Les corrélations illusoires
de la graphologie

(Suite)

Kahneman et Tversky (1973) démontrèrent qu'on établit la probabilité d'un événement en fonction de sa ressemblance avec un échantillon. Dans la même veine, Shweder et D'Andrade (1980) ont débattu sur le fait que la perception d'associations de caractéristiques, constituant les théories de la personnalité, est déterminée par la ressemblance conceptuelle de ces caractéristiques entre elles, plutôt que par leurs associations statistiques. Des jugements reposant sur des similitudes ont été observés dans des domaines aussi divers que le diagnostic clinique (Chapman & Chapman, 1967, 1969; Dowling & Graham, 1976), les inférences de traits de personnalité et le jugement social (Bar-Hillel & Neter, 1993; Koehler, Brenner, Liberman, & Tversky, 1996; Shweder & D'Andrade, 1980), ou encore les prédictions des qualités d'organisation (Camerer, 1988).

Par conséquent, les gens rapportent parfois distinguer des relations statistiques là où il n'y en existe pas (Chapman & Chapman, 1967, 1969; Gilovich, Vallone, & Tversky, 1986; Redelmeier & Tversky, 1996). Au delà de l'observation selon laquelle les jugements de relations statistiques paraissent être influencés par une association sémantique, Chapman et Chapman (1967) n'apportent pas de compte-rendu détaillé du processus du phénomène de corrélation illusoire. Il est cependant possible, à partir de la recherche antérieure, d'identifier un certain nombre de mécanismes potentiels sous-jacents, qui pourraient contribuer à cet effet, pouvant être considéré comme un exemple de l'omniprésent "biais de confirmation". Comme suggéré par Chapman et Chapman, quand le participant examine la preuve à la recherche de relations, l'association sémantique est susceptible de guider la formulation d'hypothèses à propos de ce qui va ensemble, produisant une sorte d'attente, d'espérance.

D'autres relations potentielles pourraient ne pas être prises en considération, et par conséquent ne pas être décelées, même si elles sont logiques avec les preuves observées (par ex. Beyth-Marom & Fischhoff, 1983; Doherty, Mynatt, Tweney, & Schiavo, 1979; Wason, 1960). Lorsque la preuve est examinée à la lumière d'hypothèses déterminées sémantiquement, des aspects ambigus de la preuve (par ex. des caractéristiques du dessin) pourraient être interprétés d'une manière compatible avec la relation présumée (par ex. Frank & Gilovich, 1988; Hastorf & Cantril, 1954; Lord et al., 1979). Même en l'absence d'évaluation biaisée, des exemples validés pourraient être simplement mieux mémorisés, avec une association sémantique augmentant à la fois l'encodage et la récupération de cas logiques avec la relation présumée (sur une base sémantique) (par ex. Berndsen, van der Pligt, Spears, & Mc- Garry, 1996; Greenwald, Pratkanis, Leippe, & Baumgardner, 1986; Rothbart, Evans, & Fulero, 1979).

Malgré son manque de validité, le recours à la graphologie persiste. Cette persistance est probablement due à tout un ensemble d'erreurs de jugement qui résultent d'une surestimation de la validité de la graphologie. Dans cette étude, nous avons isolé une des sources possibles de ce biais. Utilisant un paradigme identique à celui de Chapman et Chapman (1967), nous avons étudié le phénomène de corrélation illusoire en tant que contributeur de l'attrait et de la persistance de l'utilisation de la graphologie comme système de prédiction de la personnalité. Nos résultats suggèrent que l'apparente validité de la graphologie pourrait en effet provenir de corrélations illusoires entre des caractéristiques scripturales sémantiquement associées, et des traits de personnalité. Parce que notre méthodologie expérimentale diffère de celle de Chapman, les résultats attestent aussi de la généralisation du phénomène de corrélation illusoire.

Voir le détail, le protocole et la méthodologie de l'étude scientifique de Roy King and Derek Koehler (en anglais). Seule la conclusion est reprise ci-dessous


Discussion

Dans la première expérience, des corrélations insignifiantes existaient entre les caractéristiques scripturales et les traits de personnalité, inscrits dans les carnets de cas fournis comme données à nos participants. En dépit de l'absence de quelque association statistique qui soit, les participants rendirent compte de la découverte de relations entre les caractéristiques scripturales et les dimensions de la personnalité. En accord avec nos prédictions, ces jugements apparentés étaient biaisés par le sens et la force des associations sémantiques entre les mots utilisés pour décrire l'écriture et les traits de personnalité. Cet effet était particulièrement prononcé pour les six couples de caractéristiques/traits visés que nous avons examiné, et que les graphologues reconnaissent comme associés.

Dans la deuxième expérience, des corrélations, facilement reconnaissables, ont été construites dans les ensembles de données des carnets de cas, telles qu'on présentait à chaque participant deux associations conformes avec les déclarations des graphologues (et les associations sémantiques), et deux qui étaient en désaccord avec les affirmations graphologiques. De façon logique avec l'hypothèse des associations sémantiques, les appréciations de relations étaient plus importantes pour ce qui est des couples sémantiquement compatibles, que pour ce qui est des couples incongruents, malgré l'équivalence de leurs associations statistiques dans le carnet de cas.
Ce qui nous fait dire que de telles évaluations biaisées d'associations statistiques, peuvent soutenir, et faire en sorte de maintenir en place la croyance dans la validité de la graphologie, autant par les graphologues eux-mêmes que par leurs clients.

