Le jargon et les charlatans

"Le mal de prendre une hypallage pour une découverte,
une métaphore pour une démonstration, un vomissement
de mots pour un torrent de connaissances capitales,
et soi-même pour un oracle, ce mal naît avec nous."
(Paul Valéry)

De Jamie Whyte in Crimes contre la logique

Le jargon peut contribuer à clarifier certains propos. Quand c'est le cas, on lui attribue généralement le nom, moins péjoratif, de "terminologie". Par exemple, des termes spécifiquement économiques tels que "valeur actuelle nette", "élasticité des prix "... sont indispensables à ce domaine. En effet, contrairement à leurs jumeaux du langage courant - "valeur", "dépensier"... -, ils peuvent être mesurés avec précision. Stipuler un sens précis pour chacun de ces termes, et surtout, les exprimer en quantités mesurables, permet de formuler et de vérifier plus clairement les idées économiques.

Cette caractéristique n'est pas l'apanage de l'économie. Le rôle que ce genre de terminologie joue dans la formulation et la mise à l'épreuve des théories est la marque distinctive d'une science rigoureuse; cela explique sans doute pourquoi ceux qui souhaitent faire accroire que leurs idées sont frappées au coin de la rigueur scientifique ont tendance à jargonner le plus de possible - c'est le cas des conseillers en gestion d'entreprise, par exemple.

Ces personnes apportent des conseils moyennant de fortes sommes d'argent - conseils qui peuvent se révéler utiles, justifiant ainsi, espérons-le, les honoraires qu'ils réclament. Toutefois, les jeunes hommes et femmes chargés de préparer les présentations des sociétés de conseil sont en proie au doute; aussi judicieux soient-ils, ces conseils paraissent souvent trop simples. Imaginons que votre entreprise ait un problème de surcapacité; dans ce cas, vous avez intérêt à augmenter le volume des ventes ou à diminuer la capacité. Comment augmenter ce volume ? En baissant vos prix, peut-être, en créant de nouveaux points de vente, entre autres solutions. Quelles sont les chances de succès de telles options ? La création de nouveaux points de vente serait trop onéreuse, mais les clients qui achètent le type de produits que vous commercialisez sont extrêmement attachés aux prix. La meilleure solution consiste donc à les faire baisser.

Voilà le genre de choses auxquelles s'intéresse le conseil en gestion d'entreprise. Tout cela est bien joli, mais... venant de diplômés d'universités aussi prestigieuses qu'Oxford ou Cambridge qui vous facturent 3 000 livres la journée, cela ne parait tout simplement pas assez intelligent; d'où la nécessité de recourir à un soupçon de jargon pour rendre le tout un peu plus percutant.

En l'occurrence, cela consiste à substituer des termes aussi ronflants qu'étranges et obscurs à des mots empruntés au quotidien, modestes et compréhensibles par tous - rien de plus; les consultants n'accompagnent cette substitution d'aucune rigueur supplémentaire, aucune mesure précise qui ferait défaut au langage courant. Quand la terminologie scientifique est un outil de clarification et de vérifiabilité, le jargon du conseil en gestion dissimule des déclarations d'une simplicité biblique derrière le voile d'un verbiage chaotique.

Même si vous êtes sûrement peu nombreux à exercer cette profession, nombre d'entre vous auront sans doute été confrontés à son langage, qui envahit aujourd'hui le monde des affaires et, de plus en plus, ceux du journalisme et de la politique. Certains mots doivent nécessairement être intégrés dans le discours chaque fois que la grammaire le permet - parfois même quand elle ne le permet pas. Si les modes changent, "exercer un effet de levier ", " capital intellectuel", "benchmark" et "dans le futur", sont des expressions dont on ne se lasse jamais. Imaginez, par exemple, que le mode de direction de votre société empêche les idées judicieuses du personnel d'être entendues en haut lieu, et que d'autres entreprises soient plus performantes sur ce point-là. Cela devient :

À l'issue d'un benchmark avec nos concurrents les plus performants, il s'avère qu'exercer un effet de levier sur notre capital intellectuel révèle un potentiel de croissance significatif dans le futur.

