La kinésiologie
Dr Jean-Marie ABGRALL

La kinésiologie est un exemple de déviance des techniques fondées sur la "maîtrise du corps". Sous un nom pompeux dont le but est de créer un amalgame avec la kinésithérapie et la physiologie, la kinésiologie et son aspect "éducatif", l'édukinésiologie, représentent un avatar relativement récent des techniques psychosomatiques proposées comme système thérapeutique et éducatif dans le cadre de la notion générale et fumeuse de "développement personnel".


Historique

L'histoire du développement de la kinésiologie est un exemple des créations de bric et de broc qui se développent depuis trente ans dans le domaine de la santé. Les auteurs parlent d'une "intuition", plus ou moins construite autour d'une base physiologique ou fonctionnelle donnée, et au fil du temps y ajoutent des éléments empruntés à d'autres doctrines, en essayant d'en faire un conglomérat plus ou moins acceptable pour les futurs patients.

Dans les années 1960, s'inspirant des données chiropractiques sur les "équilibres organo-musculaires", le docteur Georges Goodheart expose les relations entre organes et groupes musculaires. Pour faire bonne mesure, il y ajoute un doigt de médecine énergétique chinoise (ça se vend toujours mieux avec la médecine chinoise quelque part) et décrit les équilibres entre organes, muscles et "méridiens".

Dans la mouvance du touching, le Dr John Thie, lui, jette les bases de la kinésiologie appliquée à travers le touch for health. Il expose les interrelations entre les différents systèmes, l'équilibre d'un système conditionnant l'intégrité d'un autre (par exemple la vue ne peut être parfaite si l'ouïe est déficiente, ce qui est faux, lire ici). Il définit ainsi quatorze muscles principaux et vingt huit muscles additionnels et établit une méthode de connexion fondée sur l'utilisation de "points" neurovasculaires, de points neurolymphatiques, et sur le balayage des méridiens.

A son tour, le Dr Denisson crée la kinésiologie éducative, ou édukinésiologie, en développant les notions de cerveau droit et cerveau gauche - qui, si elles n'ont pas de réalité anatomo-physiologiques réelle, font partie de l'arsenal théorique de la médecine new-age. S'il est vrai que chez tout individu droitier, l'hémisphère gauche est dominant et est utilisé principalement pour le langage écrit et parlé, on sait aussi que, chez un traumatisé crânien qui a perdu une partie de l'hémisphère gauche, une rééducation est possible, qui permet de "réactiver" les structures identiques de l'hémisphère droit non lésé. A l'inverse, aucune expérience clinique n'a permis de démontrer que le cerveau gauche est celui de la raison et le cerveau droit celui des affects, comme bon nombre de techniques à la mode le suggèrent - pas plus qu'il n'y a un cerveau du conscient et un cerveau de l'inconscient ou du subconscient (1).

Reprenant les éléments énergétiques de Goodheart, le Dr Jimmy Scott développe la théorie selon laquelle des blocages d'énergie anciens ou récents, physiques ou psychiques, influencent nos relations avec l'environnement, et prédéterminent les pathologies présentées. Ainsi pour ce nutritionniste, l'existence d'une allergie est due à un blocage énergétique du sujet confronté à une énergie parasite ne vibrant pas en harmonie avec son énergie primordiale (alors qu'il s'agit d'une réponse immunitaire qui, face à certaines substances sans effet sur la plupart des individus, induit un état pathologique au lieu d’une protection), ou mettant en résonance la zone énergétique bloquée (on nage en plein ésotérisme!). Whiteside, Callaway et Stokes élaborent à la suite le concept one brain/one health (un cerveau/une santé) et orientent leurs travaux sur les causes émotionnelles des troubles psychiques et physiques, qui pourront être corrigées par le désamorçage de ces causes dans le passé, et la libération du système de croyances conditionnées (ouf!). Ils définissent ainsi la "kinésiologie harmonique" ou cerveau intégré.

La kinésiologie comportementale du Dr Diamond va intégrer l'influence de l'environnement sur l'individu (agressologie), celle de ses modes de vie (éthologie et ethnologie), celle de la nutrition (diététique) mais aussi celle des pensées positives et négatives sur le niveau énergétique de l'individu. La Santé intégrale (Professional Kinesiology Practice) est développée par le Dr Bruce Dewe et son épouse Joan en Nelle-Zélande, et élargit l'utilisation de l'équilibrage énergétique. Le Dr Alain Beardall introduit la notion de déterminateur digital, et enfin le Dr Vérity crée la série blue print (empreinte bleue), destinée à éliminer le moi négatif (?) et à trouver l'origine de nos peurs, le moi négatif étant responsable de nos maladies et douleurs, de nos codépendances et des divers héritages qui sont à la base de nos comportements répétitifs (sic!).


Pour aller plus loin :
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury.
- Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas : Et 30 autres questions sur le cerveau de l'homme. Laurent Cohen.

A visiter :
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- Les actualités sur le cerveau
- Les nouvelles de la kinésiologie
- La Kinésiologie. Quand les énergies se déglinguent : 2 exemples entre mille
- Kinésiologie appliquée par les Sceptiques du Quebec.

Notes :
1 - L'ensemble des travaux expérimentaux visant à accréditer l'idée que le cerveau gauche est celui de la raison et le cerveau droit celui du désir, des passions et des affects portent sur l'étude du comportement neuropsychologique de patients cérébro-lésés soit accidentellement, soit à la suite d'interventions majeures. Au rang de ces interventions, la section des corps calleux qui unissent les deux hémisphères crée un individu à deux moitiés de cerveau indépendantes. Outre le fait qu'il s'agit de sujets pathologiques en très petit nombre, il n'est pas possible d'extrapoler les résultats constatés à des sujets à cerveau intact. On peut lire avec profit l'ouvrage du Pr Lucien Israël Cerveau droit-cerveau gauche, Editions Plon, qui dans un langage clair fait le point des constatations neuropsychologiques sur ce sujet tout en montrant leur dimension psychologique et symbolique.

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