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L'homéopathie L'homéopathie (suite)

Pourquoi les gens croient que ça marche ?

L'homéopathie est une des thérapies alternatives les plus répandues, comptant des milliers de praticiens et des millions d'adeptes, d'abord attirés par le côté "économique" de la formule, encore que rapporté au prix de revient des médicaments (contenant du rien) le prix de vente reste exorbitant. Quels sont les arguments en faveur de l'homéopathie ? Pourquoi les praticiens et leurs patients y croient-ils en dépit de l'absence de bases scientifiques?

En premier lieu, l'homéopathie se donne des airs de science, avec ses livres de règles, de procédures complexes, son jargon. En second lieu, la méthode d'écoute du patient, enregistrant méticuleusement chaque symptôme vécu, des tas de détails de la vie du patient rendent les praticiens très sympathiques et très importants au yeux des patients qui se sentent beaucoup mieux après de telles confessions, davantage écoutés. Qui ne voudrait pas que son médecin généraliste prenne le temps de l'écouter un peu plus ? Ainsi, la prise en compte d'un cas particulier résultera obligatoirement par des conseils de bon sens utiles pour le patient (essayez d'être moins stressé, faites plus d'exercice, vous devriez vraiment perdre du poids, etc), voire des truismes.


Les témoignages.

Comme toute doctrine médicale, de la médecine moderne aux sorciers-guérisseurs, l'homéopathie peut produire ses histoires de guérisons, souvent des cas désespérés qui auraient été guéris miraculeusement par la pratique. Comme preuve de l'efficacité de la pratique, ces comptes-rendus anecdotiques sont très utiles, mais on ne peut s'empêcher de penser que tant d'histoires de succès, qui ne peuvent pas tous être des mensonges, font la preuve qu'il y a quelque-chose. Mais, le doute est permis quand seuls ces témoignages forment l'ensemble des preuves de la thérapie, Isabelle Strengers, dans Médecins et sorciers , définit à juste titre le charlatan comme "celui qui revendique ses guérisons pour preuves". C'est exactement ce qui se passe dans le cas de l'homéopathie (comme dans toutes les thérapies parallèles du reste), les témoignages, le nombre d'utilisateurs sont mis en avant pour parer aux reproches face à l'absence de recherches et d'études, ils servent d'arguments d'autorité et les vendeurs ou praticiens savent jongler avec.

Malgré tout, face à un témoignage, un certain nombre de points importants doivent rester à l'esprit : toute histoire peut n'être qu'une fiction, étant donné que l'homéopathie n'a pas recours à une méthode diagnostique éprouvée, un cas décelé de cancer peut ne pas être du tout un cancer. De nombreuses maladies bénignes ou chroniques disparaissent d'elles-mêmes avec le temps, sans qu'il soit besoin de médication. Le fait que certains patients aillent mieux après avoir pris une pilule homéopathique ne signifie pas que ce soit la pilule ingurgitée qui en soit la cause, même si l'effet placebo est puissant. Les patients consultent parfois aussi plusieurs praticiens, y compris leur propre médecin en même temps. N'oublions pas également que les anecdotes sont toujours sélectionnées par le praticien, parmi de nombreuses autres, et que jamais ils ne rapportent prudemment et soigneusement tous les cas rencontrés.


Les erreurs dues à l'observation

L'esprit humain est construit de façon à interpréter les stimuli en fonction de l'expérience et de ses attentes. Quand vous entendez un roulement sourd venant de l'extérieur, vous pouvez pensez que c'est de l'orage. S'il pleut, vous serez prêt à parier votre dernier kopek que c'est bien l'orage, mais si vous aviez enquêté, vous auriez peut-être découvert que c'est un gars dehors qui fait rouler un tonneau vide sur la route. Toute observation reste vulnérable aux biais inhérents à l'observation, et c'est sur ce terrain que l'homéopathie prospère. Dans l'Organon, Hahnemann décrit comment tester un médicament :
"Pendant toute la durée de l'expérience, le régime doit être strictement régulé, il doit être exempt d'épices autant que faire se peut, nutritif et simple, les légumes verts, les racines et toutes sortes de salades, de soupes aux plantes (qui, même quand elles sont préparées soigneusement, possèdent des qualités médicinales) doivent être évités." En outre : "Il doit s'évertuer à faire une observation soigneuse de soi-même et ne doit pas être dérangé pendant cette période" Et : "Si les effets résultant de la dose administrée sont trop faibles, un peu plus de gouttes peuvent être prises quotidiennement, jusqu'à ce qu'ils deviennent plus sensibles et plus forts, afin que les modifications sur la santé soient plus apparentes"

Ainsi, vous prenez des gens "sensibles et irritables", les mettez dans des conditions propres aux tests, leur demandez de rapporter et noter tout ce qu'ils sentent et leur donnez des doses croissantes jusqu'à ce qu'ils sentent quelque-chose. Avec tous ces éléments en main, quelle est la probabilité qu'ils ne rapportent aucun symptôme ?
Mais ça ne s'arrête pas là. Après que les comptes-rendus aient été collectés, les chercheurs les étudient et décident lesquels sont assez intéressants pour avoir le privilège de composer la Matière Médicale.

