L'hydrothérapie du colon
Lavements, détoxication, laxatifs
et autres purges charlatanesques

Stephen Barrett, M.D.

L'importance de la "régularité" pour aller à la selle sur la santé en général a été surestimée de façon importante pendant des milliers d'années. L'Egypte Ancienne associait les fèces à la putréfaction, et avait facilement recours aux lavements et aux laxatifs. Dans des temps plus récents, ce sujet a été intégré au concept d'"autointoxication", et a été promu par le biais d'avertissements contre l'"irrégularité"1.

La théorie de l'"autointoxication" établit que toute stagnation d'éléments dans le gros intestin (le colon) est la cause de formation de toxines, qui seraient des poisons pour l'organisme. Certains adeptes de la théorie dépeignent le gros intestin comme une espèce de "système de traitement des eaux usées" qui deviendrait une "fosse septique" s'il était négligé. D'autres font état que la constipation causerait des excréments plus durs qui s'accumuleraient pendant des mois (voire des années) sur les parois du gros intestin, et l'empêcheraient de les éliminer correctement. Ceci, disent-ils, bloquerait la digestion de la nourriture et empêcherait le sang de la réabsorber par le corps2.

Au tournant du 20° siècle, plusieurs médecins avaient accepté le concept d'autointoxication, mais il fut abandonné après que des observations scientifiques ont prouvé qu'elle était fausse. En 1919 et 1922, il a été clairement démontré que les symptômes de la migraine, de la fatigue et de la perte d'appétit qui accompagnaient l'incidence fécale, étaient causées par une dilatation mécanique du colon plutôt que par la production ou l'absorption de toxines3, 4. En outre, une observation directe du colon lors des procédures chirurgicales, ou d'autopsies, ne trouvèrent aucune preuve de fèces durcies qui se seraient accumulées sur les parois des intestins.

De nos jours, nous savons que la plupart du processus de digestion a lieu dans l'intestin grêle, d'où les éléments nutritifs sont absorbés dans le corps. La mixture de nourriture restante, et les particules non digérées, entrent dans le gros intestin, pouvant être comparé à un tube creux d'un mètre cinquante de long. Ces fonctions principales sont de transporter les pertes de nourriture de l'intestin grêle jusqu'au rectum aux fins d'élimination, et pour absorber les minéraux et l'eau. Des observations minutieuses ont montré que les habitudes de l'intestin de personnes en bonne santé peuvent grandement varier. Bien que la plupart des gens peuvent aller à la selle une fois par jour, certains y iront plusieurs fois par jour, tandis que d'autres peuvent s'abstenir plusieurs jours sans aucun effets secondaires.

Le livre populaire Fit for Life (1986) repose que la notion selon laquelle lorsque certains aliments sont mangés ensembles, ils "pourrissent", empoisonnent le système, et font grossir la personne. Pour éviter ceci, les auteurs recommandent que les graisses, les hydrates de carbones et les protéines soient mangés dans des repas différents, ils mettent l'accent sur les fruits et les légumes parce que les aliments riche en eau peuvent "nettoyer le corps des déchets toxiques" au lieu d'"encrasser" le corps. Ces idées sont bien entendu des non-sens5.

Certains chiropracteurs, naturopathes et autres charlatans de la diététique affirment que "la mort commence dans le colon" et que "90% de toutes les maladies sont causées par un mauvais travail de l'intestin". Les pratiques qu'ils recommandent sont le jeûne, des "nettoyages" réguliers des intestins et l'irrigation du colon. Le jeûne est recommandé pour "purifier" le corps. Le "nettoyage" peut être accompli par tout un ensemble de laxatifs "naturels". L'irrigation du colon est réalisée en passant un tube en caoutchouc dans le rectum. Certains partisans de la pratique disent que le tube doit être inséré aussi loin que 70 cm. De l'eau chaude est pompée dans le tube pour être envoyée (dans un volume de 30 gallons ou plus), afin de faire le ménage des éléments contenus dans le gros intestin. Certains pratiquants ajoutent dans la substance de lavement des plantes, du café, des enzymes, des extraits de blé ou d'herbe, ou d'autres substances.

Certains pratiquants "alternatifs" font des diagnostics bidons de parasites, pour lesquels ils recommandent des "nettoyeurs intestinaux", des enzymes de plantes, des remèdes homéopathiques. Les magasins de "produits naturels" vendent des produits de ce genre dont les allégations affirment qu'ils seraient capables de "rajeunir" le corps et tuer les supposés envahisseurs.

