La fantaisie évolutionniste de Freud

© Stephen J. Gould - Cette vision de la vie.

En 1897 les écoles publiques de Détroit testèrent à grande échelle un nouveau programme scolaire censé être idéal. En première année, les élèves liraient Le Chant de Hiawatha (1) parce qu'à cet âge les enfants revivent les états "nomades" et "sauvages" de leur passé évolutif et devraient donc apprécier ce héros dont ils partagent la sensibilité. Deux années plus tard, Rudyard Kipling écrivit le plus grand hymne poétique adressé à l'impérialisme, Le Fardeau de l'homme blanc, dans lequel il exhortait ses concitoyens à assumer la dure responsabilité de ces "peuples nouvellement conquis, maussades, mi-diables mi-enfants". Teddy Roosevelt, qui avait le sens de la formule, écrivit à Henry Cabot Lodge (2) que cette oeuvre était "très pauvre poétiquement mais très sensée d'un point de vue expansionniste".

Ces événements disparates reflètent l'énorme influence sur la culture populaire d'une théorie évolutionniste dont l'impact, au-delà de la biologie, venait immédiatement après celui de la sélection naturelle. Cette théorie affirmait, en un aphorisme peut-être légèrement obscur mais non dénué de mélodie, que "l'ontogénie récapitule la phylogénie", autrement dit qu'au cours de son embryogenèse, un organisme traverse une succession de stades qui représentent les ancêtres adultes tels qu'ils sont chronologiquement apparus dans l'histoire. Les fentes branchiales de l'embryon humain renvoient à notre lointain passé de poissons, tandis que sa queue (qui se résorbe ultérieurement) représente notre stade reptilien ancestral.

Si la biologie a abandonné cette théorie il y a quelque cinquante ans, pour diverses raisons exposées dans mon livre Ontogeny and Phylogeny ce ne fut pas avant - pour ne citer que trois exemples de ses multiples répercussions concrètes - d'avoir servi de fondement à une hypothèse influente disant que les "criminels nés" agissent par nécessité, infortunées victimes d'un faible brassage génétique se traduisant par la rétention de caractères primaires transcendés avec succès dans l'ontogénie des personnes normales; d'avoir conforté diverses affirmations racistes en identifiant les adultes des cultures "primitives" à des enfants caucasiens en manque de discipline et de domination; et d'avoir structuré, dans de nombreuses villes américaines, les programmes de l'enseignement primaire en assimilant les jeunes enfants aux hommes et femmes adultes d'un passé primitif.

La récapitulation joua également un rôle profond, mais presque totalement inaperçu, dans la formulation de l'une des rares théories véritablement influentes du XX° siècle: la psychanalyse. Bien que la légende entourant Freud minimise en général la continuité de ses idées avec les théories préexistantes et tend à considérer la psychanalyse comme une contribution radicalement nouvelle à la pensée humaine, on sait que Freud suivit une formation de biologiste durant l'âge d'or que fut la découverte de l'évolution, et qu'à plusieurs égards sa théorie s'inspire des idées majeures de l'univers darwinien. (Voir la biographie de Frank J. Sulloway, Freud, Biologist of the Mind ["Freud, biologiste de l'esprit"], 1979, et sa théorie selon laquelle presque tous les génies créatifs se retrouvent à un moment ou un autre auréolés d'une soi-disant originalité absolue.)

En biologie, le "triple parallélisme" de la théorie classique de la récapitulation assimilait l'enfant d'une espèce supérieure à un ancêtre adulte et aux adultes de toute lignée "primitive" encore survivante (l'embryon humain et ses fentes branchiales, par exemple, représentent à la fois le poisson ancestral qui vécut il y a quelque 300 millions d'années et tous les poissons survivants, d'une manière analogue, et sur un plan raciste cette fois, les enfants blancs pouvaient être comparés aux fossiles d'Homo erectus adulte et aux Africains adultes modernes). Freud ajouta un quatrième parallèle : l'adulte névrosé qui, sous certains aspects importants, représente un enfant normal, un ancêtre adulte ou un adulte moderne normal appartenant à une culture primitive. Ce quatrième parallèle, associé aux pathologies adultes, n'est pas une invention de Freud et figurait déjà dans de nombreuses théories de l'époque - par exemple, dans la notion d'un uomo linquente (homme criminel) de Lombroso, et dans diverses assimilations des déformations néonatales ou du retard mental à la rétention d'un stade embryonnaire autrefois normal chez les ancêtres adultes.

