Menteurs, guignols et autres imposteurs


Crise énergétique :
l'énergie vitale existe-t-elle ?


De tous les termes scientifiques ayant pu être usurpés et galvaudés par les pseudo-scientifiques, le terme d'"énergie" est certainement le plus célèbre. Ce mot possède une signification spécifique chez les physiciens, mais la presse profane, et nombre de personnes qui ne sont pas familières avec sa juste utilisation, en altèrent le sens et l'utilisent à tort et à travers. C'est particulièrement vrai lorsque ce terme est appliqué à la matière organique telle que le corps humain. Cette croyance erronée existe, en partie, en tant que scorie de vieilles croyances dans le vitalisme et le "chi" dans lesquels une mystérieuse énergie vitale était sensée parcourir et stimuler le corps humain, le distinguant ainsi de la matière inanimée. Les concepts modernes de biologie et d'énergie sont diamétralement opposés à ces croyances, les laissant pour ce qu'elles sont : d'anciennes superstitions n'ayant plus leur place dans une société scientifique moderne.

Le concept de vitalisme date du 17° siècle. Il faisait partie de cette philosophie idéaliste affirmant que les aspects immatériels de l'univers sont cause du monde matériel. Les partisans de la théorie vitaliste croient que le facteur premier et déterminant permettant de distinguer la matière animée de la matière inanimée est une "force vitale" ou "énergie" se répandant dans la matière organique et lui donnant vie. Cette théorie était si répandue dans la communauté scientifique de l'époque, qu'Isaac Newton lui-même passa des années à tenter vainement de trouver des preuves de l'existence de cette énergie par des expériences alchimiques.

Le concept d'"énergie vitale", lui, est beaucoup plus vieux. De nombreuses cultures anciennes avaient des croyances similaires, retrouvées depuis que l'histoire existe. La version chinoise du "chi" ou "qi", est probablement la plus connue. Elle a d'ailleurs toujours ses millions de fidèles adeptes. La médecine traditionnelle chinoise, vieille d'au moins 5000 ans, est une vaste collection de "sagesse populaire" reposant sur des pensées mystiques dans lesquelles le "chi" est un des concepts centraux. Ses praticiens prétendent que "l'énergie vitale" coule à travers notre corps dans des voies ou canaux appelés "méridiens". Ces méridiens sont reliés à tous les organes majeurs du corps. Une inextricable partie de la croyance dans le chi vient d'un concept d'"harmonie" ou d' "équilibre" voire de "synchronisation". Tous les problèmes de la vie et de la santé seraient directement imputables à un déséquilibre ou une interruption des flux d'énergie donnant la vie. Dès que l'harmonie ou l'équilibre sont retrouvés, la santé revient.

Une des modalités de la médecine chinoise les plus familières des sociétés occidentales est l'acupuncture où des aiguilles sont insérées dans des "points d'acupuncture" spécifiques sensés être localisés partout dans le corps. Lorsque exécutée "correctement", on prétend que ceci rééquilibre et stimule l'énergie vitale du corps, rétablissant la santé et l'équilibre du patient.

La croyance dans le chi ne se limite cependant pas à la Chine. Le concept existe dans plusieurs autres pays sous d'autres noms comme le "prana" en Inde et le "ki" au Japon. Franz Anton Mesmer l'appelait le magnétisme animal et pour Henri Bergson il s'agissait de l'élan vital. Beaucoup de médecines alternatives utilisent le concept d'une énergie vitale (ou en langage moderne : de "champs bio-énergétiques") comme pierre angulaire de leurs systèmes de croyance.

La chiropraxie, développée par Daniel David Palmer en 1895, est entièrement basée sur cette foi vitaliste, semblable à celle du chi, d'une énergie ou d'une force vitale spirituelle emplissant le corps humain. Cette énergie, se référant à "l'intelligence innée", émane paraît-il du cerveau, voyage par la moelle épinière et les nerfs périphériques jusqu'aux organes du corps. C'est seulement lorsque cette énergie est intacte et ses flux sans entrave, que nous parvenons à un état de santé parfaite. La principale cause de maladie est due, d'après eux, à un dérèglement vertébral, une subluxation, touchant les nerfs spinaux et obstruant les flux d'énergie, aboutissant à la maladie. Une manipulation et une correction de ces luxations permet, paraît-il, de restaurer le flux d'intelligence innée, menant à un état de santé optimum (rien que ça !).

