• ACCUEIL
  • GENERALITES
  • SANTE
  • PSEUDOSCIENCE
  • SUPPLEMENTS
  • IDEES RECUES
  • IMPOSTURES
  • PATA-PSY
  • MANIPULATION
  • RECREATION
  • A LIRE
  • INFOS
L'icône de l'Eglise
la Figure mythologique de Mère Teresa

Suite

De plus, bien qu'elle connût personnellement Indira Gandhi, elle se garda d'intervenir dans le débat politique à l'époque de l'état d'urgence (1974-1975) lorsqu'Amnesty International dénonçait les arrestations arbitraires et les tortures. Mais lorsque le Parlement indien songea à interdire à l'Eglise indienne de profiter de la détresse des pauvres pour les inciter à se convertir, alors Mère Teresa se départit de son "apolitisme" pour protester auprès du chef de l'Etat ! L'humanitarisme de Mère Teresa cohabite donc paisiblement avec les structures oppressives du pouvoir. Comme s'il suffisait de panser les blessés sans s'interroger sur les causes de la guerre, comme si l'on pouvait lutter contre la misère sans remettre en cause ce qui la produit. On le lui a souvent reproché, sans pourtant modifier sa perspective : " C'est une perte de temps pour moi de dire au gouvernement quoi faire. Mon affaire, c'est l'individu; je ne peux aimer qu'une personne à la fois, et c'est le Christ. " (12) L'abnégation force le respect, l'apolitisme suscite des controverses. Même si, dans le champ de l'humanitaire, la conjonction des deux peut aussi passer pour la marque d'un engagement et le gage d'une totale impartialité à l'égard de ce qui seul compte : la vie humaine.

Mais si le monde entier a fait du personnage de Mère Teresa l'emblème des pratiques humanitaires, c'est surtout à travers l'imposition de distinctions (au double sens du terme) universellement reconnues, qui transforment ceux qui acceptent de se soumettre à ces rituels en personnes publiques. Ainsi par exemple, en 1975, la FAO a frappé une médaille à l'effigie de Mère Teresa et, surtout, celle-ci reçut en 1979 le Prix Nobel de la Paix. Ces honneurs font partie d'une liste considérable (13), dont l'exhaustivité importe peu : seul compte en l'occurrence, le pouvoir symbolique qu'ils confèrent, à travers une consécration, qui "modifie substantiellement et réellement le personnage désigné en agissant sur les représentations de ceux qui sont déjà prédisposés, rationnellement mais aussi effectivement, à le penser en tant que modèle, à lui rendre les cultes qui lui sont dus" (14).

A travers ces nombreuses marques de considération sociale, Mère Teresa acquiert ainsi, dans le champ de la solidarité, une place tout aussi éminente que celle dont elle bénéficie dans l'Eglise. Elle jouit aussi d'une exceptionnelle surface sociale, constituée par "l'ensemble des positions simultanément occupées à un moment donné du temps par une individualité biologique socialement instituée agissant comme support d'un ensemble d'attributs et d'attributions propres à lui permettre d'intervenir comme agent efficient dans différents champs" (15). Autrement dit, "les événements biographiques se définissent comme autant de placements et de déplacements dans l'espace social" (16). Ce qui se vérifie, dans le cas de Mère Teresa, par le fait que le New York Times inventa pour elle, lorsqu'elle reçut le Prix Nobel, une catégorie inédite en titrant : "Mother Teresa, a secular saint" (17), c'est-à-dire une sainte reconnue par le monde non religieux, mais aussi une sainte "profane" ou "laïque".

Située au sommet des positions inscrites dans deux champs différents, Mère Teresa peut les échanger l'une contre l'autre sans en perdre aucune. Ce cumul fait d'elle un "mythe vivant" comme disent ses biographes; et c'est pourquoi elle fut décrite par le Nouvel Observateur - pourtant peu suspect de cléricalisme - comme "la plus grande femme vivante" (18), et fut qualifiée par Javier Perez de Cuellar de "femme la plus puissante de la terre" (19) lorsqu'il l'accueillit en octobre 1984 à l'Assemblée générale des Nations Unies. En faisant de Mère Teresa une "sainte", l'establishment international (et non rattaché aux structures religieuses institutionnelles) lui reconnaît explicitement son appartenance au monde du mythe (20), il sanctionne la distance qui sépare le personnage de Mère Teresa du reste des mortels, conformément à l'hétérogénéité radicale du sacré et du profane mise en lumière par Durkheim (21).