Freud s'est souvent exprimé sur la récapitulation. Dans son Introduction à la psychanalyse (1916), il écrit ainsi: "Chaque individu récapitule en quelque sorte, sous une forme abrégée, le développement entier de la race humaine. " Dans une note datant de 1938, il donne cette description imagée de son quatrième parallèle : " Avec les névrosés, c'est comme si nous étions dans un paysage préhistorique - par exemple, au Jurassique. Les grands sauriens sont encore abondants, et les prêles aussi hautes que les palmiers."

En outre, ces formules ne représentent pas simplement des lubies passagères ou des préoccupations secondaires. La récapitulation joua un rôle crucial et omniprésent dans le développement intellectuel de Freud. Au début de sa carrière, avant qu'il n'élabore sa théorie des stades psycho sexuels (anal, oral et génital), il écrivit à Wilhelm Fliess, son grand ami et principal collaborateur, que la répression sexuelle des stimuli olfactifs marquait le passage de notre phylum à la station debout: "La station debout acquise, le nez se trouva alors loin du sol, et dans le même temps, un certain nombre de ce qui était autrefois des sensations intéressantes liées à la terre devinrent répugnantes" (lettre de 1897). Freud fonda explicitement sa future théorie des stades psycho sexuels sur la récapitulation : les stades anal et oral de la sexualité infantile représentent notre passé de quadrupèdes, où prédominaient les sens du goût, du toucher et de l'odorat. Lorsque nous avons acquis la position debout, la vision devint notre sens principal et réorienta les stimuli sexuels vers le stade génital. Les stades oral et anal, écrivit Freud en 1905, "semblent presque ramener aux premières formes animales de la vie".

Par la suite, Freud fit de la récapitulation le fondement de deux ouvrages majeurs. Dans Totem et tabou (1913), sous-titré Quelques concordances entre la vie psychique des sauvages et celle des névrosés, Freud infère un passé phylétique complexe à partir de l'existence du complexe d'Oedipe chez les enfants modernes et de sa persistance chez les névrosés adultes, ainsi que de l'existence, dans les cultures primitives, du tabou de l'inceste et du totémisme (identification du clan à un animal sacré qu'il faut protéger, mais qui peut être mangé une fois par an lors d'une grande fête totémique). La première société humaine, poursuit-il, eut probablement l'organisation d'une horde patriarcale, dirigée par un père dominant, qui interdisait à ses fils les relations sexuelles avec les femmes du clan. Par frustration, les fils tuèrent ce père autoritaire, puis, par culpabilité, ne purent posséder les femmes (tabou de l'inceste). Ils se repentirent en identifiant leur père mort à un animal totémique, mais célébrèrent leur triomphe par la reconstitution de leur crime lors des fêtes totémiques annuelles. Les enfants modernes revivent ce parricide primitif à travers le complexe d'Oedipe. Le dernier livre de Freud, Moise et le monothéisme (1939), reprend le même thème dans un contexte particulier. Selon Freud, Moise était un Égyptien qui lia son destin à celui des juifs et fut finalement tué par son peuple d'adoption. Écrasés par leur sentiment de culpabilité, les juifs firent de lui le prophète d'un Dieu unique tout-puissant, donnant ainsi naissance aux idéaux éthiques fondateurs de la civilisation judéo-chrétienne.