Le toucher thérapeutique (sorte de magnétisme curatif), développé dans les années 70 par Dolores Krieger, est un nouveau venu dans le cortège des patamédecines ayant recours à l'énergie vitale. Il existe cependant des similitudes entre le toucher thérapeutique et ses vieux confrères. Il pose qu'il existe un champ d'énergie enveloppant le corps humain et que la maladie ou les blessures résultent d'un déséquilibre ou d'un épuisement de ce champ d'énergie. Le traitement par un praticien du toucher consiste à se "centrer intérieurement" pour que patient et praticien "alignent" leurs champs, ensuite il pratique un passage des mains pour "lisser" le champ et éliminer les "noeuds ou les obstructions", finalement il exécute un "transfert d'énergie" pour transmettre son champ d'énergie afin de soutenir et réparer celui du patient.

Comme on le voit, la manipulation physique du champ d'énergie humain est un concept commun présent dans beaucoup de croyances de ces thérapies dites "alternatives". Se servir des mains comme d'un outil de transfert d'énergie n'est pas propre au toucher thérapeutique, en Chine et au Japon la plupart des pratiques reconnaissent ce "pouvoir" de guérison comme dans le reiki, jin shin jytsu et juhrei.

Un rapide coup d'oeil sur internet montre que quantité de sites souscrivent à cette foi en une énergie corporelle humaine. Ces sites, oeuvres de crétinisation publique, chantent les vertus du recours au système de "l'énergie pour la vie" qui vous permettra de "ne jamais être malade ni fatigué". Les similitudes sont fortes avec ces thérapies alternatives qui affirment que cela permet de "faire disparaître les blocages énergétiques relatifs aux traumatismes et aux ondes négatives du corps". Enfin sachez que cette "thérapie énergétique" peut se transmettre d'une personne à une autre (plus besoin de praticien, vive les économies!).

Ainsi, l'utilisation bâclée du terme "énergie" dans tous ces systèmes thérapeutiques, son recours permanent, pourrait sembler convaincants et faire autorité, mais quel rapport y a-t-il avec le concept d'énergie utilisé en physique moderne ?


Qu'est-ce que l'énergie

La physique définit l'énergie comme la capacité à "réaliser un travail". Le concept n'est pas seulement fondamental, c'est le concept unificateur de la physique. En tant que tel, il a sérieusement été étudié et la connaissance acquise après des siècles de recherche remplirait nombre de bibliothèques. En général, ce que nous nommons "énergie" est englobé sous le terme d'"énergie mécanique". Cela consiste en deux classes appelées "énergie potentielle" et "cinétique". L'énergie potentielle est l'énergie d'un objet stationnaire uniquement causée par sa position dans un champ gravitationnel. L'énergie cinétique est l'énergie associée au mouvement. Un rocher situé au dessus d'une colline possède une formidable quantité d'énergie potentielle et pas d'énergie cinétique. Lorsqu'il commence à rouler vers le bas de la colline, la quantité d'énergie potentielle diminue tandis que la quantité d'énergie cinétique augmente. A petite échelle ces concepts existent sous d'autres appellations mais sont identiques. Par exemple, l'énergie thermique (ou la chaleur) est due aux mouvements microscopiques des constituants de la matière. Ainsi, l'énergie thermique est en fait de l'énergie cinétique sous forme de chaleur. Pareillement, l'énergie chimique est l'énergie emmagasinée dans les composés chimiques. Cela fait que cette forme d'énergie potentielle présente dans cette énergie chimique peut être libérée sous certaines conditions. Il y a plusieurs types d'énergie inclus dans l'énergie électrique, l'énergie rayonnante (lumière, rayons X, etc...), l'énergie nucléaire, etc. Les systèmes biologiques ont cependant une franche préférence pour l'énergie chimique, c'est donc dans cette direction qu'il faut fouiller un peu plus, cherchant une possible source de cette énergie vitale dont nous abreuvent les praticiens des thérapies alternatives.