Certains lecteurs auront probablement besoin qu'on leur traduise cette phrase. "Effectuer un benchmark avec" signifie "comparer à". Si vous comparez votre taille à celle des trois hommes les plus proches de vous dans un groupe de gens et qu'il s'avère que vous êtes le plus grand, vous allez dire : "Un benchmark avec les trois hommes qui me sont le plus proches géographiquement a révélé que j'étais au plus haut niveau des performances en termes de hauteur quartile"

Les "concurrents les plus performants" sont un bon exemple d'une chose comparable à l'objet de l'analyse. Ainsi, si vous êtes hollandais et que vous vous trouvez dans un groupe de gens à Barcelone, il peut être présomptueux de vous déclarer "au plus haut niveau des performances en matière de hauteur quartile"; vous dépasserez peut-être d'une tête tous les Espagnols qui vous entourent, mais en ferez probablement une de moins qu'un Hollandais qui sera, lui au plus haut niveau des performances en question; autrement dit, quand il s'agira de vous mesurer à vos "concurrents les plus performants" dans ce domaine, vous serez peut-être un nain.

Le "capital intellectuel" représente toutes les choses que vous savez et qui peuvent s'avérer utiles en affaires. Par exemple, la capacité d'effectuer des additions et la connaissance de la fiscalité font partie du capital intellectuel d'un cabinet d'expertise comptable. C'est là un usage bien particulier du terme "capital". En effet, qu'une société s'en serve ou non dans ses opérations, on appelle généralement "actif" les biens qu'elle possède, ce capital représente ce qui demeure quand le passif de cette société a été déduit de son actif. C'est pourquoi l'expression "actif intellectuel" semblerait plus appropriée. Mais je suppose que ce jargon gratuit n'a, précisément, aucune explication.

La formule "exercer un effet de levier" étant la plus savoureuse, nous la garderons pour la fin.

"Révèle un potentiel de croissance" signifie "pourrait être amélioré", pourvu qu'on souhaite retirer davantage de la chose en question - ce qui est le cas en l'occurrence. La première formule est préférable à la seconde dans la mesure où, quand on retire davantage d'une chose, c'est le chiffre exprimant la mesure de ce que l'on possède qui est en hausse, contrairement à "pourrait être amélioré", "potentiel de croissance" implique une mesure chiffrée de manière précise. C'est pourquoi on optera systématiquement pour cette formule, même si le chiffrage en question est impossible, comme c'est le cas ici.

Le modificatif "significatif" veut dire "beaucoup". Une chose révélant un potentiel de croissance significatif peut être améliorée de beaucoup. Mais "beaucoup" n'est pas le genre de terme employé par des gens qui perçoivent des sommes d'argent significatives en échange de leurs conseils.

Nul besoin d'expliciter l'expression "dans le futur", elle est bien sûr superflue dans toutes les phrases dont le verbe est, précisément, au futur, comme "vous recevrez notre facture dans le futur". Et elle l'est également dans notre exemple, puisque celui-ci parle de potentiel, lequel se réalise toujours dans le futur. Toutefois, cette expression est utile dans la mesure où il est toujours bon d'avoir quelques mots de plus même s'ils n'apportent aucune information supplémentaire, et parce qu'elle met l'accent sur le côté positif de la situation : comme vous l'aurez observé, nous ne regardons pas derrière nous.

