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Neuropop ?

Par Luis Carlos Fernández

(Suite)
La course à pied (ou toute autre forme d’exercice physique). Bien sûr, ça peut aider à remonter et à garder le moral... de qui en a encore assez pour s’y mettre. Avec une remarquable suite dans les idées, DSS se demande " par quelles mystérieuses voies l’exercice a-t-il un impact sur le cerveau émotionnel ". C’est peut-être une question sans grand intérêt, vu que l’on conçoit sans peine comment cela peut agir sur le moral du coureur. Celui qui croit que courir l’aidera à sortir de son humeur cafardeuse fait un premier essai qui, en effet, l’en éloigne; ce résultat l’encourage à en faire un deuxième, puis un troisième avec le même résultat, et c’est ainsi qu’il devient "accro" à son "antidépresseur naturel". Cela s’appelle tout bêtement de l’auto-renforcement, et vaut sans doute pour n’importe quelle activité entreprise avec espoir.

L’acupuncture. Bien que les notions fondamentales ("Yin", "Yang", "Ch’i", "Méridiens", etc.) de cette pratique millénaire ne soient que pure fantasmagorie, il semble avéré que l’insertion d’aiguilles dans certains points du corps produit quelque effet anesthésiant. Je n’ai pas pu creuser la question de savoir si les bienfaits que l’on peut en attendre pour le traitement des troubles de l’humeur sont vraiment appréciables et scientifiquement établis hors de tout doute raisonnable. Mais je parie qu’en lisant le récit que fait DSS de son expérience de la chose en tant que patient d’une acupunctrice aux allures de "chaman" (p. 133-136), le lecteur à tête froide pensera irrésistiblement aux réactions ébahies de la clientèle des voyantes.

La communication non violente vous apprend à purger votre langage (verbal et non verbal) de toute trace d’hostilité. C’est un rude et interminable apprentissage, mais si payant pour votre santé émotionnelle et celle de vos interlocuteurs. Cette technique a évidemment ses maîtres formateurs. L’un d’eux est le psychologue Marshall Rosenberg, qui l’a
enseigné et pratiqué dans toutes les circonstances et toutes les régions du monde où la gestion des conflits est indispensable, qu’il s’agisse d’écoles de quartiers défavorisés, de grandes entreprises en cours de restructuration, du Moyen-Orient ou de l’Afrique du Sud.

Eh bien, pour ce qui est des régions susdites, le moins qu’on puisse dire est que les magistrales leçons ne semblent pas avoir opéré des miracles. Mais les grandes entreprises, contraintes, hélas, de licencier massivement, ont sûrement appris l’importance de ne jamais "restructurer" sans sourire...

C’est avec Le défi américain du père en tête que le fils a formulé le sien. L’écart entre les "cultures d’entreprise" états-unienne et française n’est plus technologique; il tient aujourd’hui, nous dit-il, au fait que

les meilleures entreprises américaines (...) ont réinventé la nature des relations humaines au travail. Elles ont saisi l’importance de l’intelligence émotionnelle, du travail d’équipe, du respect de l’intégrité de l’autre, des encouragements (le "feed-back positif"). Elles ont compris que rien n’est plus mauvais pour l’entreprise que la violence inutile des rapports entre les gens (...).

Si la vieille France veut relever le nouveau défit et devenir à son tour un paisible et lucratif royaume de working poors, elle fera bien de tremper les rouages de son marché du travail dans l’huile de la psychologie industrielle. On ne soupçonne pas l’immense rentabilité de mesures aussi simples et peu coûteuses que la photo affichée de l’"employé du mois", qui gonfle de fierté la poitrine dudit et porte ses camarades à une saine émulation. Des petites marques d’humanisme entrepreneurial comme celle-ci constituent, mine de rien, le meilleur antidote contre le sentiment morbide d’exploitation et ses conséquences désastreuses. Nourri au "feed-back positif", le brave trimeur se sentira membre d’une famille planétaire – le clan MacDo, par exemple – , au lieu de s’en croire l’un des innombrables domestiques sous-payés et éminemment jetables.

L’absorption d’oméga-3. Se souvient-on que le phosphore était censé fortifier nos méninges et le yaourt expliquer l’enviable longévité des Bulgares, deux "découvertes" parmi tant d’autres dont on n’entend plus parler ? Les apôtres de la "révolution alimentaire" ne jurent à présent que par les acides gras essentiels, ces fameux "oméga-3" que contiennent surtout les poissons d’eau froide. C’est que notre cerveau est " pour les deux tiers, constitué d’acides gras ", et ne carburerait bien que s’il en reçoit la bonne dose. Autrement, nos membranes neuronales deviendraient rigides, et c’est la lenteur intellectuelle, la déprime, l’anxiété et bien d’autres calamités encore qui nous guetteraient.

