Les actes rares Les actes rares

Stephen J. GOULD, in "Comme les huit doigts de la main"

L'histoire est déterminée par la guerre, la cupidité, la soif du pouvoir, la haine et la xénophobie (et quelques autres motivations, plus admirables, intervenant de-ci, de-là). Nous estimons donc généralement que notre nature fondamentale est définie par ces traits humains évidents. Ne nous a-t-on pas souvent dit que l'"homme" est, par nature, agressif et ne cherche qu'à accumuler égoïstement des richesses ?

Ces assertions ne me paraissent pas justes - sur un plan purement pratique, non par rapport à un quelconque espoir ou à une morale préférée. Que voyons-nous, n'importe quel jour ordinaire, dans les rues ou dans les maisons de n'importe quelle ville - et même dans le métro ? Des milliers d'actes de gentillesse, minuscules et sans grande importance et des milliers de témoignages d'égards. Nous nous écartons pour laisser passer quelqu'un, sourions à un enfant, bavardons sans but avec une connaissance ou même un inconnu. La plupart du temps, la plupart des jours, dans la plupart des lieux, qu'apercevez-vous donc en fait d'actes négatifs ? Peut-être un parent donnant une gifle à un enfant ou un adolescent sur une planche à roulette renversant une vieille dame ? J'ai vécu mon enfance dans les rues de New-York et je suis parfaitement conscient des côtés désagréables et des dangers qui se manifestent dans les villes surpeuplées. Je voudrais simplement souligner un point de statistique.

Il n'y a rien de moins familier ou de moins facile que de penser correctement en matière de probabilités. Beaucoup d'entre nous avons l'impression que la vie quotidienne est faite d'une interminable série de choses désagréables - que plus de 50% (ou davantage) des interactions humaines sont traumatisantes ou agressives. Mais réfléchissez-y sérieusement un moment. On ne pourrait certainement pas faire face à de pareils niveaux de méchanceté. La société sombrerait instantanément dans l'anarchie si 50% de nos rencontres avec un autre être humain se terminaient par un coup de poing dans le nez.

Non, presque toute rencontre avec une autre personne est, au minimum, neutre et, le plus souvent, assez agréable. Homo sapiens est une éspèce remarquablement douce. Les éthologistes considèrent que les animaux étudiés sont relativement pacifiques, s'ils n'aperçoivent qu'une interaction agressive ou deux, durant des dizaines d'heures d'observation. Mais pensez à combien de millions d'heures nous pouvons observer la plupart des gens, sans noter quelque chose de plus menaçant qu'un troisième doigt pointé en l'air, à raison d'une fois par semaine ou à peu près.

Alors pourquoi la plupart d'entre nous ont-ils l'impression que les gens sont si agressifs et de façon si intrinsèque ? La réponse, je crois, est dans l'asymétrie des conséquences - c'est le côté vraiment tragique de l'expérience humaine. Par malheur, un seul incident violent peut aisément annuler, dans notre perception, dix mille actes de gentillesse, et nous pouvons facilement oublier la prédominance de la gentillesse par rapport à l'agression, en confondant conséquences et fréquence. Un "passage à tabac" raciste peut balayer des années de patiente éducation en faveur du respect et de la tolérance, au sein d'une école ou d'une collectivité. Un seul meurtre peut transformer une ville où régnait l'amitié et la confiance en un labyrinthe de la peur, où chacun se barricade derrière ses portes, se méfie de tout le monde et redoute de sortir la nuit. La gentillesse est quelque chose de si fragile, de si facile à éclipser; la violence est si puissante.

Cette écrasante et tragique asymétrie entre la gentillesse et la violence prend des proportions encore plus importantes, lorsque nous envisageons les ressorts de l'histoire à grande échelle. Un seul incendie à la bibliothèque d'Alexandrie a balayé des siècles de philosophie accumulés durant l'antiquité. Une insulte supposée ou un assassinat insensé sont susceptibles d'annuler des décennies de patiente diplomatie, d'échanges culturels, d'envoi de "casques bleus", d'amitiés épistolaires (ces derniers étant de petits actes de gentillesse pratiqués par des millions de citoyens), et peuvent conduire deux pays à se faire une guerre que personne ne veut, mais qui tue des millions d'individus et change irrévocablement le cours de l'histoire.

Oui, j'admets absolument que le côté sombre des dispositions humaines est à la source de la plus grande partie de l'histoire. Mais ce fait tragique n'implique pas que les traits de comportements sous-tendant ce côté sombre définissent l'essence de la nature humaine. Au contraire, pour saisir celle-ci, je vous invite à repenser aux caractéristiques suivantes de l'évolution des éspèces : le calme plat de l'ordinaire y prédomine largement par rapport aux évènements accidentels fondateurs de l'histoire évolutive. Par analogie je soutiendrais que les comportements humains, presque à tout moment de notre vie quotidienne, manifestent des dispositions contraires à celles qui sous-tendent les phénomènes rares et perturbateurs sur lesquels est basée l'histoire, et il ne peut pas en être autrement, si l'on veut qu'existent des sociétés douées d'une certaine stabilité.