De la charité à la philanthropie

Le personnage de Mère Teresa est donc incontestable, au sens qu'il échappe à la critique (22), et c'est pour cela que la mythologie dont il participe permet d'imposer un programme, de valoriser et de rendre acceptables des pratiques qui, sinon, ne seraient pas crédibles. Car les dix années qui ont permis à un nombre considérable d'institutions (les médias, les organisations internationales, les universités, l'ONU, les multiples jurys de prix, etc.) de "lancer" Mère Teresa dans le champ de la solidarité sont aussi celles qui ont vu éclore une multitude de mouvements humanitaires et apolitiques, dont l'action n'aurait pas eu, sans elle, le même succès. Cette efficacité symbolique de la mythologie s'explique entre autres par le fait que la conversion de la personne Mère Teresa en personnage mythique provoque, pour parler comme Roland Barthes, un "appauvrissement" de la première au profit du second.

En effet, il y a passage, ou glissement, de la charité à la philanthropie. Or "la charité est l'amour de Dieu étendu à l'homme comme créature de Dieu, la morale chrétienne prohibant d'une façon absolue l'amour de la créature en soi la philanthropie, au contraire, simple fait de nature, pousse les hommes à se rechercher et à s'aimer, uniquement parce qu'ils appartiennent à la meme espèce" (23). La charité - qui correspond à l'intention explicite de mère Teresa - est donc plus "noble que la philanthropie qui se passe de Dieu et constitue un "simple fait de nature". Mais la "transsubstantiation mythologique" renverse les positions et "enrichit" le versant humanitaire de la "substance" prélevée dans le religieux. L'échange est inégal, au point qu'il est possible de négliger l'insertion spécifique de Mère Teresa dans une structure religieuse qui détermine le contenu de son action, pour ne voir que la forme de cette action, c'est-à-dire que, ce qui compte désormais, ce n'est pas de supprimer les taudis, de changer les structures, de transformer les conditions de vie, mais d'humaniser la mort, de se pencher sur les pauvres, de leur signifier qu'ils ne sont pas abandonnés.

Certes, concrètement, quelques individus en tirent avantage, mais le problème reste entier, même si certaines de ses conséquences ont été humanisées. Ce qui permet à l'aide - même lorsqu'on la sait inutile de continuer car elle donne au moins l'illusion que, même si rien ne change, tout est pourtant devenu différent. "Qu'un seul homme souffre moins, et le monde est devenu meilleur", pour citer le slogan d'une ONG.

La mythologie informe donc un programme, c'est-à-dire qu'elle suscite et légitime des pratiques qui, en d'autres temps, auraient provoqué l'étonnement ou la critique. On peut mentionner, parmi celles-ci, le développement spectaculaire d'organisations comme Médecins du monde et Médecins sans frontières (24). Sans parler de toutes les ONG qui se sont constituées à leur suite en s'appropriant le label "sans frontières " (25) : ces cas sont trop connus pour que l'on s'y arrête. Mais l'humanitaire ne se limite pas aux institutions caritatives, il est entré en politique avec la création en France d'un secrétariat d'Etat aux actions humanitaires, qui permet d'humaniser la guerre - que l'on songe aux actions de sauvetage au Liban ou au Kurdistan (26) - sans pour autant y mettre fin, et surtout, il s'imisce désormais dans le discours politique habituel car la conquête du pouvoir passe aujourd'hui par la référence à la bonté, aux "contrats de solidarité", aux lois "antiracistes" ou à la défense des droits de l'homme. Le monde du spectacle n'échappe pas au programme humanitaire; en dehors des grands concerts de Bob Geldof, de Band Aid, Live Aid ou des disques consacrés à l'Éthiopie ou intitulés "We are the world", on note que chaque artiste doit se présenter comme le porte-drapeau d'une cause : Liv Ulmann se démène pour l'UNICEF, Harry Belafonte contre la famine en Afrique, Valérie Lagrange pour l'Éthiopie (et lance "chanteurs sans frontières"), Line Renaud contre le SIDA, Nastassja Kinski pour le CICR, Paul Newmann pour l'association "Sauver les enfants", etc. (27).