La passion de guérir n’excluant pas le sens des affaires, DSS veilla à la création d’Isodis Natura (http://www.isodisnatura.com), compagnie dont il préside le comité scientifique et détient une part du capital. Isodis vend des capsules d’oméga-3 à tour de bras (pas précisément à vil prix) grâce à une intense publicité qui souligne le rôle du produit dans l’amélioration de l’équilibre émotionnel. Or cette action bénéfique est loin d’être confirmée, comme le montrent clairement la modestie et la variabilité des résultats de quatorze essais cliniques – de qualité méthodologie variable, elle aussi – faits pendant les trois derniers années sur des échantillons relativement petits de patients souffrant de dépression (unipolaire, bipolaire, post-partum), schizophrénie, et autres troubles psychiatriques [9]. Par ailleurs, l’avis de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) concernant les prétendus bienfaits de ces substances pour la santé cardiovasculaire n’est pas moins dégrisant ; les experts de son comité scientifique trouvent la plupart des allégations des industriels à cet égard vagues, problématiques ou injustifiées, et concluent qu’" il n’existe pas de preuve que les acides gras oméga-3 améliorent globalement la fonction cardiaque de manière cliniquement significative [10] ".

L’EMDR, thérapie miraculeuse conçue par la psychologue californienne Francine Shapiro pour soigner l’état de stress post-traumatique (ESPT), c’est-à-dire les séquelles affectives d’épreuves douloureuses qu’on n’arrive pas à surmonter. Elle consiste simplement à demander au patient d’évoquer le souvenir de l’événement pénible tout en bougeant les yeux de droite à gauche sans arrêt. Incroyable mais (apparemment) vrai : quelques brèves séries de ce va-et-vient oculaire peuvent suffire à balayer les émotions les plus handicapantes en induisant un " traitement accéléré de l’information " — phénomène dont rien ne prouve l’existence.

Depuis son arrivé sur le marché de la psychothérapie en 1989, la popularité de cette approche n’a cessé de croître. Elle suscitait déjà l’engouement des professionnels avant que des études sur son efficacité aient vu le jour, ce qui ne surprend guère quand on sait le gouffre qui sépare la psychologie scientifique de sa brouillonne sœur "appliquée", et la dynamique publicitaire qui dicte l’évolution de celle-ci. Résultat : ses praticiens sont aujourd’hui légion (comme pour les autres techniques de la panoplie, Guérir procure de bonnes adresses). DSS lui consacre deux chapitres remplis d’illustrations persuasives, ne manquant pas de noter que l’American Psychological Association (APA) la juge efficace, et s’étonnant du refus obstiné que lui opposent ses critiques. Que doit-on en penser ? (Les commentaires qui suivent doivent beaucoup aux communications personnelles de James D. Herbert, que je remercie vivement.)

De la caution de l’APA, pas grand-chose, puisqu’elle peut être accordée à tout traitement dont deux études montreraient qu’il est statistiquement plus efficace que l’absence de traitement — un critère si laxiste que le placebo et la prière et y satisfont ! C’est que, loin d’être l’instance impartiale et souveraine que l’on croit, l’APA est au contraire sensible aux pressions des lobbys qui s’agitent en son sein et portée au compromis [11].

Et des reproches adressés aux critiques (mépris des faits, étroitesse d’esprit), qu’ils sont sans fondement. C’est à propos de l’EMDR que l’on trouve l’exception à la règle de la citation sélective : le travail de Herbert, Lilienfeld et alia, mentionné, sans doute, parce que DSS pense que la "réponse détaillée" de Perkins et Rouanzoin [12] en fait justice — ce qui, à mon humble avis, n’est pas le cas. Les analyses critiques de la littérature sur l’EMDR sont du reste assez nombreuses. Voici les conclusions de celles que j’ai pu consulter [13] : l’EMDR n’est pas plus efficace que les techniques de simple exposition, et le mouvement oculaire – ou tout autre forme de mouvement bilatéral – n’est pour rien dans les résultats positifs qu’elle permet d’obtenir (deux conclusions communes à toutes ces analyses) ; ses résultats sont moins importants et nécessitent bien plus de séances qu’on ne le dit; il n’y a guère de données empiriques permettant d’affirmer (comme le font certains) qu’elle est utile pour le traitement d’autres conditions que l’ESPT; le caractère changeant de la procédure et l’absence d’hypothèses théoriques falsifiables font obstacle au règlement scientifique du débat.

Les sérieuses réserves que suscite cette pratique semblent donc – n’en déplaise à l’auteur de Guérir – pleinement justifiées.

Un bon conseil pour finir. Si ce nouveau guide de la santé émotionnelle ne vous a pas conquis, n’allez surtout pas croire que votre cervelle limbique tourne au ralenti; c’est bien plutôt que l’autre, la sèchement cognitive, ne s’en laisse pas trop compter. Quoi qu’il en soit, on verra bien si ses recettes tiennent la route. Rendez-vous dans dix ans.


Notes :
[1] Je cède par commodité à l’usage – déjà bien établi, paraît-il – qui consiste à désigner l’auteur par ses initiales.

[2] On trouve des documents qui en attestent dans bon nombre de sites, tels que celui de l’Association Française pour l’Information Scientifique (http://www.pseudo-sciences.org), Charlatans (http://charlatans.info), Les pseudo-médecines (http://www.pseudo-medecines.org) et Le guide sur la fraude et le charlatanisme dans le domaine de la santé (http://www.johnweisnagelmd.com/quackwatchfrancais.html). [Les url citées dans ce commentaire ont été vérifiées le 10 mai 2004].