Si vous désirez comprendre la nature humaine, définie comme la disposition que nous manifestons le plus fréquemment dans les situations ordinaires, laissez de côté les comportements qui sont à la source de l'histoire et rapportez à la nature humaine ceux qui sont au contraire responsables de la stabilité : autrement dit, les comportements constants de non-agression les plus courants dans 99,9% de notre vie. La vraie tragédie de l'existence humaine n'est pas que nous soyons méchants par nature, mais qu'une cruelle asymétrie structurale confère aux phénomènes rares de la vilenie un tel pouvoir de façonner notre histoire.

On pourrait avancer un argument évident allant à l'encontre de ma thèse : cela consisterait à dire que j'ai pris pour une tendance humaine générale ce qui n'est qu'un trait se manifestant dans les sociétés fondamentalement démocratiques. Mes contradicteurs pourraient m'accorder que la stabilité doit nécessairement prédominer à presque tout moment et que l'histoire est due à des phénomènes beaucoup moins fréquents. Mais, pourraient-ils dire, la stabilité découlant des comportements bienveillants ne s'exprime peut-être que dans des sociétés relativement libres et démocratiques.

Par ailleurs il pourrait bien exister une stabilité au sein des sociétés tyranniques découlant des mêmes forces "sombres" qui sont à la source de l'histoire, quand elles se déchaînent - la peur, l'agression, la terreur et la domination des riches sur les pauvres, des hommes sur les femmes, des adultes sur les enfants, et de ceux qui sont armés sur ceux qui sont sans défense. Je veux bien admettre que les forces "sombres" aient souvent été à l'origine d'une certaine stabilité, mais je persiste cependant à affirmer que nous ne tenons pas compte de ces dizaines de milliers d'actes ordinaires de non-agression, dont l'omniprésence dépasse de loin les courts épisodes de démonstration de force, même dans les sociétés structurées par la domination, et même si la non-agression règne simplement parce que les gens connaissent leur place et ne désirent généralement pas contester les structures qui sont à la source de l'ordre.

Fonder la stabilité quotidienne sur autre chose que notre bienveillance naturelle suppose une structure sociale pervertie, visant explicitement à briser l'âme humaine - le modèle Auschwitz, si vous voulez. Je n'affirme pas, soit dit en passant, que l'homme est bienveillant ou agressif, en raison de déterminations biologiques innées. Il est évident que la gentillesse et la violence font partie toutes deux de notre nature parce que nous les manifestons constamment toutes deux, et abondamment. Je ne fais qu'avancer une constatation de base, selon laquelle la stabilité sociale règne presque tout le temps et doit nécessairement être fondée sur l'écrasante prédominance (bien que tragiquement non reconnue) des actes de bienveillance, ce qui veut dire que ce dernier comportement est donc notre attitude préférée la plus habituelle, presque tout le temps.

La solution à notre malheur ne consiste pas à vaincre notre "nature", mais à briser la "grande asymétrie" et à permettre à nos dispositions ordinaires de gouverner notre vie. Mais comment faire pour installer le banal sur le siège du pilote de l'histoire ?

Ajoutons, pour finir, que les médias ne rapportent évidemment qu'une information biaisée concernant, pour la plupart, des actes délictuels ou violents, quel intérêt y aurait-il d'ailleurs pour eux de faire un journal télévisé ou papier qui ne ferait que dire que tout va bien ici et que tout se passe bien là ? Le lectorat risquerait de se lasser fort vite pour rejoindre les papiers à sensation, et de plaindre les pauvres malheureux ou de condamner unanimement les voyous, avec le léger regret d'un âge d'or disparu qui n'a jamais existé. Pourtant, et contrairement à l'impression qu'ils donnent de la société, le nombre d'actes antisociaux, d'actes de vandalisme, de vols, de mauvais traitements, de viols et crimes qui a été commis dans la seule journée d'hier à travers le monde est infinitésimal en comparaison du nombre total d'occasion que chaque adulte a eu de commettre l'une ou l'autre de ces actions. La proportion chaque jour, d'actes asociaux réellement commis par rapport aux simples occasions est proche de zéro. Mais cette asymétrie véhiculée chaque jour par les comptes-rendus d'actes asociaux dans les journaux ou ailleurs, fait que ce sont eux qu'on retient et la "banalité" d'une vie normale qu'on oublie.


Pour aller plus loin :
- Coïncidences : Nos représentations du hasard. Gérald Bronner
- Comme les huit doigts de la main. Stephen J. GOULD
- Statistiques : Méfiez-vous ! Nicolas Gauvrit
- Attention, statistiques !, Joseph Klatzman
- 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables), Serge Ciccotti.
- Devenez sorciers, devenez savants, G.Charpak et H.Broch, Odile Jacob.
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf

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