Mais revenons au chef-d'oeuvre du jargon des conseillers en gestion : "exercer un effet de levier". Aucune expression n'illustre mieux la parodie de l'emploi terminologique adéquat, en vigueur dans le domaine scientifique, à laquelle ces gens se livrent. Normalement, on obtient un "effet de levier" en exerçant une force sur un objet avec un levier. Celui-ci repose sur un pivot, et on mesure le degré d'effet de levier en effectuant un rapport - entre la longueur du levier d'un côté du pivot, et sa longueur de l'autre côté de ce dernier. La notion d'effet de levier trouve un prolongement tout naturel dans la finance, souvent sous le terme de "taux d'endettement". Si vous investissez 30 000 livres sur vos fonds personnels et empruntez une somme complémentaire pour acquérir une maison d'une valeur de 300 000 livres, votre effet de levier (ou taux d'endettement) est de 9/1 - le montant de votre dette équivaut à neuf fois celui de vos capitaux. L'application de cette expression au domaine financier fait sens dans la mesure où, comme en physique, il implique un rapport précis.

Toutefois, en matière de conseil, "exercer un effet de levier" signifie simplement "utiliser". Cette expression exerce un effet de levier sur des phrases qui, comme celle-ci et l'exemple cité plus haut, n'impliquent pas le moindre rapport. Les consultants en gestion vont jusqu'à dire qu'ils exercent un effet de levier les uns sur les autres. Si je suis patron et que je me retrouve avec trop de travail, c'est que l'effet de levier que mon équipe de consultants exerce sur moi est insuffisant. (je n'invente rien). En résumé, les consultants empruntent à une terminologie correcte un mot dont la signification est presque mathématique, et l'emploient comme synonyme d'un autre dont le sens est plus général et plus courant. Ils rendent vague ce qui était précis, allant ainsi à l'encontre de l'objectif même de la terminologie.

Pourquoi cela ? Eh bien, parce que la résonance technique de "exercer un effet de levier" impressionne et que, à l'instar de "dans le futur", cette expression met l'accent sur le côté positif des choses, exercer sur elles un effet de levier vous permet d'en retirer plus que vous n'avez investi. Ne vous contentez pas d'utiliser, exercez donc l'effet de levier !

Bien que pathétique, la formule n'en a pas moins beaucoup de succès. Et on peut le comprendre; qui n'aurait pas scrupule à facturer 100 000 livres une phrase telle que :

Des entreprises comme la vôtre font meilleur usage des connaissances de leurs employés.

Repérer le jargon n'est pas chose facile. Le premier indice réside dans le caractère incompréhensible de la formulation. Mais il se pourrait aussi qu'une terminologie parfaitement respectable soit employée, et que ce soit vous qui ignoriez ce qu'elle signifie; cela pourrait venir de votre ignorance, non de leurs âneries. C'est cette peur-là, tapie dans un coin de la tête de la plupart des hommes d'affaires, qui les pousse à continuer à opiner béatement du chef tandis que tout ce blabla déferle sur les transparents et les tableaux des présentations de leurs conseillers en gestion. Personne ne veut être démasqué; nous sommes tous spécialistes des dernières théories de la science des affaires !

Une solide maîtrise du sujet - qu'il s'agisse des affaires, de politique ou d'études littéraires - s'impose pour repérer la différence entre terminologie et jargon, et savoir quand l'emploi de mots insolites n'améliore en rien la précision de l'énoncé, mais que ce sont uniquement des synonymes pompeux de termes ordinaires. C'est pourquoi les personnes qui se trouvent à l'intérieur du système sont les mieux placées pour tirer le signal d'alarme. Hélas, il y a toutes les chances que cela ne soit pas dans leur intérêt, c'est sans doute pour cela qu'elles le font si rarement


Pour aller plus loin :
- Crimes contre la logique. Comment ne pas être dupe des beaux-parleurs. Jamie Whyte.
- Statistiques : Méfiez-vous ! Nicolas Gauvrit.
- Le débat immobile Marianne Doury.

A lire aussi :
- Les illusions logiques.
- Les variables de confusions.
- Les pièges et erreurs statistiques.
- Le pouvoir des coïncidences.
- Les corrélations illusoires.

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