Neuropop ?

Par Luis Carlos Fernández

Liberté, n º 265, septembre 2004

Bien rares doivent être les lecteurs de cette chronique qui ignoreraient encore que l'on peut guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, comme le claironne le livre de David Servan-Schreiber ainsi intitulé. Car l'auteur ne semble pas avoir raté une occasion de diffuser la bonne nouvelle par tous les canaux : presse, radio, télé, conférences et, last but not least, le site Internet qu'il a créé - en français (http://www.guerir.fr) et en anglais (http://www.instincttoheal.org) - pour en pérenniser l'annonce. S'enchaînant à un rythme d'enfer, ses prestations médiatiques se poursuivaient encore un an après la sortie du bouquin avec autant de succès - le 13 février de cette année grasse, il se produisait à guichets fermés dans le cadre des Grandes conférences de l'Université de Montréal. Côté logistique promotionnelle, on lui accordera donc 10 sur 10 sans la moindre hésitation.

Publié en mars 2003 chez Robert Laffont, ce primus opus est vite devenu le champion des best-sellers hexagonaux. En novembre de la même année, il était déjà traduit dans dix-neuf pays, et les ventes en France atteignaient les 250 000 exemplaires. Nul doute que la version américaine (The Instinct to Heal : Curing Stress, Anxiety, and Depression Without Drugs and Without Talk Therapy. New York : Rodale Press, 2004), établie par l'auteur, marchera tout aussi fort.

L'heureux messager est le fils cadet de Jean-Jacques Servan-Schreiber, journaliste français de renom, fondateur de L'Express, homme politique et auteur du célèbre Défi américain, un énorme succès du milieu des années 1960. Il est psychiatre de son état (tendance bio, naturellement) et docteur en neurosciences cognitives; formé en France, au Québec et surtout aux États-Unis, où il a exercé pendant vingt ans. Un scientifique pur jus, mais dont le "Yin" soignant aurait pris quelque peu le dessus sur le "Yang" chercheur, ce léger déséquilibre étant au principe de l'ouvrage dont il sera question. Un essai qui peut se lire comme le récit d'une conversion aux "médecines complémentaires".

Deux expériences cruciales auraient ébranlé les préjugés de DSS [1] à l'égard de celles-ci. D'abord la rencontre à Dharamsala de médecins tibétains qui soignaient uniquement par l'acupuncture et les plantes "toute une gamme de maladies chroniques", avec, vraisemblablement, "autant de succès" que leurs collègues occidentaux, mais à un coût infiniment moindre et avec moins d'effets secondaires. Vint s'ajouter à cela le cas d'une amie d'enfance qu'"une sorte de guérisseuse" semblait avoir tirée d'un épisode dépressif sérieux au moyen d'une "technique de relaxation proche de l'hypnose".

On peut s'étonner qu'un toubib aussi savant y ait trouvé de quoi jeter son scepticisme par-dessus les moulins. Car, contrairement à ce que laisse entendre notre auteur, la médecine scientifique occidentale n'a pas rejeté les prétentions des soi-disant médecines "parallèles", "naturelles", "douces" ou "traditionnelles" - qu'elle tient à juste titre pour des patamédecines - sans les avoir dûment étudiées [2]. Quant à l'histoire de guérison, elle n'aurait dû guère titiller sa fibre scientifique; n'écrit-il lui-même :

En médecine, il faut toujours se méfier de ce que l'on appelle les "cas anecdotiques" : c'est-à-dire qu'il ne faut pas bâtir une théorie ou recommander un traitement à tour de bras sur la base d'un seul patient, ou même de quelques cas, si extraordinaires soient-ils.

Ces deux épisodes l'incitèrent pourtant à s'ouvrir de plus en plus à la "nouvelle médecine des émotions" qui part des principes suivants : 1) notre cerveau comporte deux structures distinctes : le néocortex, "siège du langage et de la pensée", et le cerveau limbique, responsable du "bien-être psychologique et d'une grande partie de la physiologie du corps" ; 2) le dernier "fonctionne souvent indépendamment" du premier. Les "désordres émotionnels" sont les manifestations de son dysfonctionnement ; 3) "Le cerveau émotionnel possède des mécanismes naturels d'autoguérison" que le langage et la pensée ne peuvent guère stimuler. D'où l'intérêt du recours aux procédures qui activeraient ces mécanismes en passant par le corps.

(Signalons incidemment que cette vogue du somato-émotionnel ne séduit pas l'ensemble de la communauté scientifique. Le neurophysiologiste Marc Jeannerod, par exemple, trouve "ce mouvement pour le moins suspect" :

Le public, dit-il, est généralement sensible à ces spéculations biologiques qui veulent tout expliquer. (...) Ce retour du corps, qui ne s'observe d'ailleurs pas que dans la science, est à mon sens politique, protestataire, même fasciste. (...) Joseph LeDoux [figure de proue dudit mouvement] réduit les comportements de l'homme à des conditionnements émotionnels exactement comme le faisaient jadis les béhavioristes [3])


Notes :
[1] Je cède par commodité à l'usage - déjà bien établi, paraît-il - qui consiste à désigner l'auteur par ses initiales.

