EMDR
l'intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires
(Suite)


Les mouvements oculaires

Définis de manière opérationnelle, les mouvements oculaires seraient donc le mécanisme fonctionnel derrière la toute relative efficacité de l'EMDR. Théoriquement, des mouvements d'yeux saccadés débloquent le système de traitement de l'information permettant par conséquent le re-conditionnement d'émotions positives à la place des émotions négatives. Pourtant, des mouvements saccadés des yeux ne sont pas équivalents aux mouvements utilisés par l'EMDR, les mouvements oculaires saccadés sont soudains, rapides, incontrôlables et le point de fixation change tout le temps. Les mouvements oculaires utilisés dans l'EMDR sont stables, égaux et volontaires. Cette contradiction pose évidemment la question de la nécessité des mouvements oculaires dans l'EMDR.

Plusieurs études soutenaient au début la notion selon laquelle les mouvements oculaires saccadés étaient les éléments vitaux de l'EMDR. Récemment pourtant, il a été empiriquement validé que le processus actuel impliquant de suivre un doigt ou une lampe en mouvement avec un oeil n'était pas nécessaire (Lohr, Tolin, & Lilienfeld, 1998). Les études ont donné des résultats similaires en ayant recours à des techniques toutes autres comme l'imagerie standard ou en tapant des doigts (Lohr, Tolin, & Lilienfeld 1998; Lohr, Kleinknecht, Tolin, & Barrett, 1995). Après ces études, et bien d'autres, s'opposant à la nécessité de ces mouvements oculaires, des explications alternatives virent le jour, données par les partisans de l'EMDR, ceux-ci affirmant que les méthodes alternatives utilisées lors de ces études étaient tout aussi équivalentes et valables que les mouvements des yeux (ibid.).


Critique des preuves

Cette interprétation en apparence scientifique de l'EMDR soulève plusieurs questions au regard de son efficacité, et des mécanismes qui contribuent à son efficacité. Plusieurs efforts de recherche ont débouché sur une même question : est-ce que l'EMDR marche ? Et si oui, comment (Cahill, Carrigan, & Frueh, 1999) ? Les preuves empiriques confirmant l'efficacité de l'EMDR semblent le faire d'une manière si convaincante. En plus d'être convaincant, les preuves la soutenant montrent autre chose : une totale inconsistance dans la méthodologie et l'évaluation de l'expérimentation (Herbert & Mueser, 1992). Dans l'hypothèse où un certain nombres d'études confirmant l'efficacité de l'EMDR avaient opéré des améliorations méthodologiques considérables, le fondement théorique même de l'EMDR reste toujours en conflit avec la preuve de son efficacité (Lohr, Lilienfeld, Tolin, & Herbert, 1999).

Il est bien connu que l'analyse objective d'un désordre psychologique d'un patient est une partie essentielle de l'évaluation clinique. Étant donné le manque de données diagnostiques dans les études défendant l'EMDR, on ne peut que conclure que les conditions diagnostiques des sujets n'étaient tout simplement pas prises en compte. De plus, une partie des preuves empiriques confirmant l'efficacité de l'EMDR repose sur de simples comptes-rendus. Bien que les comptes-rendus soient un composant très utile de la recherche scientifique, une généralisation à partir de comptes-rendus peut se révéler être une erreur. Souvent les mesures standards d'évaluation ne sont pas utilisées, et lorsqu'elles le sont, les résultats soutenant l'efficacité de l'EMDR se sont fréquemment révélés être indécis ou négatifs. Ceci tend à aboutir à un choix sélectif des données, et en particulier vers une partialité en faveur des exemples confirmant la théorie tout en négligeant les résultats opposés (Herbert & Mueser, 1992).

Dans le processus de validation empirique, il est très important cliniquement de déterminer quelle partie(s) de l'ensemble du traitement est responsable et pour quel effet. Les preuves soutenant l'EMDR se sont systématiquement appliquées à tout le traitement, rendant impossible l'isolation des effets généraux de l'EMDR des supposés effets des mouvements oculaires ou toute autre stimulation identique (Lohr, Kleinknecht, Tolin, & Barrett, 1995). L'application systématique des composants du traitement, aussi bien que l'évaluation du processus émotionnel (que certaines études sur l'EMDR ont négligé) est nécessaire, pas seulement dans le but de prouver son efficacité, mais aussi dans la validation de la théorie justifiant l'application clinique du traitement.