Une nouvelle découverte, que les spécialistes freudiens saluèrent comme la plus importante depuis de nombreuses années, a aujourd'hui démontré que la récapitulation joue, dans la théorie freudienne, un rôle bien plus central qu'on ne l'avait, ou qu'on ne voulait, l'imaginer - bien que, encore une fois, presque tous les commentateurs n'aient pas vu ce lien, d'une part parce que les influences de la biologie sur Freud avaient été ignorées par une taxinomie qui le situe dans une autre discipline, d'autre part parce que l'éclipse subie par la récapitulation avait relégué cette théorie autrefois dominante dans l'inconscient de la plupart des spécialistes actuels. En 1915, à l'ombre de la guerre et alors qu'il entrait dans sa soixantième année, Freud s'attela dans l'enthousiasme à un ouvrage qui devait exposer les fondements théoriques de toute son oeuvre - sa "métapsychologie", ainsi qu'il baptisa le projet. Il écrivit douze articles sur le sujet, mais abandonna par la suite son projet pour des raisons inconnues âprement discutées par les spécialistes. Cinq de ces douze articles furent finalement publiés (le plus connu étant Le Deuil et la mélancolie), tandis que les sept autres furent présumés perdus ou détruits. En 1983, Ilse Grubrich-Simitis découvrit un exemplaire autographe du douzième article, qui est aussi le plus général. Ce document était demeuré dans une malle ayant appartenu à Anna, fille de Freud (elle mourut en 1983), qui contenait également les papiers du collaborateur hongrois de Freud, Sàndor Ferenczi. Harvard University Press publia ce document en 1987, sous le titre Une fantaisie phylogénique (3).

Cette présence de Ferenczi renforce le rôle central de la récapitulation dans la théorie psychologique de Freud. Freud fut profondément peiné par le départ et l'opposition de ses principaux collaborateurs, Alfred Adler et Carl Jung. Seul Ferenczi demeura fidèle, et durant cette période de tension, Freud resserra les liens personnels et intellectuels qui l'unissaient à lui. "Vous êtes maintenant le seul qui travaille encore à mes côtés", lui écrit-il le 31 juillet 1915. Lors de la préparation du projet métapsychologique, les échanges entre les deux hommes devinrent si intenses que l'on peut presque considérer les articles qui en résultèrent comme le fruit d'une collaboration. Le douzième article, la Fantaisie phylogénique, survécut uniquement parce que Freud en adressa un brouillon à Ferenczi en lui demandant une lecture critique. De tous les collaborateurs de Freud, Ferenczi était celui qui avait la formation biologique la plus achevée, et personne dans l'histoire de la psychanalyse ne fut autant que lui attaché à la théorie de la récapitulation. Lorsque Freud lui envoya sa Fantaisie phylogénique, le 12 juillet 1915, il conclut sa lettre par ces mots : "Votre paternité dans tout ceci est évidente.

Ferenczi a écrit un ouvrage remarquable intitulé Thalassa, Esquisse d'une théorie de la génitalité (1924), peut-être mieux connu aujourd'hui pour avoir affirmé, un peu ridiculement, qu'une grande part de la psychologie humaine traduit notre désir inconscient de retrouver les limites réconfortantes de l'utérus maternel "où n'existe aucun désaccord douloureux entre le moi et l'environnement qui caractérise l'existence dans le monde extérieur". De son propre aveu, Ferenczi écrivit Thalassa "en tant que partisan de la théorie de la récapitulation de Haeckel".

Ferenczi considérait le rapport sexuel comme un retour à un passé phylétique baignant dans la tranquillité d'un océan intemporel - "une tendance régressive à l'océan [... ] s'évertuant à retrouver le mode d'existence aquatique abandonné dans les temps primitifs". Il voyait dans le repos post coïtal un symbole de la tranquillité océanique, et dans le pénis, un poisson symbolique regagnant, pour ainsi dire, la matrice de l'océan originel. En outre, ajoutait-il, le foetus résultant de cette union passe sa vie embryonnaire dans un liquide amniotique rappelant l'environnement aquatique de nos ancêtres. Ferenczi tenta en outre de localiser, dans notre vie psychique moderne, des événements encore plus anciens. Il assimila également le repos post coïtal à une tentative de remonter plus loin encore, vers la tranquillité primitive du monde précambrien, avant l'apparition de la vie. Il considérait le déroulement entier de la vie humaine - du coït parental à la mort finale des enfants - comme une récapitulation de la fresque gigantesque de la totalité de notre passé évolutif (Freud refusa d'aller aussi loin dans l'association du symbole et de la réalité). Le coït, à travers le repos qui aspire à la mort, représente la Terre primitive avant la vie, tandis que la fécondation récapitule l'aube de la vie. Le foetus, dans la matrice de son océan symbolique, traverse ensuite tous les stades ancestraux, de l'amibe primitive à l'être humain totalement formé. La naissance récapitule la colonisation de la terre ferme par les reptiles et les amphibiens, tandis que la période de latence, qui suit la sexualité infantile et précède la maturité, correspond à la torpeur induite par les époques glaciaires.

