L'icône de l'Eglise
la Figure mythologique de Mère Teresa

Tiré du livre de Perrot, Rist et Sabelli : La mythologie programmée

L'"aide au développement" s'était mise en place, dès la fin des années cinquante, à partir d'une critique de la seule philanthropie. On était convaincu, à l'époque, que la planification étatique devait prendre le pas sur la charité individuelle et que, pour assurer le bien-être des populations du tiers monde, il fallait s'attaquer aux causes de la misère plutôt que soigner ses symptômes.

Vingt-cinq ans plus tard, sous l'influence de divers facteurs, les perspectives avaient changé : la sécheresse du Sahel relançait l'aide d'urgence et entraînait une médiatisation des ONG comme Médecins sans Frontières ou Band Aid, la Banque Mondiale et le BIT proposaient de satisfaire en priorité les "besoins fondamentaux" et, dans les pays industriels, le libéralisme et le "moins d'Etat" revenaient sur l'avant-scène.

C'est alors que l'on "découvrit", ou que l'on inventa, le personnage de Mère Teresa (1). Bien que son action concrète, à Calcutta, eût commencé en 1948 déjà, personne ou presque n'en avait entendu parler. En quelques années, plus personne ne pouvait l'ignorer. Mère Teresa avait été "choisie par l'histoire" pour symboliser la nouvelle bonté, naguère déconsidérée, et imposer un consensus universel autour de la philanthropie moderne, désormais compatible avec les valeurs ambiantes : individualisme, humanitarisme, affirmation du sujet moral, politique des droits de l'homme, mais aussi vertu de l'initiative privée, gestion optimale des ressources financières et efficacité.

La figure mythologique de Mère Teresa, ancrée et légitimée par la tradition religieuse dans laquelle elle s'inscrit, a donc permis de rendre acceptables socialement des pratiques qui passaient pour être d'un autre âge, en rendant leur critique impossible. Non seulement la figure emblématique de Mère Teresa déclencha, grâce aux médias, une immense aspiration collective à faire le bien de cette manière-là, mais encore elle fit passer pour criminel quiconque se risquerait à douter du bien-fondé ou de l'efficacité de cette forme de charité.

L'inscription mythique du personnage rend caduc le débat idéologique (le Bien ou la bonté ne sont plus de gauche ni de droite) et permet la mise en programme de la bienfaisance, du don, du secours immédiat comme seule manière efficace de ne pas être accusé de non-assistance à personne en danger de mort. Au moment où le doute envahit le champ du "développement", semé d'échecs plutôt que de succès, où le rêve d'une société devenue plus juste grâce aux changements de structures s'évanouit, la société dissimule son désarroi et se retrouve unanime autour de la morale d'urgence imposée par les médias qui ne cessent de montrer la charité en train de se faire.


Une sainte moderne

c'est dans cette conjoncture qu'apparut le personnage de Mère Teresa : humble moniale ignorée du plus grand nombre, elle fut élevée, au cours des années "70", à une célébrité universelle sans doute contraire à ses convictions personnelles. En effet, la mythologie programmée repose sur l'émergence de figures choisies par l'histoire dont le rôle est socialement institué, à travers des rites spécifiques, qui métamorphosent les individus concrets pour leur accorder, dans un champ donné, une valeur symbolique si forte qu'elle entraîne l'apparition d'une croyance partagée.

Plus que tout autre peut-être, le cas de Mère Teresa est exemplaire pour dévoiler les mécanismes d'institution des figures mythologiques, dans la mesure où le "choix de l'histoire" s'est effectué à travers une série d'événements dont on a largement rendu compte et qui ont fait l'objet d'analyses minutieuses.

La notoriété de Mère Teresa tient au fait que son personnage "joue sur deux tableaux" ou, plus exactement, qu'il est parvenu à occuper une position dominante dans deux champs différents : celui de la religion et celui de la solidarité. Le premier participe du mythe, de cette "réserve de sens" ancienne dans laquelle l'histoire vient puiser pour légitimer les pratiques sociales, le second est occupé par une série d'acteurs "laïcs " ou agnostiques, qui s'efforcent de conquérir le marché de la bonté au nom de leur "vocation humanitaire". Certes, Mère Teresa n'est pas seule à se situer à la charnière de ces deux espaces sociaux : soeur Emmanuelle ou l'abbé Pierre, par exemple, se retrouvent dans une position comparable mais ne sont jamais parvenus à susciter une aussi grande popularité parce que leur personnage n'a pas fait l'objet d'une construction aussi complète, parce qu'ils n'ont pas été aussi distingués, à l'occasion de nombreux rituels, que Mère Teresa.

Il faut donc commencer par comprendre comment le personnage de Mère Teresa a été mis en place au sein de l'Eglise romaine, pour servir des objectifs propres à ce champ particulier (2), et repérer la manière dont certains symboles ont été manipulés afin de lui conférer, de son vivant déjà, la qualité de "sainte".

