L'intelligence et le QI (Suite)

Pour illustrer comment la capacité de la pensée rationnelle diffère de l'intelligence, considérons cette question : s'il faut 5 minutes à 5 machines pour faire 5 bidules, combien de temps cela prendra à 100 machines pour faire 100 bidules ? La plupart des gens sautent instinctivement sur la mauvaise réponse qu'ils "pressentent" comme vraie : 100, même s'ils le regrettent ensuite. Quand Shane Frederick de Yale posa cette question, et deux autres tout aussi contre-intuitives, à environ 3400 étudiants des Etats-Unis, dont Harvard et Princeton, deux des plus prestigieuses, seuls 17% ont correctement répondu aux trois (voir plus bas). Un tiers des étudiants a échoué à toutes les questions1.

Nous rencontrons des problèmes de ce genre tous les jours. Sans un raisonnement prudent et rigoureux, nous les traitons mal, probablement parce que nos cerveaux utilisent deux systèmes différents pour élaborer l'information. L'un est intuitif et spontané, l'autre est réfléchi et raisonné. Le processus intuitif peut bien nous servir dans certains domaines, comme par exemple choisir un partenaire potentiel, ou dans des situations où l'on a beaucoup d'expérience. Mais cela peut nous faire trébucher dans d'autres, comme quand nous surévaluons notre propre perspective égocentrique. Traiter de manière délibérative, d'un autre côté, est la clé de la résolution des problèmes conscients et peut nous aider à dépasser nos tendances intuitives si elles nous mettent sur une fausse route.

Le problème avec les tests de QI, c'est que tandis qu'ils sont efficaces pour ce qui est d'évaluer nos aptitudes délibératives, qui impliquent la raison et l'utilisation de la mémoire de travail, ils sont incapables d'évaluer notre tendance à les utiliser quand la situation l'exige. C'est une distinction cruciale, comme Daniel Kahneman de l'Université de Princeton l'a expliqué : l'intelligence concerne la puissance du cerveau, tandis que la pensée rationnelle concerne son contrôle. "Certaines personnes, qui sont intellectuellement capables, ne font pas l'effort de se lancer très loin dans une pensée analytique, et sont enclins à faire confiance dans leurs intuitions" explique Evans. "D'autres vérifient leurs sentiment et raison internes, et s'assureront qu'ils ont une justification pour tout ce qu'ils font." Un test de QI ne peut pas prédire laquelle de ces deux voies sera choisie par l'individu, d'où l'étonnement de certaines personnes à propos de Bush ou Sharon Stone, supposés être des gens malins, mais qui agissent stupidement.

L'idée que Bush n'est qu'une personne "stupidement intelligente" parmi tant d'autres, et que l'intelligence est un mauvais indicateur de la "pensée correcte", vient d'une série d'expériences qui ont comparé les performances de gens avec des capacités intellectuelles variées, sur des tâches rationnelles. Dans une étude publiée en 2008, Stanovich et Richard West de l'Université James Madison en Virginie, ont trouvé qu'il n'y avait aucune corrélation entre l'intelligence et la capacité d'une personne à éviter certains pièges communs de la pensée intuitive2.

Stanovich et d'autres ont trouvé que dans certains types de tâches de réflexion, comme celles impliquant des ratios, probabilités, raisonnements déductifs et rétrospéctifs, les personnes intelligentes y arrivaient mieux. Ceci est particulièrement vrai quand des pièges intuitifs sont manifestes, tout spécialement si une réponse correcte dépend de la logique ou du raisonnement abstrait, les aptitudes que les tests de QI mesurent bien. Mais la plupart des chercheurs sont d'accord pour dire que, surtout, la corrélation entre l'intelligence et la prise de décision correcte est faible. L'exception est quand les gens sont avertis qu'ils pourraient être vulnérables à certains biais de la pensée, où ceux avec des QI élevés tendront à faire mieux. Evans explique que tandis que les gens intelligents ne raisonnent pas toujours plus que les autres, "quand ils raisonnent, ils raisonnent mieux".

Par exemple, considérons le problème suivant. Jacques regarde Anne, et Anne regarde Georges; Jacques est marié, Georges ne l'est pas. Y a-t-il une personne mariée qui regarde une personne non mariée ? Si on leur demande de choisir entre "oui", "non" ou "ne peut pas être déterminé", la vaste majorité des gens choisiront la troisième option . ce qui est incorrect. Si on leur dit de raisonner avec toutes les options, ceux avec un QI élevé sont plus susceptibles d'arriver à la bonne réponse (qui est "oui" : nous ne connaissons pas le statut marital d'Anne, mais quoi qu'il en soit, une personne mariée regarderait bien une non mariée). Ce que cela signifie, dit Stanovich, c'est que "les personnes intelligentes y arrivent mieux seulement quand on leur dit ce qu'il faut faire."

Perkins explique ceci comme suit : "le QI indique une plus grande capacité de la cognition complexe pour des problèmes nouveaux. Mais ce que nous appliquons à cette faculté est une autre question. Pensez à nos esprits comme à des projecteurs. Le QI mesure la luminosité du projecteur, mais là où nous le dirigeons est aussi important. Certaines personnes ne pointent pas leur projecteur de l'autre côté du problème, pour de nombreuses raisons : idées bien arrêtées, pour éviter ce qui pourrait leur être perturbant, simple hâte... Un puissant projecteur plus élevé en soi n'est pas une protection contre de telles folies." En effet, il semble même que les "super-intelligents" ne soient pas immunisés. Une enquête sur les membres de Mensa (l'association des QI élevés) au Canada dans les années 1980, a révélé que 44% d'entre eux croyaient en l'astrologie, 51% croyaient aux biorythmes et 56% aux extra-terrestres3.

 


Pour aller plus loin :
- Stimuler ses neurones... Oui mais comment ? Alain Lieury.
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Des idées reçues en psychologie, Jerome Kagan.
- La Mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould
- Nous ne sommes pas programmés. Richard C Lewontin.

A visiter :
- Le quotient intellectuel.
- Les informations sur l'intelligence et le QI.
- Le quotient d'intelligence.
- Racisme et Q.I.

Notes :
1- Cognitive Reflection and Decision Making. Journal of Economic Perspectives, 2005, vol. 19, issue 4, pages 25-42.
2- On the Relative Independence of Thinking Biases and Cognitive Ability. Journal of Personality and Social Psychology, vol 94, p 672.
3- Skeptical Inquirer, vol 13, p 216.

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