Science et pseudoscience dans l'EMDR

Si l'on se fonde sur la preuve empirique, la question reste toujours la même : comment marche exactement l'EMDR ? Il semble que la popularité de l'EMDR à la fois dans les professions de la santé psychique que chez le public est due, pour une grande part, à ses caractéristiques en apparence scientifiques. Par exemple, il existe une opinion comme quoi l'EMDR est efficace, d'une certaine manière, pour corriger l'équilibre excitation/inhibition dans le cerveau (Shapiro, 1989). Il a été suggéré qu'un stimulus traumatisant perturbe cet équilibre sensible, ayant pour résultat un échange pathologique dans les composants neuraux, cela entretenant le stimulus dans sa condition originale d'anxiété. Le stimulus traumatisant restera donc dans la mémoire active et par conséquent éveillera des pensées envahissantes. La réalisation de mouvements oculaires rythmiques et saccadés, combinée avec le stimulus traumatisant, rétablirait cet équilibre neural à travers un "éclat" neural suscité par les mouvements saccadés répétés (Shapiro, 1989). Ceci rétablissant l'équilibre neural et renversant la pathologie neurale. De nombreuses modifications ont ensuite été faites à partir de cette théorie de départ en réponse aux résultats empiriques négatifs, modifications qui contribuèrent à lui donner un aspect scientifique et apparemment valide.

Toutefois, après une analyse plus fouillée, il apparaît que les fondements empiriques de l'EMDR, et plus particulièrement sa justification théorique, manquent cruellement de qualités scientifiques. Comme évoqué plus haut, une méthode scientifique authentique dépend fortement du concept de falsification, de la possibilité à montrer qu'une prédiction ou qu'une théorie est fausse. L'EMDR viole cette loi tout simplement en introduisant des théories supplémentaires et nouvelles dans le but de coller aux résultats d'expériences qui réfutent son efficacité. Dans son principe, le développement de l'EMDR consiste en des propositions de nombreuses théories, prenant un aspect scientifique, mais qui ne peuvent pas être empiriquement testées de façon significative. A cause de ces continuelles modifications, les théories de l'EMDR sont relativement compatibles avec chaque évènement imaginable et, par conséquent, aucune prédiction déduite de ces théories ne pourra jamais les falsifier.

Plusieurs théories floues ont été proposées dans cette tentative d'échapper au fait que l'EMDR est principalement considérée comme une vulgaire pseudoscience (Herbert, Lilienfeld, Lohr, Montgomery, O'Donohue, Rosen, Tolin), bien que les théories aient été incapables de produire des hypothèses supplémentaires valides. Ces tentatives comprenaient l'idée que l'EMDR changeait les perceptions des patients des sentiments sélectionnés en obstruant le comment ils étaient effectivement éprouvés, ou que les mouvements d'aller-retour oculaires résultaient en un effet ping-pong entre les hémisphères droit et gauche du cerveau. Ceci reconstituerait la mémoire, ou peut-être par les mouvements saccadés envoyant des signaux au cerveau qui "domestiquerait" la partie indisciplinée du cerveau, cause des problèmes. Le développement pressé de ces hypothèses alternatives, le refus constant des preuves contredisant et réfutant l'efficacité de l'EMDR, et le manque évident de conscience de l'absence de preuves corroborant la théorie de l'EMDR, est une manifestation de sa pseudo-scientificité.


Conclusion

En dépit de sa fragilité théorique, l'enthousiasme et les soutiens de l'EMDR ont augmenté significativement, avec de plus en plus de cliniciens se formant à cette technique. Selon EMDR-France : "la formation EMDR est une spécialisation complémentaire à deux niveaux qui doit s'accompagner de 20 heures de supervision (10 heures entre le niveau I et le niveau II, et dix heures après la formation de niveau II) pour obtenir le diplôme de "Praticien EMDR" validé par l'EMDR Institute des États-Unis et l'Association Européenne d'EMDR. Le coût total de la formation (deux séminaires de formation et 20 heures de supervision) est d'environ de 1.400 Euros." Cette acceptation prématurée par des psychologues ou psychiatres de cette intervention pseudo-scientifique ne semble qu'un échappatoire de leur part dans la nécessité basique de validation scientifique avant toute application clinique. Bien qu'aucun consensus n'existe en ce qui concerne la définition d'une pseudoscience, ce n'est pas une coïncidence si l'EMDR colle parfaitement à la définition d'une pseudoscience telle que proposée.