Un tel résultat n'a pu être obtenu que par une construction spécifique du personnage qui dépend autant du poids des mots que du choc des photos. Ainsi, premièrement, on a puisé dans l'archétype de la Vierge Marie. Celle-ci, bien entendu, constitue le modèle explicite de la plupart des moniales et la référence prédominante des missionnaires de la Charité. Mais Mère Teresa en retient, plus que d'autres, une série importante de caractéristiques. Et d'abord le vêtement. On dira qu'il s'agit simplement du sari traditionnel adopté par Mère Teresa, en 1948, lors de sa "seconde conversion", pour manifester son acculturation à la société indienne (3).

Mais comment négliger le fait que le style de ce sari est aussi celui qui mieux que d'autres habits monastiques - ressemble le plus aux représentations traditionnelles de la Vierge et que les trois bandes bleues qui bordent le tissu constituent un discret rappel de la couleur consacrée par l'iconographie mariale ? Les attitudes liées au personnage sont elles aussi caractéristiques : deux images sont en effet emblématiques de Mère Teresa : la première la montre tenant dans ses bras un de "ses" enfants sauvé de la misère, ce qui est un renvoi explicite aux représentations de la Vierge à l'enfant (4). La seconde la présente parcourant l'indicible mouroir de Calcutta dont s'occupe sa Congrégation : rappel clair de la Mater dolorosa, bouleversée et confiante face à la mort.

En second lieu, Mère Teresa est très souvent présentée comme une sainte. Or l'hagiographie a ses règles, voire ses stéréotypes : l'exemplarité de la vie des saints ne peut se satisfaire des conditions moyennes ni des existences banales. Il faut des circonstances exceptionnelles et des actes extraordinaires qui expriment la puissance de Dieu. C'est sans doute pourquoi le "biographe officiel" de Mère Teresa - dont l'ouvrage se borne à rapporter, à la demande de Mère Teresa, les souvenirs qu'elle lui a racontés (5) - n'hésite pas à prendre des libertés avec l'histoire pour donner à son texte le caractère d'une vita spiritualis conçue pour l'édification des fidèles (6). On en mentionnera trois :

Quoi qu'il en soit, la modestie des origines, l'ignorance du savoir "selon le siècle" et la solitude caractérisent de nombreuses vies de saints. Pourquoi n'en pas faire bénéficier le personnage de Mère Teresa pour le conformer à ses modèles (10) ?

Enfin, puisque, dans l'Eglise romaine, la qualité de saint doit être sanctionnée par un procès en canonisation dont le succès dépend de l'existence de miracles reconnus, les biographes de Mère Teresa n'hésitent pas à lui en imputer. Le plus merveilleux est rapporté par Malcolm Muggeridge (11) : alors qu'il tournait un film sur Mère Teresa, dans le célèbre "mouroir" où la lumière était extrêmement faible, il eut la surprise de découvrir, en développant la pellicule, que la lumière était en fait d'une qualité tout à fait particulière, et spécialement belle. Il en conclut qu'il avait ainsi enregistré "le premier miracle photographique authentique".

Tout cela explique donc l'exceptionnelle faveur dont Mère Teresa jouit à Rome puisqu'elle reçut en 1971, des mains de Paul VI, le Prix de la Paix Jean XXIII et, en 1974, le Prix Mater et Magistra. A n'en point douter, du point de vue de l'Eglise, Mère Teresa a acquis un statut extraordinaire, qui dépasse largement celui auquel pourrait prétendre tout autre religieux : la quasi-sainteté à laquelle elle a déjà accédé lui attire une vénération qui est d'ordinaire réservée aux défunts qui vivent dans la compagnie de Dieu.


Médailles et medias

Et pourtant, Mère Teresa ne se contente pas d'occuper cette position suréminente dans le champ religieux. Bien qu'elle ait choisi voici soixante ans d'entrer dans les ordres et donc de renoncer au monde, elle est aujourd'hui universellement connue et célébrée, alors même qu'il existe de par le monde de multiples personnes - religieuses ou non dont l'abnégation, le souci des pauvres et l'engagement sont aussi admirables que ceux de Mère Teresa et que l'on trouve à Calcutta de nombreux groupements (notamment dans le cadre du culte de Kali) qui, comme l'ordre qu'elle a fondé, prennent soin des mourants et des sans-toit. Il faut tenter de repérer plus précisément les éléments spécifiques qui ont permis que Mère Teresa soit choisie comme le symbole moderne de l'engagement humanitaire et de la solidarité, à une époque où la religion institutionnalisée est loin de jouir du crédit qu'elle avait autrefois. Or comment ne pas reconnaître que le personnage de Mère Teresa a été imposé à un public immense dont la majorité est détachée ou ignorante du christianisme ?