[2] On trouve des documents qui en attestent dans bon nombre de sites, tels que celui de l'Association Française pour l'Information Scientifique (http://www.pseudo-sciences.org), Charlatans (http://charlatans.info), Les pseudo-médecines (http://www.pseudo-medecines.org) et Le guide sur la fraude et le charlatanisme dans le domaine de la santé (http://www.johnweisnagelmd.com/quackwatchfrancais.html). [Les url citées dans ce commentaire ont été vérifiées le 10 mai 2004].

[3] Propos recueillis par Patrick Jean-Baptiste dans " Le corps, matière à pensée ", Sciences et Avenir, décembre 2003, p. 68. Quant aux thèses d'Antonio Damasio - célèbre spécialiste de la neurologie des émotions - , elles ont été réduites à néant par Colin McGinn (Fear Factor, The New York Times Book Review, February 23, 2003), et sérieusement malmenées par Ian Hacking (Minding the Brain, The New York Review of Books, volume 51, number 11 June 24, 2004).

[4] Le 2 novembre 2003, dans le cadre de l'émission radio-canadienne Les années lumière.

[5] Au pléthorique rayon américain où The Instinct to Heal fait carrière, la resemmblance des titres est frappante. Qu'on en juge : Anxiety and Depression : A Natural Approach ; Curing Depression Naturally with Chinese Medicine ; Depression : Practical Ways to Restore Health Using Complementary Medicine ; Emotional Healing in Minutes : Simple Acupressure Techniques for Your Emotions ; Prozac Free : Homeopathic Alternatives to Conventional Drug Therapies ; The Natural Way of Healing Stress, Anxiety, & Depression, etc.

[6] Comment peut-on avoir passé les vingt dernières années aux États-Unis et ne pas savoir que la psychanalyse - " cette 'cure par la parole' " - a été intégralement remise en cause par un nombre considérable de travaux ? On peut en dire autant de la sociobiologie (et de son avatar, la psychologie évolutionniste), qui n'a rien démontré d'autre que son aptitude à s'attirer les critiques le plus dévastatrices du côté de toutes les disciplines consternées par ses fables - sociologie, philosophie, anthropologie, biologie et génétique.

[7] Michel Botbol, " La dépression, maladie de l'autonomie ? Interview d'Alain Ehrenberg ". Nervure, Tome XVI - 3 - Numéro Spécial - Septembre 2003, p. 35-40. Pour une critique en règle du travers réductionniste en neurosciences, voir M. R., Bennett, P. M. S. Hacker, Philosophical Foundations of Neuroscience. Oxford : Blackwell, 2003.

[8] Sur la thématique de l'impératif d'adaptation, on lira l'excellent essai de Marcelo Otero, Le règles de l'individualité contemporaine. Santé mentale et société (Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2003). Pour une critique des postulats biopsychiatriques, voir Elliot S. Valenstein, Blaming the Brain. The Truth About Drugs and Mental Health. New York : The Free Press, 1998 ; Peter R. Breggin, The Antidepressant Fact Book : What Your Doctor Won't Tell You About Prozac, Zoloft, Paxil, Celexa and Luvox. Cambridge, Massachusetts : Perseus Books, 2001.

[9] Voir Martinez, J. M., Marangell, L. B. (2004). Omega-3 Fatty Acids : Do 'Fish Oils' Have a Therapeutic Role In Psychiatry ? Current Psychiatry Online, vol. 3, n º 1, January (http://www.currentpsychiatry.com/2004_01/0104_omega-3_fatty_acids.asp).

[10] Rapport sur les acides gras de la famille oméga-3 et système cardiovasculaire : intérêt nutritionnel et allégations, juin 2003 ; Réunion d'échanges et d'information, 10 juillet 2003. (http://www.sante.gouv.fr)

[11] Sur la question de la scientificité des psychothérapies, voir Herbert, J. D. (2003). The Science and Practice of Empirically Supported Treatments. Behavior Modification, vol. 27(3), July : 412-430 ; voir aussi Crews, F. (2004). The Trauma Trap. The New York Review of Books, vol. 15(4), March 11 (http://www.nybooks.com/articles/16951).

[12] Herbert, J. D., Lilienfeld, S. O. et al. (2000). Science and Pseudoscience in the Development of Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Implications for Clinical Psychology. Clinical Psychology Review, vol. 20(8) : 945-971 ; Perkins, B. R., Rouanzoin, C. C. (2002). A Critical Evaluation of Current Views Regarding Eye Movement Desensitization and Reprogramming (EMDR) : Clarifying Points of Confusion. Journal of Clinical Psychology, vol. 58(1) : 77-97.

[13] Pas moins de sept, dont je ne citerai que les plus récentes : Rubin, A. (2003). Unanswered Questions about the Empirical Support for EMDR in the Treatment of PTSD : A Review of Research. Traumatology, vol. 9(1) : 4-30, March ; Devilly, G. J. (2002). Eye Movement Desensitization and Reprocessing : A Chronology of its Development and Scientific Standing. Scientific Review of Mental Health Practice, 1(2) : 113-138 ; Davidson, P. R., Parker, K. C. H. (2001). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) : A meta-analysis. Journal of Consulting & Clinical Psychology, Apr., vol. 69(2) : 305-316 ; Muris, P. & Merckelbach, H. (1999). Traumatic memories, eye movements, phobia, and panic. A critical note on the proliferation of EMDR. Journal of Anxiety Disorders, 13, Issues 1-2 : 209-223.

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