Les générateurs d'ions négatifs
une imposture médicale

Sur le marché des trucs qui guérissent tout, l'ioniseur crachant des ions négatifs, voire un peu d'ozone, est, paraît-il, la panacée. Il suffirait d'appuyer sur un petit bouton et vous voilà débarrassé de vos insomnies, de votre tension, migraine, nausées, essoufflements ou asthme pour ne mentionner que quelques-unes des pathologies concernées par cet appareil miraculeux.

Le principe des générateurs d'ions négatifs n'est pas nouveau. Une charge électrique est appliquée à des particules en suspension dans l'air comme la poussière et le pollen, celles-ci sont refoulées laissant un air "nettoyé" derrière. Les collecteurs de poussière utilisant le principe d'une charge électrique sont employés avec succès dans l'industrie, connus habituellement sous la forme de filtres électrostatiques. Les générateurs d'ions négatifs sont en fait de grossières versions de ces filtres électrostatiques. Pour enlever efficacement la poussière de l'air, tout l'air doit passer dans la zone chargée. C'est la raison pour laquelle les filtres électrostatiques efficaces utilisent des plaques chargées électriquement avec une surface très importante et font circuler l'air avec un ventilateur.

Les générateurs d'ions négatifs délivrent leur charge électrique à partir de petites aiguilles tranchantes pas très larges. L'air à proximité des aiguilles reçoit la plupart de la charge électrique, et l'air restant demeure tel quel. Malheureusement, un gaz toxique, l'ozone, est produit à chaque fois qu'une décharge électrique a lieu dans l'air. Les éclairs d'un orage et les moteurs produisant des étincelles produisent toujours de l'ozone. Les filtres électrostatiques et les générateurs d'ions négatifs produisent donc de l'ozone.

Les générateurs fabriqués avant les années 1960 produisaient tellement de ce gaz qu'ils furent considérés comme dangereux aux Etats-Unis et interdits. Il est intéressant cependant de noter que beaucoup des recherches scientifiques faisant référence à l'efficacité des ions négatifs datent de l'époque où les seuls générateurs disponibles à la vente produisaient une énorme quantité d'ozone, alors que l'ozone était encore considéré, de façon tout à fait erronée, par la plupart comme un composant fortifiant et revigorant de l'air frais tel qu'à la campagne ou la mer.

Les deux chercheurs les plus souvent cités au sujet des ions négatifs sont le Professeur Félix Sulman du Département de pharmacologie appliquée de l'Université Hébraïque de Jérusalem et le Professeur Albert Krueger, Professeur Emérite de bactériologie à l'Université de Californie. Le Dr Krueger déclarait que les ions négatifs amélioraient la croissance des plantes et affectaient la production de certaines hormones chez les animaux. Il est étonnant qu'une telle déclaration n'ait pourtant pas rencontré d'écho plus favorable au sein de l'industrie végétale, qui aurait ainsi pu trouver dans cette "découverte" une manière de produire plus et meilleur marché. La dernière affirmation a cependant suscité plusieurs programmes de recherche (plus spécialement par le département du Dr Sulman) sur les effets des ions négatifs sur l'homme.

Les recherches du Dr Sulman se concentraient sur les effets des vents des déserts chauds sur les humains. Sa théorie est que les ions positifs dans ces vents sont la cause de leur caractère désagréable, et que les ions négatifs rétabliraient l'équilibre. Ces vents ont été appelés "vents mauvais" ou "vents des sorcières". Le Dr Sulman a fait quelques expériences pour prouver son hypothèse1. A Jérusalem, il est bien connu que le Dr Sulman a effectué des recherches visant à aider les personnes "sensibles au temps", et qui souffrent pendant ces vents venant du désert. Dans un de ses projets, des individus étaient traités avec des ions négatifs et on leur demandait comment ils se sentaient. Environ 30% du groupe traité disait être soulagé par le traitement. Pourtant, un rapide coup d'oeil sur les résultats montre que 30% est le taux de réussite généralement affecté à l'effet placebo. Tout simplement, cela signifie que 30% des patients auraient pu se sentir mieux, même en l'absence de tout traitement réel.

Lors d'une autre étude, le Dr Sulman tenta de prouver qu'un changement dans les conditions du temps se reflétaient dans la sécrétion hormonale de 500 femelles2. Il affirmait avoir effectué une étude en double aveugle pour éliminer l'effet placebo. Dans une étude en double-aveugle, ni l'expérimentateur, ni le sujet ne connaissent les conditions, ce qui élimine tout biais et préjugé. Regardés d'un peu plus près, les comptes-rendus du Dr Sulman révèlent que l'expérimentateur ajustait les conditions jusqu'à ce que les résultats requis se produisent. De tels comptes-rendus seraient excusables venant de la part de quelqu'un ignorant ou d'inexpérimenté en ce qui concerne les méthodes scientifiques, mais lorsqu'ils sont publiés par un professeur en pharmacologie, on ne peut que suspecter, et avec raison, un certain préjugé.

Les résultats de ces comptes-rendus sont très décousus, et ne donnent aucune assurance que les essais aient été conduits d'une manière tout à fait scientifique. De plus, le Dr Sulman agissait dans un but intéressé, étant lui-même financièrement associé à l'une des plus grosses entreprises de fabrication de générateurs d'ions négatifs. Bien entendu, les résultats du Dr Sulman recommandaient tout recours à la thérapie des ions négatifs, reposant sur ses "preuves" expérimentales de leurs effets bénéfiques. Les fabricants de générateurs d'ions se servent bien évidemment des déclarations du Dr Sulman comme caution "scientifique" pour la vente de leurs produits et de toute la littérature y relative.

Etant donné que le Dr Sulman n'a présenté aucune preuve convaincante que ses essais ont été réalisés de façon rigoureusement scientifique, et donc que l'effet placebo ait été totalement éliminé, ses déclarations ne peuvent être considérées comme valables. Les affirmations selon lesquelles les générateurs d'ions négatifs aident les asthmatiques à mieux se sentir ont été réfutées dans au moins deux études indépendantes et impartiales menées rigoureusement2, 3. Les générateurs d'ions négatifs n'ont pas gagné leurs galons en tant que méthode de guérison dans quelque branche de la médecine qui soit, mais il font encore les beaux jours des marchands d'illusion.


- Identification et analyse des différentes techniques d’épuration d’air intérieur émergentes. ANSES, 2017.
- Les ions de l'air et le confort humain.
- L'effet placebo.
- Pourquoi ça marche ?
- Les produits attrape-nigauds.

Références :
1- Sulman, F.G., Levy, D., Levy, A., Pfeifer, Y, Superstine, E. & Tal E. (1974a) Air-ionometry of hot, dry dessert winds (Sharav) and treatment with air ions of weather-sensitive subjects, International Journal of Biometeorology, 18: 313-318.
2- Sulman, F.G., Levy, D., Pfeifer, Y, Superstine, E. & Tal E. (1974b) Effects of the sharav and bora on urinary neurohormone excretion in 500 weather-sensitive females, International Journal of Biometeorology, 18: 313-318.
3- Preliminary experiments with ionised air in asthma. Zylberberg B. & Loveless, M.H. Journal of Allergy,(1960) pp 30-4.
4- Effects of long-term ionised air treatment of patients with bronchial asthma. Jones, D.P, O’Connor, S.A., Collins, J.V. & Watson, B.W. Thorax, 197631 pp42-32.

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