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Neuropop ?

Par Luis Carlos Fernández

(Suite)

Les techniques dont DSS est devenu un ardent et infatigable promoteur se nomment : régularisation du rythme cardiaque, intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires (EMDR - sigle anglais), synchronisation des horloges biologiques, acupuncture, ingestion d'acides gras "oméga-3", exercice physique et techniques de "communication affective". Un "patchwork foutraque" - pour reprendre le mot irrévérencieusement amical d'une journaliste de Libé - de thérapies inorthodoxes apparemment le mieux éprouvées et les plus efficaces pour le traitement de ces fléaux de notre ère que sont le stress, l'anxiété et la dépression.

Bien meilleures, en tout cas, que les psychotropes et la psychanalyse. Mais ceci n'est un scoop que pour le grand public auquel s'adresse surtout le souriant docteur; l'autre public, le tout petit monde de ceux qui s'intéressent de près aux questions de santé mentale, sait depuis un moment que la prescription massive de psychotropes n'empêche pas l'expansion desdits fléaux, et que la "cure" psychanalytique en tant que telle n'a probablement jamais remis quiconque d'aplomb.

En lisant le titre choisi par DSS - une trouvaille avunculaire de Jean-Louis Servan-Schreiber, directeur du lucratif magazine Psychologies - , on se dit que l'ouvrage doit bien contenir une certaine critique de ces deux formes de traitement. Erreur ! Il s'agit d'un livre doux, aimable, sans la moindre aspérité, écrit, de toute évidence, avec le souci le plus extrême de ne froisser personne et de plaire au plus grand nombre. " Un livre qui n'est contre rien ", comme l'auteur prenait soin de le préciser lors d'un entretien radiophonique avec Yanick Villedieu [4]. L'illustration parfaite de cette communication gentiment "assertive" qui soignerait si bien nos âmes meurtries.

Ce qui distingue nettement Guérir des innombrables produits du charlatanisme guérisseur auxquels son titre risque néanmoins de l'associer [5], c'est la citation d'études scientifiques censées garantir l'efficacité des méthodes qu'il présente. Est-il pour autant aussi inattaquable qu'il peut en avoir l'air ? Loin de là.

Il y a les fausses attributions :

(...) Alfred Binet, le psychologue français du début du siècle qui a inventé [sic] l'idée de "quotient intellectuel" (...) Jung et Piaget, déjà, avaient proposé qu'il existe plusieurs types d'intelligence.

et les affirmations surprenantes qui trahissent, elles aussi, une singulière méconnaissance des questions évoquées [6] :

(...) les grands principes de cette "cure par la parole" ne sont pas véritablement remis en question (...) dans les trente dernières années, la sociobiologie a fait la démonstration que ce sont nos gènes eux-mêmes qui sont altruistes.

Il y a aussi, plus gravement, l'évacuation en douce de toute causalité autre que cérébrale. Guérir est une illustration caricaturale du réductionnisme neuroscientiste dont parle Alain Ehrenberg, qui consiste à faire du cerveau "l'acteur des opérations mentales, le moteur de la personne [7]", et le vrai responsable des déboires de celle-ci. Voyez plutôt :

Un cerveau qui ne laisse pas l'information émotionnelle jouer son rôle se trouve confronté à d'autres problèmes. (...) Rien ne fait autant grincer des dents notre cerveau émotionnel que les conflits avec ceux et celles qui font partie de notre environnement direct. (...) Dès la naissance, le cerveau émotionnel du bébé appelle : 'Es-tu là ?' Et, encore et encore, celui de la mère lui répond : "Oui, je suis là !". (...) l'important c'est de connaître les mots qui permettent de faire passer le courant émotionnel d'un cerveau à l'autre, efficacement, sans que cela prenne trop de temps.

Certes, l'auteur ne nie pas que les troubles dont il s'agit aient souvent "pour origine des expériences douloureuses vécues dans le passé", mais le rôle qu'il attribue à ces malencontreuses expériences est manifestement celui du simple élément déclencheur qui met en évidence une faiblesse subcorticale. Nous aurions tous tendance à penser : "Si seulement je pouvais changer ma situation je me sentirais beaucoup mieux dans ma tête", et ne ferions ainsi que prolonger l'impasse :

Au lieu d'essayer perpétuellement d'obtenir des circonstances extérieures idéales, il faut commencer par contrôler l'intérieur : notre physiologie. En jugulant le chaos physiologique et en maximisant la cohérence, nous nous sentons automatiquement mieux, tout de suite, et nous améliorons notre rapport aux autres, notre concentration, notre performance et nos résultats. Du coup, les circonstances favorables après lesquelles on ne cesse de courir finissent par se produire, mais c'est presque un effet dérivé, un bénéfice secondaire de la cohérence. Dès lors que nous avons apprivoisé notre être intérieur, ce qui peut arriver dans le monde extérieur a moins de prise sur nous.

