La graphologie

La croyance selon laquelle l'écriture est représentative de la personnalité est très ancienne. La première tentative d'analyse de l'écriture semble être l'oeuvre d'un érudit italien, Camillo Baldi, qui publia un livre à ce sujet en 1622. En même temps qu'augmentait le taux d'alphabétisation, l'analyse de l'écriture augmentait en popularité, pratiquée par des hommes de lettres tels que Goethe, Poe et Dickens. Jean Hippolyte Michon inventa le terme de "graphologie" en 1875 pour la définir, il systématisa la technique en associant des centaines de signes graphiques à différents traits de personnalité.

Au tournant du siècle, le psychologue français Alfred Binet réalisa plusieurs expériences d'analyse d'écriture pour tenter de tester la personnalité. Binet prétendait que les experts en écriture pouvaient discerner les personnes qui réussissent dans la vie de celles qui ne réussissent pas avec une haute précision à partir de ces analyses. L'Ecole allemande d'analyse de l'écriture, dirigée par Ludwig Klages, développa une approche subjective et ésotérique de la graphologie, mais apparemment ne fit jamais état d'aucunes vérifications expérimentales de ses prétentions.

De nos jours, il n'existe pas de théorie unique, étalon, ou de méthode dominante en graphologie. L'école française se focalisant sur l'étude des signes pris isolément comme indicateurs de personnalité, tandis que les allemands considèrent l'écriture d'un sujet dans sa totalité pour en tirer des conclusions. En 1929, M.N.Bunker fonda la "grapho-analyse", genre de compromis entre ces deux positions. Le langage et les techniques de la pratique de la "grapho-analyse" semblent être plus ou moins celles et ceux de la graphologique telle que pratiquée aux Etats-Unis aujourd'hui. Bunker fonda la "Société Internationale de Grapho-analyse", qui propose des cours par correspondance en 18 mois pour devenir analyste.

La société est basée à Chicago et revendique 10.000 membres actifs. D'autres écoles, instituts, proposent de devenir graphologue par la sanction d'un diplôme sans être affiliée à quelque organisation ou "orthopraxie" qui soit, même si ces derniers affirment que leurs diplômes, certificats ou formations sont déclarés auprès des rectorats ou bien reconnus par le Ministère de l'éducation. Vous pouvez ainsi devenir vous-même graphologue, la Société Française de Graphologie (SFDG) dispense des cours : de 18h à 20h, 1 jour par semaine (sic) pour faire de vous un formidable psychologue de l'écriture ! D'autres écoles proposent ces cours en plus de ceux de morphopsychologie et autres pseudosciences.


La technique.

Même s'il n'existe aucun canon, aucune école étalon de graphologie (ce qui en dit long sur la subjectivité du procédé), une brève explication de la technique peut être utile. N'oublions pas que le postulat fondamental de la graphologie (ou psychographologie) est que l'écriture serait l'expression de la personnalité, de ce fait, une analyse systématique de la forme des mots et des lettres d'un individu révélera ses différents traits de personnalité.

Les graphologues examinent des caractéristiques telles que l'inclinaison des caractères, la taille de chaque lettre, l'obliquité et la courbure, et d'autres choses moins graphiques comme la pression du trait ascendant ou descendant. Dans la plupart des systèmes, l'inclinaison des caractères est très importante. Une inclinaison à droite est généralement traduite comme de l'extraversion, à gauche comme de l'introversion. La forme de la lettre "t" semble importante pour toutes les écoles. Le livre de Bunker contient un dictionnaire des signes spécifiques et leurs corrélations avec la personnalité : "orgueil : une barre du "d" haute, la barre du "t" non verticale." (Bunker 1971). Un autre système (Rosen 1965) détermine 16 facteurs, incluant des facteurs graphiques comme l'inclinaison, l'espace et la taille des lettres, aussi bien que d'autres caractéristiques plus globales comme "le rythme" ou bien "le tempo".