A quoi s'ajoutent les initiatives de Sport Aid, créé par les World Runners, les Téléthons de la TV, ou les "produits-partage" dont le prix est majoré par la chaine de distribution et dont le montant des recettes supplémentaires est versé à des actions humanitaires. Ainsi, quel que soit le domaine considéré, la référence à l'humanitaire est devenue obligatoire.

Il est impossible de recenser ici le foisonnement des opérations lancées sous le couvert de l'aide humanitaire (28)". L'essentiel est de montrer la formidable vitalité de ce mouvement général que personne n'avait anticipé voici deux décennies et qui, surtout, aurait été à proprement parler impensable autrefois (29). Cela dit, faire de Mère Teresa la figure emblématique et programmatique du champ humanitaire ne signifie pas que l'ensemble de ces initiatives soient suscitées ou inspirées par elle, ni même que les acteurs du champ humanitaire se réfèrent toujours explicitement à elle.

On trouvera sans peine des admirateurs de Mère Teresa qui déplorent l'apparition de la solidarité médiatisée et marchande, tout comme certaines organisations humanitaires critiquent le mode d'intervention des Missionnaires de la Charité. L'enjeu est donc ailleurs et tient en deux propositions : premièrement, Mère Teresa a été choisie par l'histoire et transformée en figure mythologique de telle sorte que la mise en cause des actions humanitaires est devenue impossible.
Secondement, le personnage de Mère Teresa légitime un programme auquel personne ne peut se soustraire : la bonne volonté est devenue principe d'action et source de profit même si l'aide à la misère n'a pas pour objectif de supprimer la misère. La philanthropie est à la fois nécessaire et inutile : affirmation contradictoire qui devient vraisemblable par l'existence de cette interface que représente Mère Teresa.

Mais cette interface est aussi un écran : ce ne sont pas les pauvres qu'il faut aider d'abord, mais bien Mère Teresa. D'une part, l'action humanitaire ne peut être jugée sur ses résultats : peu importe l'échec, sur le terrain, de l'opération montée par Bob Geldof par exemple, puisque l'intention était bonne; de l'autre, la réussite d'une entreprise (politique, médiatique ou commerciale) dépend de son insertion dans le champ humanitaire. La solidarité ne se discute plus mais sa valeur se mesure au nombre de personnes qu'elle parvient à mobiliser, plutôt qu'aux résultats qu'elle obtient. L'aide est une manifestation de l'humanité du donateur qui est ainsi transférée au donataire. La conséquence de l'aide pour le donataire est sans importance, mais l'aide est fondamentale pour le donateur. Le champ de la solidarité n'échappe pas au marché. En ce sens, le programme varie moins que les raisons qui le légitiment. Mais il s'essoufflerait si la croyance partagée qui l'entretient n'était pas constamment ravivée. De ce point de vue, la figure de Mère Teresa permet de faire converger sur un mythe indiscutable un ensemble de pratiques entièrement nouvelles, pour les rendre socialement acceptables et acceptées, afin que tout reste comme avant.


A lire :
- La mythologie programmée, Perrot, Rist et Sabelli.
- Le mythe de Mère Térésa. Christophe Hitchens.

A vsiter:
- Censeur des pauvres, amie des riches. Mère Teresa, une sainteté médiatique.