Les systèmes vivants prennent leur énergie de l'environnement dans lequel ils vivent et le transforment dans une forme qu'ils peuvent utiliser. Pendant plusieurs décennies la croyance comme quoi toute vie reposait finalement sur la photosynthèse était la seule. Les plantes fabriquent de l'énergie chimique de la lumière du soleil, les animaux mangent les plantes et d'autres animaux mangent les animaux. Cela changea lorsque les scientifiques découvrirent que d'autres organismes existaient sans aucune influence du soleil ni de la photosynthèse, mais au lieu de cela avaient recours à ce qu'on appelle la chémosynthèse (de "chémo" chimie). Ces organismes chemosynthétiques tirent leur énergie des produits chimiques libérés par les fonds océaniques. Nous humains sommes hétérotrophes en ceci que la nourriture que nous ingérons provient d'organismes photosynthétiques et des animaux qui les mangent. Le réseau sanguin transporte les sucres de ces sources alimentaires jusqu'aux cellules de notre corps. Dans toutes nos cellules ces sucres sont métabolisés et associés à l'oxygène venant de l'air que nous respirons pour produire l'énergie dont nous avons tant besoin pour réparer et nous maintenir en vie, ceci est notre "énergie vitale".

Le métabolisme est la somme totale de toutes les réactions chimiques à l'intérieur de l'organisme. Cela consiste en des réactions anaboliques dans lesquelles des molécules complexes sont synthétisées et un nouveau protoplasme cellulaire créé. Cela consiste aussi en des réactions cataboliques pendant lesquelles des molécules sont brisées et de l'énergie libérée. C'est ici que la molécule ATP (Adénosine TriPhosphate) règne en maître. Véritable "monnaie énergétique de la cellule", ce composé assure la fourniture ou la mise en réserve d'énergie dans la plupart des réactions biochimiques. Son rôle dans le transport de radicaux phosphoriques est d'autre part essentiel. L'ATP est constitué d'adénine unie par une liaison N-osidique à une molécule de ribose elle-même phosphorylée sur son carbone-5; la molécule comporte trois radicaux phosphoriques unis entre eux par des liaisons anhydride d'acide. Seules les deux dernières liaisons constituent ce que Lipmann a désigné sous le terme de "liaison riche en énergie", c'est-à-dire comportant une énergie potentielle chimique facile à libérer ou à transférer. L'hydrolyse de chaque liaison riche libère une énergie comprise entre 4 000 et 16 000 calories. L'ATP peut se décomposer en libérant un radical phosphorique et l'acide adénosine diphosphorique (ADP) ou en libérant un radical pyrophosphorique et l'acide adénosine monophosphate (AMP). C'est donc cette énergie chimique emmagasinée que le corps utilise pour tous les processus significatifs associés à la matière vivante et c'est notre seule et véritable "énergie vitale".

Y a-t-il une autre forme de bio-énergie pouvant assumer le rôle du "chi" ou du champ magnétique humain ? Ses adeptes n'entrent que très rarement dans le détail de cette éphémère énergie mais lorsqu'ils le font, ils parlent souvent d'électromagnétisme. Il est vrai que des caméras à infrarouge peuvent capter des images "d'auréoles" (les amateurs d'auras sont contents!) entourant le corps humain. Mais ce n'est rien d'autre que la chaleur ou le rayonnement infrarouge que tout être humain émet en quantité abondante. Cette radiation thermique n'est que le résultat final de toutes ces réactions chimiques se produisant dans notre corps. En effet, d'un certain point de vue, l'être humain pourrait être considéré comme une machine productrice de chaleur étant donné que c'est la forme d'énergie que nous produisons le plus. Mais les êtres vivants ne sont pas les seuls à produire ce genre de radiations. Cette énergie thermique, aussi nommée "rayonnement des corps noirs", est émise par tout objet d'albédo relativement faible (de faible réflectivité) et est causée par les mouvements thermiques désordonnés des particules chargées contenues dans l'objet. Etant donné que tout type de matière produit cette radiation, elle ne peut pas sérieusement être considérée comme une candidate valable pour devenir cette forme d'énergie sensée être spécifique aux êtres vivants seulement.