Sheila Kurtz, graphologue, utilise des signes comme l'inclinaison, la pression et la formation des "t" pour créer un "profil graphologique" du sujet qui révélera, entre autres choses, son type de pensée, ses buts, ses craintes ou peurs, ses défenses, ses traits de moralité et sociaux. (Kurtz & Marilyn 1983). Les graphologues, bien qu'ils soient rarement d'accord sur la méthode (sic), préfèrent généralement des échantillons d'écritures spontanés, et non pas ceux écrits spécialement pour une analyse en toute connaissance de cause. Ils préfèrent un texte, écrit avec un instrument sensible à la pression et à la rapidité. Ils veulent, si possible, un texte plutôt biographique et connaître l'âge et le sexe de l'écrivain. Ce qui ressort ensuite de l'analyse est une description libre de la personnalité, peut-être systématisée parfois (Kurtz et al. 1983).

Quelques exemples de la "haute théorie" graphologique suffisent (en fait il s'agit plutôt de la théorie d'un graphologue en particulier) à en montrer toute la vacuité :

"Les interlettres (serrés ou étalés) représentent la capacité d'ouverture à la nouveauté, au monde extérieur. Les lettres étroites ou larges permettent d'évaluer l'inhibition au niveau de la confiance en soi et de l'expression de ses sentiments. L'écriture juxtaposée ou liée signifie un esprit inductif ou déductif. L'écriture renversée ou inclinée signifie à nouveau la progressivité ou la régressivité. L'appui du trait (léger ou appuyé) est en rapport avec le potentiel énergétique de la personne (sic!). Les intermots représentent la distance mise entre soi et l'autre. (intermot=espace/distance entre les mots d'où il découle "logiquement" pour les graphologues qu'une distance en vaut bien une autre !?)"

Les déclarations de la graphologie sont même assez audacieuses : "L'analyste peut, avec une exactitude surprenante, prédire ce que l'écrivain (objet de l'étude) fera et comment il réagira dans certaines conditions" (Bunker 1971). "L'analyse d'un spécimen d'écriture devient un indicateur comportemental et une mesure remarquable d'exactitude du caractère de l'écrivain." La graphologie pourrait même "... prévoir les actions futures d'une personne et ses performances intellectuelles à venir" (Rosen 1965). "En se focalisant sur les dessins d'un enfant, vous découvrirez les attitudes et détiendrez les réponses pour former et développer sa personnalité" (Solomon 1978). D'autres vont jusqu'à affirmer que changer l'écriture de quelqu'un peut changer toute sa personnalité ! (Kurtz 1983).

Les références citées ici sont tirées de quelques livres de graphologues. Les librairies internet offrent une quantité incroyable d'ouvrages sur le sujet avec des titres prometteurs. Tous suggèrent que la graphologie est un outil puissant, performant et sûr pour comprendre ou même changer la personnalité.

Comme tout le monde de nos jours, les graphologues offrent (c'est un bien grand mot) leurs services sur Internet. D'aucuns affirment avoir développé "le premier et unique système, scientifiquement prouvé, d'analyse de l'écriture"(Hopper 1998) mais ne répondent jamais aux multiples questionnements à propos des preuves de cette validation scientifique objective. Sheila Lowe vend son logiciel analyseur d'écriture dont elle clame qu'il est "l'analyseur d'écriture le plus avancé du monde, idéal pour les affaires." Elle affirme que les comptes-rendus du programme permettent de discerner les forces et faiblesses d'un individu "dans certains domaines" en plus de faire ressortir des caractéristiques indiquant un problème possible pour un employeur.(Lowe 1998).

La graphologie est-elle une méthode valide d'évaluation de la personnalité ? Les tests psychologiques tentant d'apprécier la personnalité sont déjà notoirement difficiles à valider. La difficulté semble plus grande encore lorsque nous traitons de traits aussi complexes que l'honnêteté ou l'intégrité. Les psychologues admettent facilement ne pas détenir de tests papier donnant, ne serait-ce que vaguement, une information fiable de ces traits de caractère. Il est donc normal de questionner les graphologues à propos des preuves étayant leurs revendications.


Les preuves des prétentions graphologiques

Malheureusement pour les graphologues, la recherche scientifique n'a trouvé aucune corrélation entre l'écriture et quelque profil psychologique qui soit. Bien que quelques psychologues pensent que le sujet vaut la peine d'être creusé et étudié plus en avant, les recherches existantes sont à l'unanimité négatives et sans équivoques.