[3] Propos recueillis par Patrick Jean-Baptiste dans " Le corps, matière à pensée ", Sciences et Avenir, décembre 2003, p. 68. Quant aux thèses d’Antonio Damasio – célèbre spécialiste de la neurologie des émotions – , elles ont été réduites à néant par Colin McGinn (Fear Factor, The New York Times Book Review, February 23, 2003), et sérieusement malmenées par Ian Hacking (Minding the Brain, The New York Review of Books, volume 51, number 11 June 24, 2004).

[4] Le 2 novembre 2003, dans le cadre de l’émission radio-canadienne Les années lumière.

[5] Au pléthorique rayon américain où The Instinct to Heal fait carrière, la resemmblance des titres est frappante. Qu’on en juge : Anxiety and Depression : A Natural Approach ; Curing Depression Naturally with Chinese Medicine ; Depression : Practical Ways to Restore Health Using Complementary Medicine ; Emotional Healing in Minutes : Simple Acupressure Techniques for Your Emotions ; Prozac Free : Homeopathic Alternatives to Conventional Drug Therapies ; The Natural Way of Healing Stress, Anxiety, & Depression, etc.

[6] Comment peut-on avoir passé les vingt dernières années aux États-Unis et ne pas savoir que la psychanalyse – " cette 'cure par la parole' " – a été intégralement remise en cause par un nombre considérable de travaux ? On peut en dire autant de la sociobiologie (et de son avatar, la psychologie évolutionniste), qui n’a rien démontré d’autre que son aptitude à s’attirer les critiques le plus dévastatrices du côté de toutes les disciplines consternées par ses fables — sociologie, philosophie, anthropologie, biologie et génétique.

[7] Michel Botbol, " La dépression, maladie de l’autonomie ? Interview d’Alain Ehrenberg ". Nervure, Tome XVI - 3 - Numéro Spécial - Septembre 2003, p. 35-40. Pour une critique en règle du travers réductionniste en neurosciences, voir M. R., Bennett, P. M. S. Hacker, Philosophical Foundations of Neuroscience. Oxford : Blackwell, 2003.

[8] Sur la thématique de l’impératif d’adaptation, on lira l’excellent essai de Marcelo Otero, Le règles de l’individualité contemporaine. Santé mentale et société (Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2003). Pour une critique des postulats biopsychiatriques, voir Elliot S. Valenstein, Blaming the Brain. The Truth About Drugs and Mental Health. New York : The Free Press, 1998 ; Peter R. Breggin, The Antidepressant Fact Book : What Your Doctor Won’t Tell You About Prozac, Zoloft, Paxil, Celexa and Luvox. Cambridge, Massachusetts : Perseus Books, 2001.

[9] Voir Martinez, J. M., Marangell, L. B. (2004). Omega-3 Fatty Acids : Do 'Fish Oils' Have a Therapeutic Role In Psychiatry ? Current Psychiatry Online, vol. 3, n º 1, January (http://www.currentpsychiatry.com/2004_01/0104_omega-3_fatty_acids.asp).

[10] Rapport sur les acides gras de la famille oméga-3 et système cardiovasculaire : intérêt nutritionnel et allégations, juin 2003 ; Réunion d’échanges et d’information, 10 juillet 2003. (http://www.sante.gouv.fr)

[11] Sur la question de la scientificité des psychothérapies, voir Herbert, J. D. (2003). The Science and Practice of Empirically Supported Treatments. Behavior Modification, vol. 27(3), July : 412-430 ; voir aussi Crews, F. (2004). The Trauma Trap. The New York Review of Books, vol. 15(4), March 11 (http://www.nybooks.com/articles/16951).

[12] Herbert, J. D., Lilienfeld, S. O. et al. (2000). Science and Pseudoscience in the Development of Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Implications for Clinical Psychology. Clinical Psychology Review, vol. 20(8) : 945–971 ; Perkins, B. R., Rouanzoin, C. C. (2002). A Critical Evaluation of Current Views Regarding Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Clarifying Points of Confusion. Journal of Clinical Psychology, vol. 58(1) : 77–97.

[13] Pas moins de sept, dont je ne citerai que les plus récentes : Rubin, A. (2003). Unanswered Questions about the Empirical Support for EMDR in the Treatment of PTSD : A Review of Research. Traumatology, vol. 9(1) : 4-30, March ; Devilly, G. J. (2002). Eye Movement Desensitization and Reprocessing : A Chronology of its Development and Scientific Standing. Scientific Review of Mental Health Practice, 1(2) : 113-138 ; Davidson, P. R., Parker, K. C. H. (2001). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) : A meta-analysis. Journal of Consulting & Clinical Psychology, Apr., vol. 69(2) : 305-316 ; Muris, P. & Merckelbach, H. (1999). Traumatic memories, eye movements, phobia, and panic. A critical note on the proliferation of EMDR. Journal of Anxiety Disorders, 13, Issues 1-2 : 209-223.