin de savoir à quel point ils trouvaient que le résultat du test reflétait bien leur personnalité. Bien entendu, les étudiants ignoraient que tout le monde avait eu le même compte-rendu.

Forer fut impressionné par les résultats. En effet, la moyenne de 4,2 révéla un accord très important !

Cette expérience a été répliquée de nombreuses fois, toujours avec autant de succès. Ainsi, Ulrich, Strachnick et Stainton (1963) constatèrent que sur 57 personnes, 53 avaient estimé que le bilan qui leur avait été remis constituait une excellente interprétation de leur personnalité. A ceci près que dans cette étude, les chercheurs remarquèrent un fait troublant : bien qu'après l'expérience, les sujets aient eu connaissance que l'attribution des profils était identique pour tous (débriefing), certains continuèrent à persister dans "l'effet Barnum". Un sujet rapporta même la phrase suivante : "Je crois que dans mon cas, cette interprétation s'adapte individuellement car il y a beaucoup trop de facettes qui me correspondent pour que cela puisse être une généralisation" (p. 833).

Comment expliquer l'effet Barnum ? Et bien selon Dickson et Kelly (1985) qui ont étudié la totalité des recherches dédiées à ce phénomène, il semble d'abord que nous aimions particulièrement la flatterie et les discours qui nous valorisent. Ainsi, il ressort des différentes études que les traits de caractère qui nous avantagent soient plus facilement acceptés comme une description précise de notre personnalité que les traits désavantageux. Faites vous-même l'expérience, dites par exemple à quelqu'un : "Je trouve que tu as un grand sens de la justice, n'est-ce pas ?". Vous verrez que la réponse sera toujours : "Oui, c'est vrai...". Dans les recherches sur l'effet Barnum, les analyses de personnalité donnent aux sujets l'illusion d'un portrait nuancé reposant sur une description vague de traits et de leur contraire. L'esprit humain comble alors la description en y projetant ses propres images et en ne retenant que ce qui l'arrange.

De plus, nous cherchons toujours à obtenir des informations sur soi afin de nous construire ou de compléter la représentation que nous nous faisons de nous même, ce qui n'est pas chose facile. Aussi dès que des informations extérieures nous permettent d'assouvir ce besoin d'information à notre égard, nous avons tendance à les accepter surtout si nous croyons aux méthodes qui les révèlent. Ainsi, les études scientifiques de certaines pratiques comme l'astrologie, la numérologie, la graphologie ou la chiromancie montrent qu'elles ne constituent en rien des outils valides pour déterminer la personnalité. Pourtant, la plupart de leurs clients sont satisfaits et convaincus de leur précision car elles semblent donner des analyses précises.

La recherche de Dickson et Kelly montre également que l'effet Barnum est davantage présent chez les personnes qui possèdent un grand besoin d'approbation ou encore une tendance autoritaire.

Le danger avec l'effet Barnum c'est que nous risquons de trouver pertinent n'importe quelle méthode d'évaluation de la personnalité, d'accepter des déclarations hasardeuses voire fausses sur nous-mêmes, si tant est que nous les considérions suffisamment positives ou flatteuses. Une fausse description de notre personnalité peut nous paraître précise et spécifique alors qu'elle est vague et qu'elle peut s'adapter à de nombreuses personnes.


Conclusion

Trouvez-vous que les tests de personnalité2 que l'on trouve dans les magazines populaires correspondent à votre personnalité ? Pensez-vous tout autant que votre horoscope ou que votre thème numérologique reflète ce que vous êtes ?

Si vous répondez oui, alors vous êtes victime de "l'effet Barnum"...


A lire :
- 150 petites expériences de psychologie. Serge Ciccotti.
- La soumission librement consentie. JL BEAUVOIS, R-V JOULE.
- Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens. JL BEAUVOIS, R-V JOULE.

Liens :
- La technique du cold reading.
- Travaux pratiques de l'effet barnum : la Voyance ou l'astrologie.

Notes :
1- Barnum : fondateur du cirque. On lui prête deux aphorismes. Le premier : "Il faut que dans un spectacle, chacun croit qu'il y a un petit peu de quelque chose pour lui". Le deuxième : "A chaque minute, il naît un gogo..."
2- Aucun des tests de personnalité des magazines populaires ne mesure correctement quoi que ce soit. Il s'agit simplement de jeux pour passer le temps. Seuls les tests utilisés par les psychologues et qui ne sont pas en vente aux non-spécialistes, sont des outils construits avec rigueur (fidélité, validité, étalonnage) afin de tenter, autant que faire ce peu, de les rendre le plus fiable et valide possible.

Références :
- Dickson, D.H., & Kelly, I.W. (1985). The Barnum effect in personality assessment: A review of the literature. Psychological Reports, 57, 367-382.
- Forer, B.R. (1949). The Fallacy of Personal Validation: A classroom Demonstration of Gullibility. Journal of Abnormal Psychology, 44, 118-121.
- Ulrich, R.E., Stachnik, T.J., & Stainton, S.R. (1963). Student acceptance of generalized personality interpretations. Psychological Reports, 13, 831-834.

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