Un rayonnement électromagnétique à des fréquences autres que celles de l'infrarouge est émis par le corps humain et a été souvent cité comme preuve de l'existence de cette insaisissable énergie vitale. En effet, ce rayonnement fourni d'inestimables renseignements de diagnostic à la médecine sous la forme par exemple de l'électro-encéphalogramme (EEG). Cette faible radiation, cependant, n'a pas de caractéristiques la différenciant des ondes électromagnétiques produites par des charges en mouvement dans tout système électronique. Elles peuvent même être simulées par ordinateur. Aucune indication, aucune preuve, n'ont été trouvées les désignant comme des ondes appartenant uniquement aux organismes vivants plutôt qu'à l'inanimé.

Certains pourraient avancer que la photographie Kirlian a apporté la preuve d'une existence de cette énergie vitale en la mettant en évidence par la prise des "auras". Découverte en 1939 par Semyon Kirlian, ces photographies montrent une auréole de lumière multicolore enveloppant seulement les objets vivants. Ces images sont créées par des objets sur une plaque photographique soumis à un champ électrique de haute tension. Les tenants du paranormal affirment que ces photographies reproduisent l'image de ce qu'on ne peut voir à l'oeil nu de l'être vivant : son "aura".

Les photographies elles-mêmes n'ont en fait rien de paranormal ni de mystérieux. L'effet produit de l'auréole multicolore est une couronne de décharge électrique, il peut être reproduit par n'importe quel photographe et fut rapporté pour la première fois en 1777. Ce phénomène bien connu est affecté par plusieurs variables (et tout spécialement par l'humidité) mais le fait qu'il s'agisse d'un être vivant photographié n'est pour rien dans le résultat. N'importe quel objet photographié peut le "produire". Puisque le halo de décharge électrique est provoqué par les gaz ionisés autour de l'objet photographié, cette image colorée disparaît naturellement lorsque la photographie est réalisée dans un espace vide. S'il s'agissait d'une photographie réelle de "l'aura", de l'énergie vitale ou d'un champ magnétique d'un corps, celle-ci ne devrait logiquement jamais disparaître à moins que le vide ne lui fasse peur...

Le thème commun présent à travers les services de santé alternatifs est en fait une croyance toute banale et non fondée sur une énergie mystérieuse et répandue qui maintiendrait et supporterait les processus associés à la vie. Pour les cultures pré-scientifiques, les systèmes vitaux restaient un mystère total et il est compréhensible que dans leur tentative de le percer, ils aient bâti un système de croyances gravitant autour de cette forme magique d'énergie dans le but de distinguer le vivant du non vivant. Mais de nos jours, au 21° siècle, cette pseudo énergie vitale n'a plus lieu d'être et le mystère n'en est plus un depuis des décennies. Il y a encore beaucoup à apprendre en biochimie et en physique mais notre connaissance actuelle n'a plus besoin d'avoir recours à cette mystérieuse énergie pour expliquer pourquoi la vie est si différente du non vivant, l'animé de l'inanimé. Si les systèmes vivants nécessitaient une force ou une énergie inconnues pour exister, il s'agirait d'une lacune si importante dans notre compréhension des choses que les biochimistes en seraient encore à tenter de l'expliquer et l'évoqueraient tout autrement.

Aucune expérience, aucune observation ou hypothèse viables ne nécessitent un changement fondamental de conception tels que le "chi" ou les champs magnétiques l'exigent. Aucun partisan, adepte ni défenseur de l'acupuncture, de la chiropraxie, du toucher thérapeutique ou d'autre patamédecine n'ont à ce jour produit d'expérience en double aveugle rigoureusement contrôlée et reproductible scientifiquement, ayant apporté une quelconque preuve de l'existence de cette énergie dont ils clament les vertus. Le vitalisme et les champs bioénergétiques restent des hypothèses inutiles, et ne jouant aucun rôle en théorie et en pratique en biologie et en médecine scientifique, le rasoir d'Occam recommande d'ailleurs de les jeter étant donné qu'ils nous sont d'aucune utilité.


A visiter :
- A la recherche du Chi

A lire :
- Le Paranormal, Henri BROCH, Points Sciences.
- La logique du vivant, François JACOB.
- La nature de la physique, Richard FEYNMAN.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL, Documents Payot.
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS, Broché.
- Les matérialismes (et leurs détracteurs). J Dubessy, G Lecointre, M Silberstein.