On remarquera d'abord que les valeurs de l'humanitarisme laïc recoupent largement celles du christianisme et que les images de la Vierge et des saints subsistent dans les représentations culturelles occidentales : on ne peut les ignorer, même en faisant profession d'agnosticisme.
Mais il y a plus. L'imaginaire collectif considère sans doute Calcutta comme l'un des lieux les plus misérables de ce monde où des dizaines de milliers de gens dorment et meurent sur les trottoirs dans l'indifférence générale, où les inondations sont fréquentes et dévastatrices, où la faim et la pollution constituent des fléaux endémiques. Or, c'est précisément là que Mère Teresa a choisi de travailler. Preuve que ceux qui vivent dans la plus grande déréliction ne sont pas totalement abandonnés. Mais on pourrait aussi se demander ce que Mère Teresa a réussi à transformer, en quarante ans d'action opiniâtre. Tout au long de cette période, de nombreuses tentatives ont été faites, à Calcutta, pour soulager le sort des plus pauvres, grâce aux efforts des Naxalites (d'inspiration marxiste) et des groupes d'action sociale créés par des réformateurs indiens (se réclamant de Ramakrishna, Vivekananda, Sri Aurobindo, etc.). Le Père Subir (catholique) a lui aussi pris la tête de manifestations populaires d'habitants de bidonvilles (bustees) défendant leurs droits. En revanche, Mère Teresa n'a jamais participé à ces mouvements sociaux.


A lire :
- La mythologie programmée, Perrot, Rist et Sabelli.
- Le mythe de Mère Térésa. Christophe Hitchens.

A vsiter:
- Mère Teresa : tout sauf une sainte...
- Censeur des pauvres, amie des riches. Mère Teresa, une sainteté médiatique.

notes:
(1) - Ce texte concerne, non la personne concrète de Mère Teresa mais le personnage construit. Cette distinction est d'autant plus difficile à opérer que tout est mis en oeuvre, en l'occurence, pour la rendre impossible. En effet, on estime dans la pensée ordinaire que, puisque Mère Teresa est admirable et irréprochable, ce qu'elle représente (et qu'on lui fait représenter) doit l'être aussi. Certes, aucun personnage public n'échappe au fait que l'image que l'on donne de lui diffère de la "réalité" de sa personne privée; mais, en général, c'est la fonction qui façonne l'image alors que, dans le cas de Mère Teresa, c'est l'effet inverse que l'on cherche à produire.
(2) - Mère Teresa représente une théologie préconciliaire, c'est-à-dire hostile aux transformations structurelles ainsi qu'aux dialogues interculturels, inter-religieux et oecuméniques, incapable de remises en questions sur les problèmes de la sexualité et des moyens anticonceptionnels "anciens", inféodée aux positions vaticanes et au principe de la hiérarchie, fermée à la participation des laïcs et des femmes dans les affaires ecclésiastiques, préoccupée de son seul salut grâce à l'ascèse et au renoncement. Présenté comme un modèle de sainteté, le personnage de Mère Teresa renforce l'aile conservatrice de l'Église, qui s'est exprimée notamment dans la condamnation des théologiens latino-américains de la libération. Sur la question de la construction du personnage ecclésiastique de Mère Teresa on consultera l'excellent livre de Fischer (Werner Ludwig), Mutter Teresa von Kalkutta Ein Heiligkeitsmodell des zeitgenössischen Katholizismus (thèse de Dr en philosophie, Goethe Universität), Frankfurt a. Main, 1983, 256 + xxiii p.
(3) - Cette volonté d'acculturation est d'ailleurs toute relative. Si elle était déterminante, on ne comprendrait pas que les Missionnaires de la Charité, membres de sa congrégation, portent le même sari dans leurs communautés d'Afrique, d'Irlande, de Berlin ou des Etats-Unis.
(4) - Dans le livre d'Édouard Le Joly (s.j.), Mère Teresa et les Missionnaires de la Charité, Paris, Le Seuil, [1977] 1979, cette image apparait comme la "photo officielle", la seule qui porte, au-dessous, la signature de Mère Teresa (p. 221).
(5) Il s'agit du livre du P.E. Le Joly (op. cit.), publié d'abord en anglais avec imprimatur.
(6) Sur ces divers points, cf. Fischer (Werner), op. cit.
(7) Le Joly, op. cit., p. 16; cf. aussi Muggeridge (Malcolm), Mère Teresa de Calcutta, Paris, Le Seuil, 1973 [1971], p. 14, La Croix du 19 octobre 1979, etc.
(8) Le Joly, op. cit., p. 15.
(9) Ibidem, p. 25.
(10) Il s'agit bien entendu de faire apparaître le sujet hagiographique comme celui ou celle qui suit "depuis son plus jeune âge" une trajectoire cohérente, orientée selon une logique dont la preuve repose sur la chronologie. Cf. Bourdieu (Pierre), "L'illusion biographique", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, juin 1986, p. 69-72.
(11) Op. cit., p. 38. Pour d'autres miracles, cf. Gonzalez-Balado (José-Luis), Le Sari et la croix, La vie et l'oeuvre de Mère Teresa de Calcutta, traduit de l'espagnol, Paris-Montréal, Mediaspaul et Editions Paulines, 1987, p. 210.

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