Combien de mots Esquimaux pour la neige ?

Geoffrey Pullman : "The Great Eskimo Vocabulary Hoax and Other Irreverant Essays on the Study of Language"

Un jour ou l'autre, vous pouvez rencontrer quelqu'un qui va vous asséner, principalement pour faire valoir votre absence d'ouverture d'esprit comparé aux autres ou à lui-même, que les Esquimaux ont des douzaines de mots pour "neige" ou pour exprimer la neige, appuyant en même temps sur votre conception étriquée des choses, de la nature, etc. Pourtant, en 1927 déjà, le dictionnaire de Schult-Lorentzen du langage Esquimau du Groenland de l'Ouest n'évoquait quant à lui que deux racines possibles pour l'exprimer : qanik, signifiant "la neige en l'air" ou "flocon de neige" et aput pour "la neige sur le sol". Mais combien en existe-t-il vraiment ?

Interrogé sur le sujet, Anthony Woodbury de l'Université du Texas à Austin, contacté par Geoffrey Pullman, l'auteur du livre The Great Eskimo Vocabulary Hoax, considéré par lui comme le meilleur spécialiste des Esquimaux qu'il connaisse, répondit que si on pose une question aussi vague que "combien de mots esquimaux existent pour exprimer la neige ?" on va tout droit au devant de problèmes majeurs non seulement par le simple fait de ne pas pouvoir déterminer avec précision la réponse à la question "combien ?" mais aussi comment interpréter les termes "Esquimau", "mots" et "pour 'neige' ", étant tous problématiques. Le langage que la population Esquimau utilise dans le monde, dans des endroits aussi éloignés que la Sibérie, l'Alaska, le Canada et le Groenland, diffère autant par une foule de détails que par le vocabulaire lui-même. Les différences entre les Esquimaux sédentaires urbanisés et les nomades ou entre les jeunes et les anciens est tout aussi considérable. Ainsi, un problème réside dans les listes spécifiques de mots qui peuvent effectivement être reconnus comme tels et utilisés par un individu particulier parlant un dialecte particulier, mais surtout se débarrasser de la notion erronée qu'il existe un seul langage Esquimau monolithique.

Il faut d'abord être parfaitement clair sur ce que l'on se propose d'inclure lorsqu'on décide d'additionner les "mots". Car même en français ou en anglais, la distinction entre des racines non rapprochables directement (comme avec neige ou grésil en français, snow [neige] et slush [neige fondue] en anglais) d'une part, et des formes de mots déclinés d'autre part, est à prendre en compte. En anglais, par exemple, snow (neige) est un mot, mais il est possible de générer une douzaine de mots directement à partir de ce dernier, simplement en appliquant des règles morphologiques flexionnelles et de déclinaison à la racine : snowball (boule de neige), snowbank (surplus de neige), snowboard (surf des neiges), snowcapped (couvert de neige), snowflake (flocon), snowshoe (raquette), snowstorm (tempête de neige), snowy (neigeux); comme en français avec le suffixe rhino : rhinite, rhino, rhinologie, rhinolophe, rhino-pharyngite, rhinoplastie, rhinoscopie, rhinovirus, rhinorragie ...

Bien qu'il ne semble pas y avoir profusion de mots dérivés en anglais ni en français, dans les langues Esquimaux il existe un nombre considérable de flexions (de terminaisons grammaticales) beaucoup plus productives pour ce qui est des complexes morphologiques (la formation des mots). Pour chaque racine d'un mot, il y a environ 280 formes flexionnelles différentes. Et donc, si on commence à additionner toutes les variantes dérivées par mot, processus de formation produisant d'autres parties du discours (illustré de façon rudimentaire en français par neige, neigeux, neigeuse, neigeant) on peut obtenir une collection beaucoup plus importante, une collection infinie parce qu'il n'y a vraiment rien de tel que la longueur du mot le plus long dans une langue de type Esquimau d'où des mots d'une complexité arbitraire peuvent dériver. Ainsi, si on identifie quatre racines ayant un rapport avec la neige dans certains dialectes Esquimau, combien faut-il en prendre en compte ? Quatre ? Ou le nombre de formes de mots dérivés, c'est-à-dire plus d'un millier ? Ou bien l'ensemble dans son entier, peut-être infini, ou encore les mots apparentés ?

Prenons la forme igluksak qui peut se dérouler (surtout lorsque mal orthographié) en une liste de vingt mots supposés pour "neige" dans un dialecte Inuit Canadien. Igluksak a été glosé comme une signification de "neige pour faire des igloos". Ce mot est une combinaison provenant de iglu "maison" et -ksag "matériau pour", en d'autres termes il signifie seulement "matériau pour fabriquer une maison". Cela pourrait donc comprendre tout aussi bien "contreplaqué", "clou", peut-être "tuiles", "ciment" ou "briques"... Igluksak n'est finalement pas un mot signifiant un certain type de neige du tout.


Pour aller plus loin :
- The Great Eskimo Vocabulary Hoax, Geoffrey K. Pullum

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