Lorsqu'il traite un patient, le praticien homéopathe "étudie" son profil, puis prescrit des médicaments. Si ça ne marche pas, il "réétudie" le profil (parfois seulement en réévaluant ce qu'il avait fait précédemment), prescrit une nouvelle médication, et ainsi de suite. Beaucoup de cas étudiés peuvent ainsi compter jusqu'à 4 ou 5 médicaments différents, pendant une période s'étalant sur plusieurs mois, voire des années. Et quand le patient dit finalement qu'il se sent mieux, on considère le "traitement" comme efficace !

Autre exemple d'erreur que celle des homéopathes, interprétant les observations en trouvant des rapports causals là où il n'y en a pas. Par exemple, si certains effets apparaissent et semblent ressembler à ceux qui sont attendus du médicament, il est attribué au produit, même s'il apparaît longtemps après son administration. De même que les effets désagréables sont toujours attribués aux pratiques "allopathiques", comme les vaccinations, même des années plus tard. Pour résumer, tout ce qui est bon ou bien est attribué à l'homéopathie et tout ce qui est mauvais vient de la méchante "allopathie".


L'homéopathie comme système de croyance

Malgré l'absence de bases scientifiques fiables de l'homéopathie, il y a tout de même un certain nombre d'adhérents qui affirment que "ça marche", dès lors, il devient intéressant de faire une comparaison entre l'homéopathie et tout système de croyance classique, même si celle-ci ne restera qu'un exercice intellectuel, il peut réserver quelques surprises. En schématisant grossièrement ce qui compose un système de croyance, il est tout de même possible d'en lister ces principaux éléments :
  • Des écrits saints ou sacrés : les travaux d'Hahnemann remplissent parfaitement cette fonction, constamment utilisés comme référence et considérés comme Vérité Ultime (bien que certains reconnaissent qu'ils contiennent des erreurs).
  • Un prophète ou gourou : pas besoin d'aller bien loin, Hahnemann tient bien le rôle.
  • Des rituels : la préparation des médications est en soi un vrai rituel.
  • Des miracles : étant donné qu'il n'existe aucune explication physique/matérielle, i.e. rationnelle du fonctionnement des médicaments, leur "pouvoir curatif" ne peut être considéré que comme un miracle.
  • Des légendes : les anecdotes, témoignages, dont certains sont très anciens, font office.
  • Des dogmes : les notions de "profil", de "terrain", de similitude, de succussion (voire la mémoire de l'eau). S'il est possible de discuter d'un tas de choses avec des homéopathes ou les partisans de l'homéopathie, certains essayeront de trouver des justifications ou explications scientifiques à leur pratique et à la théorie, mais très peu, si ce n'est aucun, ne sera envahit d'un sentiment de doute à son sujet.
  • Une communion dans la foi : lors de discussions avec les homéopathes, vous noterez souvent comment qu'ils se soutiennent les uns les autres, et évitent toute discussion interne malgré des différences manifestes.

La communauté :
A cause de sa solidarité et de son système fermé, presque sectaire, la communauté homéopathique semble plutôt homogène lorsque regardée superficiellement, mais elle est en fait relativement hétéroclite. D'aucuns prennent l'appellation d'"hahnemanniens" et adhèrent strictement aux écritures, les travaux d'Hahnemann. Ce sont ceux qui, habituellement, sont les plus opposés à la médecine, la considérant parfois à l'égale du mal absolu, ignorant ou dénonçant chaque découverte faite par la science biomédicale moderne.

Au milieu sont ce qu'on peu appeler les "révisionnistes", ils font reposer leurs idées sur Hahnemann, mais le considèrent plus comme un précurseur que comme un prophète. Ils étudient d'autres méthodes, et seront souvent plus ouverts face à certains points de la médecine orthodoxe. Dans ce groupe, beaucoup se débarrassent des minutieux et encombrants rituels.

Enfin il y a la "secte" des rationalistes. Ils veulent trouver des explications rationnelles aux théories homéopathiques, en théorisant au sujet des dilutions ou la mémoire de l'eau, glosant sur la piézoélectricité et la luminescence. Ils conservent tout de même les déclarations de bases comme acquises et vraies, et risquent de se fâcher si vous sous-entendez que leurs investigations ne peuvent commencer qu'en apportant d'abord la preuve d'un effet avéré, que s'il y a quelque-chose à étudier.