Les travaux contemporains de psychologie scientifique relatifs à l'écriture se sont surtout intéressés aux étapes cognitives et aux processus mentaux qui se déroulent avant le geste graphique proprement dit, notamment pour des raisons techniques liées à la difficulté d'étudier scientifiquement la production graphique. Les travaux ont surtout porté sur l'écriture de mots isolés ou de lettres, alors que les graphologues s'intéressent à l'écriture de textes entiers. Ainsi, on s'est particulièrement préoccupé de savoir comment on écrit un mot dicté et divers modèles théoriques ont été proposés, reposant sur des résultats d'expériences soumises à des groupes de sujets ainsi que sur des observations fines effectuées chez des patients atteints d'une lésion du cerveau et présentant un déficit de l'écriture. (voir schéma de Caramazza & Miceli, 1989)

Etant donné la complexité du phénomène étudié, les chercheurs n'en sont encore modestement qu'à essayer de comprendre l'écriture de mots isolés. On est donc bien loin de l'ambition des graphologues, qui est de saisir le mode d'écrire de textes entiers. Les travaux ont surtout permis de préciser les étapes du traitement situées en amont du geste d'écriture proprement dit. Les "processus moteurs" et la "production écrite" sont largement non spécifiés, alors qu'ils sont précisément ceux sur lesquels portent l'analyse graphologique. Des travaux commencent à se développer en cette matière, mais il est peu probable qu'ils apportent actuellement quoi que ce soit au projet graphologique. On ne trouve, dans ces modèles, nulle trace d'une influence quelconque de la personnalité, du caractère ou du tempérament des individus.

Dans ce cas, sur quoi se fondent donc les prétentions des graphologues ?

Un article de Bowman traite de la difficulté pour les psychologues de tenter de mesurer la personnalité et de prédire un comportement, ce qui va à l'encontre des prétentions des graphologues se vantant de pouvoir le faire facilement. (Bowman 1992). Il cite des études montrant que l'écriture d'un individu est raisonnablement stable au fil du temps. Cette stabilité fait que des analyses judiciaires peuvent être possibles. Il ne faut cependant pas confondre expertise en écriture et graphologie. En effet, certaines études montrent une fiabilité certaine dans le jugement que peut faire un même juge à propos d'une écriture identique entre deux échantillons et ce à différents moments.

Par contre, les jugements provenant de plusieurs juges à propos de l'étude qu'ils ont pu faire de plusieurs échantillons d'une même écriture, se sont révélés complètement différents, ici, les chercheurs n'ont trouvé aucune fiabilité dans leurs verdicts. De plus, la crédibilité seule ne suffit pas pour faire d'une estimation qu'elle soit valable, encore faut-il que la technique elle-même soit valide. C'est-à-dire que cela doit mesurer ce que cela prétend effectivement mesurer. Nous mesurons en général cette validité en prouvant qu'il existe un rapport logique entre des résultats de tests et une mesure indépendante de la caractéristique en question. Des chercheurs ont étudié la validité de la graphologie, les résultats ne sont pas vraiment encourageants pour les graphologues (c'est le moins qu'on puisse dire!).


Pour aller plus loin :
- Écriture et personnalité. Michel Huteau.
- Pour en finir avec la pata-psychologie - R. BRUYER, S. KALISZ. Editions Luc Pire.
- Les méthodes d'évaluation en ressources humaines. La fin des marchands de certitudes. Christian Balicco.
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif.

A visiter :
- La graphologie et les corrélations illusoires (étude).
- L'effet Barnum.
- Le Cold Reading (ou comment tout savoir sur tout le monde).
- La graphologie, maigre bilan
- Illusory Correlations in Graphological Inference, KING R.N., KOEHLER D.J. (2000). Journal of Experimental Psychology : Applied, 6 (4), 336-348. Traduction partielle en français.
- Can graphology predict occupational success ? Two empirical studies and some methodological ruminations. Ben-Shakhar, Gerson, M. Bar-Hillel, Y. Bliu, E. Ben-Abba, and A. Flug (1986), Journal of Applied Psychology, 71, 645-653.

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