Tout comme Chapman, nous avons trouvé que les appréciateurs profanes (i.e. non graphologues et non rompus à la graphologie) "découvraient" des relations, dans les données proposées, tout à fait compatibles avec celles que les experts déclarent comme existantes. L'implication évidente est que l'association sémantique, qui semble conduire à une corrélation illusoire, est à l'origine même des théories des experts. Les associations sémantiques pourraient guider les hypothèses initiales, concernant les relations diagnostiques potentielles, qui reçoivent alors l'apparence d'un appui empirique à travers des évaluations de corrélations biaisées.

Les résultats indiquent que les gens sont sujets aux corrélations illusoires, que leur attention soit ou non attirée par une critique de la preuve, et qu'ils soient ou non explicitement avertis qu'ils pourrait n'y avoir aucune relation dans les données proposées.

Le phénomène de corrélation illusoire pourrait contribuer à l'utilisation tenace de la graphologie, malgré la preuve empirique réelle d'un sérieux doute sur sa validité. Si les graphologues, ou les clients, ont une information concernant la personnalité de l'écrivain indépendante de ce qui peut être glané de son écriture, ils tendront à percevoir des relations entre l'écriture de l'auteur des lignes et sa personnalité, même en l'absence de quelque association statistique qui soit.

Même en l'absence de toute information indépendante au sujet de la personnalité de l'écrivain, nous pensons que le phénomène de corrélation illusoire peut jouer un rôle dans les évaluations des graphologues, en créant des espérances concernant les inter-corrélations parmi les caractéristiques scripturales. Par exemple, une écriture avec un rythme régulier, correctement et précisément ponctuée, dont les barres des "t" sont parfaites, peut être surévaluée par les graphologues à cause de l'association sémantique des traits qu'ils croient pouvoir diagnostiquer, à savoir la confiance, l'honnêteté et le caractère consciencieux. Par ce processus, le graphologue expérimentera un sens erroné de validité convergente, indirectement guidé par l'association sémantique, même s'il (ou elle) n'a jamais eu accès à une information personnelle sur l'écrivain. Une des conséquences intéressantes de ce processus, est que le client tend à recevoir, de la part du graphologue, un profil cohérent de personnalité, susceptible d'augmenter sa confiance dans les affirmations du graphologue (Kahneman & Tversky, 1973).

Parce que notre étude n'impliquait pas de graphologues professionnels dans les participants, nos résultats concernent surtout la question de savoir pourquoi les clients échouent à déceler l'absence apparente de validité prédictive des graphologues dont il payent les services. Comme détaillé ci-dessus, le phénomène de corrélation illusoire peut très bien contribuer à l'utilisation, perdurant de nos jours, de la graphologie, mais nous doutons que ce soit le seul facteur encourageant la croyance dans sa validité. Au lieu de cela, de multiples mécanismes d'évaluation, de jugement, sont certainement impliqués. Par exemple, lorsqu'ils estiment l'exactitude de leur jugement, les gens tendent à surestimer l'importance de la valeur de celui-ci (Beyth-Marom & Fischhoff, 1983; Doherty et al., 1979; Nickerson, 1998; Skov & Sherman, 1986).

Enfin, les déclarations Barnum consistent en un ensemble de vérités universelles sur la personnalité qui, bien que décrivant souvent un individu assez précisément, décrivent aussi bien tout le monde. Par exemple, le diagnostic selon lequel "certaines fois vous êtes extraverti, affable, sociable tandis que d'autres fois vous être prudent et réservé" (Forer, 1949) peut être convaincant pour celui qui le reçoit, du moins jusqu'à ce qu'il, ou elle, considère dans quelle mesure cette déclaration s'applique aussi aux autres. McKelvie (1990) donna à 108 étudiants des diagnostics de personnalité généraux et identiques, que les étudiants croyaient leur être personnalisés à partir de leur écriture. Après avoir lu leur diagnostics, la croyance des étudiants dans la graphologie fut significativement renforcée.

Dans notre recherche, nous avons seulement étudié un des mécanismes de jugement qui pourrait servir à maintenir et à conforter la confiance des clients dans la validité de la graphologie. Malgré une recherche considérable (bien que sans doute insuffisante) l'ayant discréditée, la croyance et le recours à la graphologie mériteraient d'autres études. Ce qui pourrait reconsidérer l'utilité de celle-ci. Car bien qu'il soit établit que sa valeur soit douteuse pour ce qui est d'établir un bilan fiable de la personnalité, l'utilité de la graphologie pourrait renaître, en ce sens que son étude permettrait d'étudier le jugement humain et la prise de décision plus avant.


Pour aller plus loin :
- Écriture et personnalité. Michel Huteau.
- Pour en finir avec la pata-psychologie R. BRUYER, S. KALISZ.
- Les méthodes d'évaluation en ressources humaines. La fin des marchands de certitudes. Christian Balicco.
- Les nouveaux psys : Ce que l'on sait aujourd'hui de l'esprit humain. Collectif.

A visiter aussi :
- La graphologie.
- La graphologie, maigre bilan.

Références :

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