Irrigation du colon
et théorie de l'auto-intoxication

Le triomphe de l'ignorance sur la science.

Par Edzard Ernst.

La théorie de l'auto-intoxication déclare que des sous-produits d'une digestion incomplète pourraient empoisonner le corps, et donc causer des maladies. Les origines de cette théorie remontent à l'époque de la médecine des anciennes civilisations. Dans le monde Occidental, la médecine humorale reposait sur l'idée que toutes les maladies étaient causées par un déséquilibre des quatre humeurs du corps. A l'inverse, la santé constituait un équilibre combiné de ces humeurs. On croyait que les déchets formés dans l'intestin étaient un contributeur potentiel important d'un tel déséquilibre. Hippocrate, et plus tard Galien, considéraient "l'auto-intoxication" comme un facteur étiologique majeur de la maladie1.

Le remède semble tout aussi évident : pour minimiser la menace d'une auto-intoxication, le temps de contact avec le matériel toxique dans les intestins devra être réduit. Les purgatifs de toutes sortes étaient donc la réponse. Les clystères (lavements) de différents types formaient ainsi une partie importante des traditions médicales Chinoise, Hindoue, Sumérienne, Egyptienne et autres. A travers l'histoire de la médecine, le colon était traité "par des attaques en amont avec les purges, en aval avec les douches et de front par le chirurgien2".

Durant le 19° siècle, la théorie de l'auto-intoxication représentait la doctrine maitresse de la médecine. Des médecins français comme Charles Bouchard (1837-1915), qui a inventé le terme3, et Frantz Glenard de Lyon (1848-1920) étaient des meneurs dans le domaine4. Des médecins allemands comme Ludwig Brieger (1849-1919) et Herman Senator (1834-1911) ont enrichi la théorie en prétendant avoir identifié les processus chimiques sous-jacents à la formation des toxines : la putréfaction intra-intestinale des protéines.

La liste des symptômes de l'auto-intoxication était longue : fatigue, dépression, anxiété, neurasthénie, manque d'appétit, migraine et épilepsie pour n'en citer que quelques-uns. Les mouvements réguliers de l'intestin demeuraient la clé pour être en bonne santé5. L'obsession de nombreux patients avec leurs intestins en faisaient des proies faciles pour les charlatans de tous poils. A la fin du 19° siècle, les marchés étaient inondés de pilules et d'elixirs, tout comme d'appareillages de lavements internes, ou de praticiens de massages abdominaux. Ils cherchaient tous à débarrasser le colon de son contenu, et les patients de leur argent.

Les lavements d'évacuation étaient délivrés pour obtenir des résultats immédiats, et les lavements de rétention étaient proposés comme option pour administrer des agents thérapeutiques. Tout y passait, du miel au vin, de la bière et des substances moins bénignes comme l'urine ou le tabac étaient utilisées. Les déclarations thérapeutiques devenaient plus audacieuses en même temps que le "charlatanisme colonique" croissait.


Deux partisans exemplaires

Charles A. Tyrell(1843-1918) était particulièrement agressif dans la promotion de ses livres et surtout de ses appareils thérapeutiques : la "Cascade"6. Il s'agissait d'une bouteille d'eau en caoutchouc qui contenait 5 litres de liquide. Le patient devait insérer le bec de la bouteille dans son rectum et s'assoir sur l'instrument. Le poids de corps du patient créerait alors la pression nécessaire pour envoyer le fluide dans son colon. Tyrell faisait de grandes campagnes de publicité pour sa "Cascade" comme traitement de tout, allant du choléra aux rhumatismes. Comme la plupart des charlatans, il mettait l'accent sur le fait que son traitement était naturel et de ce fait sans danger.

En même temps, il critiquait la médecine conventionnelle pour son utilisation de remèdes poisons qui étaient nocifs pour le patient. Comme la plupart des bonimenteurs, il compensait son manque de connaissance médicale par un savoir-faire évident dans le monde des affaires. Plus de 100 éditions de son livre ont été publiées, sa "Cascade" a été vendue par millions dans le monde, et son institut lui a apporté la fortune. Comme beaucoup de vendeurs de poudre de perlimpinpin, il faisait la promotion de son traitement comme une véritable panacée sans jamais en apporter de preuves convaincantes.

John Harvey Kellogg était un peu plus respectable, bien que partisan enthousiaste de l'auto-intoxication. Ce médecin du Michigan affirmait que la thérapie du colon avait permis d'empêcher la chirurgie chez 20 de ses 40000 patients souffrant de maladie gastro-intestinale"7.


Un soupçon de science

Au tournant du siècle, le marché des appareils, des pilules laxatives et des elixirs explosait comme jamais auparavant. Une profusion sans fin de remèdes, vendus en boutique et par correspondance, promettant la santé grâce à des mouvements intestinaux réguliers, "ouvrait les bourses des hommes en ouvrant leur intestin"8".

A cette époque, la notion d'auto-intoxication avait même reçu le soutien de personnes inattendues comme Metchikoff, qui avait reçu un Prix Nobel pour sa théorie de la phagocytose. Il pensait que "l'empoisonnement chronique par des microbes intestinaux affaiblit nos éléments cellulaires… et pourrait provoquer le phénomène de la sénilité"9".

Le charlatanisme colonique a été rapide pour ce qui était de récupérer cette approbation apparente des tours d'ivoire de la science. Désormais, ses promoteurs étaient heureux de faire remarquer que l'auto-intoxication était soutenue par les meilleurs de l'expertise médicale. Des millions ont utilisé l'irrigation du colon parce que la science avait apparemment donné sa bénédiction.



A lire :
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie. Thomas Sandoz.
- Idées folles, idées fausses en médecine, Skrabanek, Mc Cormick.

Liens :
- Les régimes détoxifiants : de l'intox.
- La naturopathie.
- L'hydrotherapie du colon.
- Le jeûne.
- Constipation : faits et mythes.

Références :
1. Thomas SN, Chen N, Chen PSV. Intestinal autointoxication: a medical leitmotif. J Clin Gastroenterol 1989;11:434-41.
2. Hurst AF. An address on the sins and sorrows of the colon. BMJ 1922;1:941-3.
3. Bouchard C. Recherches experimentales sur la tozicité des urines normales. Comp Rendu Soc Biol 1884;1:665-71.
4. Thomas SN, Chen N, Chen PSY. Glenard's disease: the vagaries of visceroptosis. N Y State J Med 1991;91:101-5.
5. Wacher A. Colon-hydrotherapie. Erfahrungsheilkunde 1997;3:132-5.
6. Tyrell CA. The royal road to health. New York: Tyrell's Hygienic Institute, 1894.
7. Kellogg JH. Should the colon be sacrificed or may it be reformed? JAMA 1917;26:68.
8. Young JH. The toadstool millionaires. The medical messiahs and American health quackery. Princeton NJ: Princeton University Press, 1992.
9. Metchnikoff O. Life of Elie Metchnikoff 1845-1926. London: Constable, 1921.

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