Ce souvenir de la vie humaine aux époques glaciaires permet de situer l'apport de Ferenczi à la Fantaisie phylogénique - car Freud, évitant les déductions exagérées, bien que pittoresques, de Ferenczi sur un passé plus ancien, part en effet de l'époque glaciaire pour reconstituer l'histoire humaine à partir de la vie psychique actuelle. Sa théorie repose sur une classification des névroses en fonction de leur ordre d'apparition dans le développement humain.

Les théories s'imposent inéluctablement à nos perceptions; il n'existe aucune manière exclusive, objective ou évidente de décrire la nature. Pourquoi classer les névroses en fonction de leur apparition dans le temps ? Elles pourraient aussi bien se décrire et s'ordonner de mille et une autres façons (par leurs effets sociaux, leurs structures ou leurs mécanismes communs, leurs impacts émotionnels sur le psychisme, les changements chimiques qui les génèrent ou les accompagnent). Le choix de Freud découla directement de son attachement à une explication évolutionniste - qu'il voulait en outre fondée sur la théorie de la récapitulation. Dès lors, l'apparition des névroses suit la chronologie d'événements composant l'histoire de l'humanité - car les névrosés font leurs fixations à un stade de développement transcendé par les gens normaux. Chaque stade de développement récapitulant un épisode de notre histoire évolutive, chaque névrose correspond à un stade préhistorique particulier de notre ascendance. Ces comportements peuvent avoir été alors appropriés et adaptatifs, mais aujourd'hui, dans notre monde moderne considérablement différent, ils génèrent des névroses. Ainsi, si l'on parvient à classer les névroses en fonction de leur ordre d'apparition, on obtiendra une indication sur leur signification (et leur causalité) évolutive dans la mesure où elles renvoient à une séquence d'événements majeurs de notre histoire phylétique. Le 12 juillet 1915, Freud écrit à Ferenczi: "Ce que l'on nomme aujourd'hui "névroses" fut autrefois des phases de la condition humaine." Dans la Fantaisie phylogénique, il affirme que "les névroses témoignent probablement aussi de l'histoire du développement mental de l'humanité".


Pour aller plus loin :
- Le dossier Freud : Enquête sur l'histoire de la psychanalyse. Mikkel Borch-Jacobsen.
- Cette vision de la vie. Stephen Jay Gould.
- Le livre noir de la psychanalyse. Collectif.
- Le crépuscule d'une idole. Michel Onfray.
- Les illusions de la psychanalyse. Jacques Van Rillaer.
- La psychanalyse au banc d'essai. Alain-Marie Blanchet.
- Le dossier Freud. Mikkel Borch-Jacobsen, Sonu Shamdasani.
- Mensonges Freudiens. Jacques Benesteau.
- Sigmund est fou et Freud a tout faux : Remarques sur la théorie freudienne du rêve. René Pommier.
- La psychanalyse, cette imposture. Pierre Debray-Ritzen.

A visiter :
- Transfert de croyance. Note sur l'inoculation psychanalytique
- Le Réseau International des Critiques du Freudisme.
- Libres propos sur une mythologie et une pseudo-science : la psychanalyse.
- Mythes Freudiens.

Notes :
1. The Song of Hiawatha, poème de Henry Longfellow (1807-1882) retraçant la vie du chef mohawk Hiawatha, l'un des fondateurs, vers 1570, de la Ligue des Iroquois, destinée à mettre fin aux guerres intertribales et au cannibalisme qui décimaient l'ethnie iroquoise. (Nd.T)
2. Theodore Roosevelt (1858-1919), 26e président des États-Unis. Henry Cabot Lodge (1 850-1924), sénateur républicain, ami intime de Theodore Roosevelt. (Nd.T)
3. A Phylogenetic Fantasy, traduit de l'allemand par Axel et Peter T. Hoffer, édité et annoté par Ilse Grubrich-Simitis.

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