Le danger de ces pratiques dépend de la fréquence de leur exécution et si elles viennent se substituer à des soins médicaux nécessaires. Tandis qu'un jeûne d'une journée est probablement sans danger (autant qu'inutile), un jeûne prolongé peut être fatal. Le "nettoyage" par des produits composés de plantes ou de fibres alimentaires est probablement sans dangers physiquement, mais les produits impliqués peuvent être très chers. Certaines personnes ont rapporté avoir expédié de grandes quantités de ce qu'ils déclarent être des excréments accumulées sur les parois des intestins. Cependant, les experts croient plutôt qu'il s'agit simplement de "déjections" formés par les fibres contenues dans les produits "nettoyeurs".

Bien que les publicités pour les laxatifs avertissent sur ces "irrégularités" du besoin d'aller à la selle, la constipation devrait être définie non pas par la fréquences des séances aux toilettes, mais par la dureté des selles. La constipation ordinaire peut habituellement être corrigée en augmentant la quantité de fibres dans le régime et en faisant de l'exercice. Si l'intestin fonctionne normalement, les fibres alimentaires augmentent le volume des selles, les rendent molles et accélèrent le temps de transit. Aller se soulager immédiatement dès qu'on en a envie est très utile, parce que si ce besoin est ignoré, le rectum pourrait stopper de signaler dès que la défécation devient nécessaire. Les laxatifs stimulants (tels que la cascara ou l'huile de castor) peuvent endommager les cellules nerveuses des parois du colon, réduire la force de contraction et augmenter la tendance à la constipation. Ainsi, les gens qui prennent des laxatifs forts dès qu'ils "loupent un jour de selles" pourraient finir par être incapables de faire travailler leurs intestins sans eux. Des lavements fréquents peuvent aussi conduire à une dépendance6. Un médecin devrait être consulté si la constipation persiste ou représente un changement important dans le fonctionnement intestinal.

L'irrigation du colon, qui peut en outre coûter très cher, peut être terriblement nocif. Le processus peut être très inconfortable, étant donné que la présence du tube peut induire de sévères crampes et douleurs. Si l'équipement n'est pas correctement stérilisé entre chaque traitement, des germes venant des intestins d'une personne peuvent être transmis à d'autres. Plusieurs cas d'infections sérieuses ont été rapportés, y compris un dans lequel un équipement contaminé avait causé une amibiase chez 36 personnes, 6 d'entre elles sont décédées après une perforation de l'intestin7, 9. Des cas de défaillance du coeur (provenant d'une absorption excessive de fluide dans le flux sanguin) et un déséquilibre electrolyte a aussi été rapporté10. Actuellement, aucune formation ni aucun diplôme ne sont exigés pour opérer avec un appareillage d'irrigation du colon.


Pour aller plus loin :
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie. Thomas Sandoz.
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.

A lire aussi :
- Irrigation du colon et théorie de l'auto-intoxication. Le triomphe de l'ignorance sur la science.
- La théorie de la détoxication.
- La naturopathie.
- Les lavements sont bons pour la santé.
- Constipation : faits et mythes.
- Appareils d'hydrothérapie du colon et interdiction de publicité mensongère pour la société Seve, la société Medical Ingenierie, et pour le centre Hélène Galé..

Références :

  1. Chen TS, Chen PS. Intestinal autointoxication: A gastrointestinal leitmotive. Journal Clinical Gastroenterology 11:343-441, 1989.
  2. Ernst E. Colonic irrigation and the theory of autointoxication: A triumph of ignorance over science. Journal of Clinical Gastroenterology 24:196-198, 1997.
  3. Alvarez WC. Origin of the so-called auto-intoxication symptoms. JAMA 72:8-13, 1919.
  4. Donaldson AN. Relation of constipation to intestinal intoxication. JAMA 78:884-888, 1922.
  5. Kenney JJ. Fit For Life: Some notes on the book and Its roots. Nutrition Forum, March 1986.
  6. Use of enemas is limited. FDA Consumer 18(6):33, 1984.
  7. Amebiasis associated with colonic irrigation - Colorado. Morbidity and Mortality Weekly Report 30:101-102, 1981.
  8. Istre GR and others. An outbreak of amebiasis spread by colonic irrigation at a chiropractic clinic. New England Journal of Medicine 307:339-342, 1982.
  9. Benjamin R and others. The case against colonic irrigation. California Morbidity, Sept 27, 1985.
  10. Eisele JW, Reay DT. Deaths related to coffee enemas. JAMA 244:1608-1609, 1980.
  11. Jarvis WT. Colonic Irrigation. National Council Against Health Fraud, 1995.

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