Dans la perspective de ces propos sur les bienfaits de la cohérence cardiaque (que l'on peut, semble-t-il, atteindre sans grand effort), les conditions extérieures sont "presque" un corollaire du souci physiologique de soi. On croirait entendre le manifeste railleur d'un neuropsy hégélien : Les philosophes ont trop longtemps rêvé de changer le monde, au lieu d'exhorter les masses stressées, dépressives et anxieuses à sagement respirer par le nez. Mais celui qui les tient est sérieusement persuadé que la véritable raison de la misère affective est l'inadaptation (cérébrale) au réel (social, existentiel), et non la nature, souvent intenable, de ce dernier.

Il est beaucoup question dans Guérir de chefs d'entreprise, directeurs commerciaux, spécialistes du marketing et autres cadres supérieurs au bout de leur rouleau promptement requinqués ; de gens dévoués qui, ayant " appris à gérer leur réponses physiologiques aux demandes constantes de leur travail ", peuvent stopper " leur déperdition constante d'énergie ". Sans oublier ces pauvres courtiers en bourse, rongés par le stress comme ce n'est pas permis et souffrant d'hypertension artérielle précoce, mais qui se portent mieux dès qu'ils commencent à s'occuper d'un animal domestique - prendre soin d'un gentil toutou aide, faut-il croire, à supporter d'être soi-même un clébard anxieux du capitalisme financier.

Soigner ces travailleurs zélés par la douce médecine des émotions, c'est les aider à rester sur la brèche, et surtout pas leur suggérer de quitter un métier qui les tue. De quoi se mêlerait-on. Et puis, rien dans cet ouvrage n'indique clairement que l'auteur, qui a pourtant mis l'épaule à la roue humanitaire de Médecins sans frontières, jugerait pathogène un milieu de travail qui noie ses "ressources humaines" sous un flot permanent de demandes, et qu'il s'offusquerait de ce que l'adaptation à tout prix et à toute chose soit devenue le critère de la normalité "biopsychosociale [8]".

Qu'en est-il des techniques dont il vante les résultats mirobolants ? Je n'ai bien sûr pas eu le loisir de vérifier - comme il faudrait toujours le faire en pareil cas - si les études citées en appui de chacune d'elles sont toutes aussi probantes que DSS le prétend. Mais voici un premier constat peu rassurant : sauf erreur, à une exception près, notre neurothérapeute ne cite pas des travaux défavorables à sa position. Je n'aborderai cette question qu'à propos des techniques vedettes : la prise d'oméga-3 et l'EMDR, mais je dirai d'abord quelques mots sur trois autres.

   


Notes :
[1] Je cède par commodité à l'usage - déjà bien établi, paraît-il - qui consiste à désigner l'auteur par ses initiales.

[2] On trouve des documents qui en attestent dans bon nombre de sites, tels que celui de l'Association Française pour l'Information Scientifique (http://www.pseudo-sciences.org), Charlatans (http://charlatans.info), Les pseudo-médecines (http://www.pseudo-medecines.org) et Le guide sur la fraude et le charlatanisme dans le domaine de la santé (http://www.johnweisnagelmd.com/quackwatchfrancais.html). [Les url citées dans ce commentaire ont été vérifiées le 10 mai 2004].

[3] Propos recueillis par Patrick Jean-Baptiste dans " Le corps, matière à pensée ", Sciences et Avenir, décembre 2003, p. 68. Quant aux thèses d'Antonio Damasio - célèbre spécialiste de la neurologie des émotions - , elles ont été réduites à néant par Colin McGinn (Fear Factor, The New York Times Book Review, February 23, 2003), et sérieusement malmenées par Ian Hacking (Minding the Brain, The New York Review of Books, volume 51, number 11 June 24, 2004).

[4] Le 2 novembre 2003, dans le cadre de l'émission radio-canadienne Les années lumière.