Il serait intéressant que les partisans de l'EMDR puissent empiriquement prouver leurs déclarations au sujet de l'efficacité du traitement EMDR. Il est clair que l'EMDR ne manque pas seulement des bases théoriques nécessaires pour être considérée comme une méthode scientifique, les preuves de son efficacité sont elles aussi manquantes et inconsistantes. L'EMDR n'a pas encore été validée de manière convaincante par quelque étude qui soit, et rien ne prouve que ses effets thérapeutiques ne soient pas dus au hasard, ou à d'autres aspects du traitement (par exemple l'attente du client, l'effet placebo, etc.) en dehors de la procédure de mouvements oculaires. Tenant compte de ces nombreuses incohérences et de ce manque manifeste de consistance, c'est avec précaution qu'il faut considérer l'EMDR comme application clinique utile lors de problèmes psychologiques sérieux, étant clair que l'EMDR, tant dans sa théorie que dans sa pratique reste très éloignée des standards de la science.


Pour aller plus loin :
- Pour en finir avec la pata-psychologie. R. Bruyer, S. Kalisz.
- Psychothérapie : Trois approches évaluées Collectif.
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif.
- Psychologie de la vie quotidienne. Jacques Van Rillaer.

A lire aussi :
- L’EMDR, l’acupuncture et le placébo.
- L'EMDR : ça marche !
- Eye Movement Desensitization and Reprocessing, Skepdic.
- Eye Movement Desensitization and Reprocessing. A Chronology of Its Development and Scientific Standing.

Références :
- Power Therapies and possible threats to the science of psychology and psychiatry. Grant J. Devilly.
- Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR): A meta-analysis. Davidson, Paul R.; Parker, Kevin C. H.
- EMDR : Implications of the Use of Reprocessing Therapy in Nursing Practice. Susan McCabe, EdD, APRN, BC.
- A Systematic Research Synthesis of EMDR Studies. Katherine M. Hertlein.
- Science and Pseudoscience in the Development of Eye Movement Desensitization and Reprocessing : Implications for Clinical Psychology. Herbert, J. D., Lilienfeld, S. O., Lohr, J. M., Montgomery, R. W., O'Donohue, W. T., Rosen, G. M., & Tolin, D. F. (2000).
- L'EMDR marche-t-elle ? Si oui comment ? Examen critique de résultats contrôlés et de la recherche Cahill, S. P., Carrigan, M. H., Christopher, F. (1999). Journal of Anxiety Disorders, 13, 5-33. (En anglais)
- EMDR, une méta-analyse (En anglais).
- Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR): Evaluation of controlled PTSD research. Francine Shapiro.
- Rosen, G. M., & Lohr, J. M. (2000). Can Eye Movements Cure Mental Ailments ?
- Eye Movement Desensitization and Reprocessing : A Controversial Treatment Technique Hurst, S., Milkewicz, N. (2000).
- Herbert, J.D., Mueser, K. T. (1992). Eye Movement Desensitization : A Critique of the Evidence. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 23, 169-174.
- Lohr, J. M., Lilienfeld, S. O., Tolin, D. F., Herbert, J. D. (1999). Eye Movement Desensitization and Reprocessing : An Analysis of Specific versus Nonspecific Treatment Factors. Journal of Anxiety Disorders, 13, 185-207.
- Lohr, J. M., Kleinknecht, R.A., Conley, A. T., Dal Cerro, S., Schmidt, J., & Sonntag, M. (1992). A Methodological Critique of the Current Status of Eye Movement Desensitization (EMD). Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 23, 159-167.
- Lohr, J. M., Kleinknecht, R. A., Tolin, D. F., Barrett, R.H. (1995). The Empirical Status of the Clinical Application of Eye Movement Desensitization and Reprocessing. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 26, 285-302.
- Lohr, J. M., Tolin, D. F., & Lilienfield, S. O. (1998). Efficacy of Eye Movement Desensitization and Reprocessing : Implications for behavior Therapy. Behavior Therapy, 29, 123-156.
- Shapiro, F. (1989). Efficacy of the Eye Movement Desensitization Procedure in the Treatment of Traumatic Memories. Journal of Traumatic Stress, 2, 199-223.

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