Finalement, il y a le grand groupe des "alternatifs", qui n'utilise que partiellement et superficiellement les connaissances homéopathiques et a recours à quelques médicaments homéopathiques parmi tout leur attirail d'autres méthodes et croyances alternatives. Ce groupe n'est pas reconnu officiellement comme homéopathes stricto sensu, mais ils sont tolérés à condition qu'ils ne dépassent pas les limites.

La communauté dans son entier a quelques sujets préférés qui les irrite profondément et qu'ils aiment répéter inlassablement. L'un d'eux concerne les vaccinations contre lequel les homéopathes font bloc (comme tous les adeptes des thérapies non orthodoxes du reste). Ceci est d'autant plus étonnant qu'Hahnemann était favorable aux vaccinations. Par contre, leur aversion aux antibiotiques se comprend plus facilement, s'il y a un produit de la médecine moderne qui ébranle les bases de l'homéopathie, ce sont bien les antibiotiques. Nous avons un médicament qui cible spécifiquement les causes et qui a un énorme succès. En conséquence, pour le critiquer et en minimiser la réussite, les homéopathes se focalisent sur les allergies et les problèmes de résistance, essayant de faire croire que les antibiotiques font autant de mal que de bien.

Enfin, en dehors de la communauté se situent les charlatans, reconnus comme tels par les homéopathes eux-mêmes. Ce sont ceux qui collent un label "homéopathie" sur tout, de la poudre de perlimpinpin aux appareils électroniques, dans le but d'augmenter leurs ventes.

Par contre, en tant que système de pensée, présentant un semblant de cohérence si on reste à l'intérieur, les partisans et utilisateurs de l'homéopathie sont souvent aussi séduits par d'autres thérapies alternatives ou "complémentaires". Système (et comportement) général où la croyance a aussi une grande part de responsabilité.


Conclusion

Si l'homéopathie avait raison, il serait nécessaire de réécrire de vastes pans de la physique et de la chimie actuelles afin d'y intégrer des éléments tels que la mémoire de l'eau ou la force vitale. Mais auparavant, et comme cela a déjà été dit, des déclarations extraordinaires demandent des preuves tout aussi extraordinaires. En d'autres termes, l'homéopathie est contredite par une quantité impressionnante d'éléments tangibles dans un vaste ensemble de disciplines, allant de la physique à la chimie, de l'anatomie à la pathologie. Éliminer ou faire l'impasse sur toute cette masse de connaissances, pour pouvoir effacer les contradictions permettant à l'homéopathie de s'exprimer, reviendrait à faire l'impasse sur ce qu'on sait de l'héliocentrisme pour ne pas contredire les écrits bibliques sur la platitude de la terre et le géocentrisme.

Il y a une claire discordance entre la présentation de l'homéopathie par Hahnemann et ses suiveurs, son fantastique et merveilleux système de guérison universel, et les faibles résultats observés dans le monde réel. Comment expliquer que les "vérités indubitables" d'Hahnemann et ses "lois de la nature" soient un tel fiasco dès lors qu'ils sont testés scientifiquement, avec un protocole rigoureux et des données statistiques fiables. L'homéopathie a près de 200 ans d'âge, et pendant qu'elle faisait du surplace, la médecine scientifique a évolué, apportant son lot de réponses, débarrassant la médecine des pratiques médiévales et de leurs présupposés magiques, faisant reculer l'ignorance en permettant à l'espérance de vie de doubler. Même si l'on peut reprocher à l'industrie pharmaceutique toute puissante de céder aux sirènes du commerce, les laboratoires homéopathiques ne font pas autre chose, et sont tout autant des machines à faire de l'argent, ni plus ni moins motivés par des considérations philanthropiques qui leur seraient transcendantes. Depuis 200 ans, alors que la recherche et la médecine ont répondu à de nombreuses questions, l'homéopathie est toujours aussi incapable de s'expliquer sur ses fondamentaux ou son absence de résultats tangibles, toujours embourbée dans la pensée magique de l'époque qui l'a vu naître.

Comment concilier de telles déclarations "universelles", avec le peu d'impact qu'elle a eu sur la santé en général dans le monde entier ces 2 derniers siècles ? Si on considère l'homéopathie en tant que système de croyance, tout devient plus clair. Les croyants restent accrochés à leurs croyances face à la plupart des preuves qui vont à leur encontre. Les études ou essais scientifiques seront évités, balayés ou expliqués afin d'entrer dans le système de pensée. Les récits anecdotiques proliféreront et seront valorisés.