[5] Au pléthorique rayon américain où The Instinct to Heal fait carrière, la resemmblance des titres est frappante. Qu'on en juge : Anxiety and Depression : A Natural Approach ; Curing Depression Naturally with Chinese Medicine ; Depression : Practical Ways to Restore Health Using Complementary Medicine ; Emotional Healing in Minutes : Simple Acupressure Techniques for Your Emotions ; Prozac Free : Homeopathic Alternatives to Conventional Drug Therapies ; The Natural Way of Healing Stress, Anxiety, & Depression, etc.

[6] Comment peut-on avoir passé les vingt dernières années aux États-Unis et ne pas savoir que la psychanalyse - " cette 'cure par la parole' " - a été intégralement remise en cause par un nombre considérable de travaux ? On peut en dire autant de la sociobiologie (et de son avatar, la psychologie évolutionniste), qui n'a rien démontré d'autre que son aptitude à s'attirer les critiques le plus dévastatrices du côté de toutes les disciplines consternées par ses fables - sociologie, philosophie, anthropologie, biologie et génétique.

[7] Michel Botbol, " La dépression, maladie de l'autonomie ? Interview d'Alain Ehrenberg ". Nervure, Tome XVI - 3 - Numéro Spécial - Septembre 2003, p. 35-40. Pour une critique en règle du travers réductionniste en neurosciences, voir M. R., Bennett, P. M. S. Hacker, Philosophical Foundations of Neuroscience. Oxford : Blackwell, 2003.

[8] Sur la thématique de l'impératif d'adaptation, on lira l'excellent essai de Marcelo Otero, Le règles de l'individualité contemporaine. Santé mentale et société (Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2003). Pour une critique des postulats biopsychiatriques, voir Elliot S. Valenstein, Blaming the Brain. The Truth About Drugs and Mental Health. New York : The Free Press, 1998 ; Peter R. Breggin, The Antidepressant Fact Book : What Your Doctor Won't Tell You About Prozac, Zoloft, Paxil, Celexa and Luvox. Cambridge, Massachusetts : Perseus Books, 2001.

[9] Voir Martinez, J. M., Marangell, L. B. (2004). Omega-3 Fatty Acids : Do 'Fish Oils' Have a Therapeutic Role In Psychiatry ? Current Psychiatry Online, vol. 3, n º 1, January (http://www.currentpsychiatry.com/2004_01/0104_omega-3_fatty_acids.asp).

[10] Rapport sur les acides gras de la famille oméga-3 et système cardiovasculaire : intérêt nutritionnel et allégations, juin 2003 ; Réunion d'échanges et d'information, 10 juillet 2003. (http://www.sante.gouv.fr)

[11] Sur la question de la scientificité des psychothérapies, voir Herbert, J. D. (2003). The Science and Practice of Empirically Supported Treatments. Behavior Modification, vol. 27(3), July : 412-430 ; voir aussi Crews, F. (2004). The Trauma Trap. The New York Review of Books, vol. 15(4), March 11 (http://www.nybooks.com/articles/16951).

[12] Herbert, J. D., Lilienfeld, S. O. et al. (2000). Science and Pseudoscience in the Development of Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Implications for Clinical Psychology. Clinical Psychology Review, vol. 20(8) : 945-971 ; Perkins, B. R., Rouanzoin, C. C. (2002). A Critical Evaluation of Current Views Regarding Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Clarifying Points of Confusion. Journal of Clinical Psychology, vol. 58(1) : 77-97.

[13] Pas moins de sept, dont je ne citerai que les plus récentes : Rubin, A. (2003). Unanswered Questions about the Empirical Support for EMDR in the Treatment of PTSD : A Review of Research. Traumatology, vol. 9(1) : 4-30, March ; Devilly, G. J. (2002). Eye Movement Desensitization and Reprocessing : A Chronology of its Development and Scientific Standing. Scientific Review of Mental Health Practice, 1(2) : 113-138 ; Davidson, P. R., Parker, K. C. H. (2001). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) : A meta-analysis. Journal of Consulting & Clinical Psychology, Apr., vol. 69(2) : 305-316 ; Muris, P. & Merckelbach, H. (1999). Traumatic memories, eye movements, phobia, and panic. A critical note on the proliferation of EMDR. Journal of Anxiety Disorders, 13, Issues 1-2 : 209-223.