notes:
(12)Interview parue dans La Croix du 5 avril 1980. Cf. aussi, à ce sujet, Gonzalez-Balado, op. cit., p. 219.
(13) Parmi les multiples honneurs décernés à Mère Teresa, on peut mentionner: 1962 : Prix Padma Sri (Magnifique Lotus), donné par le Président indien; Prix Magsayay, du gouvernement des Philippines. - 1971 : Prix de la Fondation J.-F. Kennedy; Prix de la Paix Jean XXIII, remis par Paul VI; - Prix du Bon Samaritain, à Boston. - 1972 Prix Nehru pour la compréhension internationale. - 1973 : Prix Templeton, remis par le Prince Philip d'Edimbourg. - 1974 : Prix Mater et Magistra. - 1975 : Médaille Cérès de la FAO; Prix Albert Schweitzer. - 1976 : Doctorat honoris causa de l'Université de Delhi, remis par Indira Gandhi. 1978 : Prix Balzan, remis par le Président Pertini. - 1979 : Prix Nobel de la Paix. - 1980 : Distinguished Public Service Award (Gouvemement des Etats-Unis). 1984 : Honorary Order of Meril of the British Empire; à quoi s'ajoutent des doctorats honoris causa de Cambridge, Santiniketan, Bénarès, Alberta, Nouvelle Ecosse, Louvain, Iowa, Jamaïque, Harvard, Pennsylvanie, Wisconsin, Bologne, ainsi que la médaille Ste-Louise de Marillac, le Victor Gallanez Memorial (Croix-Rouge britannique), le Prix Raoul Wallenberg (Suède), etc.
(14)Sabelli (Fabrizio), Les ancêtres sont parmi nous, Musée d'ethnographie, Neuchâtel, 1988, p. 17; et aussi Bourdieu (Pierre), "Les rites comme actes d'institution", Actes de la recherche en sciences sociales, n' 43, 1982, p. 58-63.
(15) Bourdieu (Pierre), "L'illusion biographique", art. cit., p. 72.
(16) Ibid., p. 72.
(17)Le titre de "sainte" lui avait déjà été conféré, lorsqu'elle fut désignée comme "femme de l'année", par le Time Magazine, 29 déc. 1975.
(18) Le Nouvel Observateur, 4 novembre 1983.
(19) Cf. Gonzalez-Balado (José-Luis), op. cit., p. 253.
(20) A saint is a window through which another world is glimpsed, a person through whom the light of God shines. Il is just that light that many see in Mother Teresa, Time Magazine (29 décembre 1975).
(21) Durkheim (Emile), Les formes élémentaires, p. 52 et s.
(22) Ce qui n'est pas le cas, par exemple, de Don Helder Camara qui est aujourd'hui remplacé comme modèle d'action par Mère Teresa, comme le fait remarquer Valadier (Paul), L'Eglise en procès, Paris, Calmann-Lévy, 1987, p. 173.
(23) Larousse encyclopédique du XIXI siècle, art. "Philanthropie".
(24) Le " chiffre d'affaires "de Médecins sans frontières (c'est-à-dire le produit de ses collectes) a passé de 8 millions de francs français en 1979 à 40 millions en 1983 et à 75 millions en 1984.
(25) On en trouvera une liste provisoire, in Kouchner (Bemard), Charité Business, Paris, Le Pré aux Clercs, 1988, p. 115 et s. Signalons aussi que l'ordre des Missionnaires de la Charité, fondé par Mère Teresa, a largement essaimé dans le monde : il y a plus de 2.300 soeurs Missionnaires de la Charité, dans plus de 310 maisons réparties dans 75 pays au moins. A quoi s'ajoutent au moins 200.000 laïcs "coopérateurs de Mère Teresa". Cf. Gonzales-Balado, op. cit., p. 149, 166, 203.
(26) Le versant politique de l'humanitarisme se résume dans la notion de "devoir d'ingérence" dont l'idée parcourt la résolution 688 (5 avril 1991) qui, notamment, "insiste pour que l'Irak permette un accès immédiat des organisations humanitaires internationales à tous ceux qui ont besoin d'assistance dans toutes les parties de l'Irak" (point 3). Ce texte doit beaucoup à l'initiative juridique du professeur Mario Bettati et aux efforts politiques de Bemard Kouchner et du Président Mitterrand. Cf. Bettati (M.), et Kouchner (B.) (éd.), Le devoir d'ingérence, Peut-on les laisser mourir ?, Paris, Denoël, 1987. Toute la question, bien entendu, est de savoir au service de quel programme politique ce principe sera utilisé.
(27) Vial (Charles), "Le salut par les planches", Le Monde, 13 décembre 1985.
(28) Cf. Messica (Fabienne), Les bonnes affaires de la charité, Paris, Plon, 1989, Viratelle (Gérard), "Le marché de la solidarité", Forum du développement, octobre 1985; Emmanuelli (Xavier), "L'humanitaire; détournement de biens moraux", Le Monde, 5 avril 1990.
(29) Si le festival de Woodstock peut passer pour l'expression d'un désaveu à la polilique américaine de l'époque, on imagine mal qu'il fût organisé afin de recueillir des fonds pour les victimes d'une quelconque catastrophe !