Norbert Bensaïd, dans son livre Le sommeil de la raison pose clairement le problème de l'inertie de la doctrine homéopathique :

"Qu'on découvre l'existence des microbes ou des virus, le rôle de l'insuline dans le diabète, les hormones, les vitamines, les antibiotiques, la radiothérapie, les examens de laboratoire, la radiographie, le scanner, les endoscopies (on en finirait pas d'énumérer les moyens diagnostiques et thérapeutiques apparus depuis deux siècles), elle s'en moque. Cela ne la regarde pas. Sa théorie est intemporelle (...)

Les religions du Livre peuvent maintenir que la Genèse décrit avec exactitude la création du monde et se moquer des fariboles des savants qui inventent une apparition de la vie, des âges préhistoriques, des hominiens, et dieu sait quoi encore. (...) L'homéopathie regarderait-elle avec amusement, elle aussi, la médecine se battre avec des fausses vérités alors que la sienne est déjà là ? La recherche scientifique ne serait-elle qu'une préhistoire imaginaire de la médecine, une fiction devant aboutir nécessairement, un jour, à la vérité homéopathique ?

Indifférente dès le départ aux efforts de la science, l'homéopathie poursuit, imperturbable, sa route. Vérité immuable, les vérités de la médecine ne la concerne pas. Pour une médecine qui se dit scientifique et expérimentale, c'est plutôt surprenant."

Est-ce que la croyance en l'homéopathie est dangereuse à la santé ? Malheureusement oui, quand quelqu'un touché par une maladie grave renoncera à tout traitement sérieux, pour faire confiance dans ses petites pilules, et se rendre compte qu'il est trop tard. Ce problème n'est cependant pas spécifique à l'homéopathie, tous les traitements médicaux reposant sur la foi sont concernés. Normalement, les croyances populaires ne sont pas dangereuses pour ceux qui y adhèrent, mais lorsqu'ils leur font aveuglément confiance pour les substituer à la réalité du monde, les conséquences peuvent devenir potentiellement graves.


Pour aller plus loin :
- La vraie nature de l'homéopathie Thomas Sandoz
- L'Homéopathie, Jean Jacques AULAS.
- Tempête sur l'homéopathie, Elie Arié et al.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL, Documents Payot.
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS, Broché.
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet
- Le sommeil de la raison (Une mode : les médecines douces). Norbert Bensaïd
- Le mystère du placebo. Patrick Lemoine.
- Au coeur de l'extra-ordinaire, Henri BROCH

A lire aussi :
- L'homéopathie
- Les dernières nouvelles sur l'homéopathie
- Tout ce que vous n'avez jamais voulu savoir sur l'homéopathie
- Homéopathie - Les Laboratoires Boiron pris la main dans le sac
- Canis homeopathicus (homéopathie vétérinaire)
- Homeowatch (en anglais, la plus grosse base de données critiques et historiques sur l'homéopathie)
- La pensée magique dans les médecines parallèles.
- Homéopathie et obscurantisme.
- Pseudo-médecines : l'homéopathie
- Qu'est-ce que l'effet placebo ? - Est-il possible d'avoir une opinion nuancée sur l'homéopathie ?

Références :
- Are the clinical effects of homoeopathy placebo effects? Comparative study of placebo-controlled trials of homoeopathy and allopathy.
- Ultramolecular homeopathy has no observable clinical effects. A randomized, double-blind, placebo-controlled proving trial of Belladonna 30C
- Homoeopathic Oscillococcinum for preventing and treating influenza and influenza-like syndromes.
- Are the clinical effects of homeopathy placebo effects? A meta-analysis of placebo-controlled trials.
- Trial shows that homoeopathic arnica is no better than placebo
- Special Report Degrees in homeopathy slated as unscientific. Nature 446
- Ultrafast memory loss and energy redistribution in the hydrogen bond network of liquid H2O. Cowan ML, Bruner BD, Huse N, Dwyer JR, Chugh B, Nibbering ET, Elsaesser T, Miller RJ.
- Homeopathic arnica for prevention of pain and bruising: randomized placebo-controlled trial in hand surgery.

Notes :
Allopathie : cette expression, inventée par Hahnemann et utilisée par les homéopathes (et leurs disciples), est utilisée pour désigner la médecine. Pour autant, ce terme est mal approprié étant donné que la médecine ne tente aucunement d'induire des symptômes, seraient-ils "différents", mais travaille à partir d'un "paradigme" totalement différent (voir article du NCAHF). Pourtant, les homéopathes tentent toujours d'orienter la discussion dans la direction des erreurs de l'"allopathie", en évoquant inévitablement les résistances aux antibiotiques ou l'affaire du Thalidomide. Faire étalage d'erreurs ou de conséquences de la médecine et de sa médication ne valide pas pour autant l'homéopathie, cela ne rend pas vraies pour autant ses propres théories, ni ne prouve quoi que ce soit au sujet de sa pseudo efficacité.