Donner la vie
...seulement la transmettre

Claude Lafon in Idées reçues en Biologie

Sans cesse répétée comme une évidence objective, l'idée que la vie, voire la vie humaine, commence dès la fécondation, est pourtant un pur fantasme. Il est vrai que les enjeux philosophiques et éthiques sont considérables mais ils ne justifient pas les entorses avec la vérité que prennent certains.

Car la vie ne commence pas, elle est transmise, la continuité est totale. Il n'y a donc pas de début. Produits par les parents, spermatozoïde et ovule sont des cellules, et comme telles ils sont bien vivants, d'une belle vie cellulaire, la mobilité du spermatozoïde ne trompe pas. En fusionnant au cours de la fécondation, ils ne meurent pas, il n'y a aucun cadavre. Leur fonction est de transférer et de mélanger leurs gènes et leurs cytoplasmes. Ils sont les vecteurs de l'information génétique et de la machinerie permettant de la traiter. Ensuite, lorsque l'oeuf se segmente pour donner un massif pluricellulaire, puis un embryon, plus tard un foetus, il n'y a jamais ni interruption ni commencement.

La vie se poursuit, le développement est graduel et progressif, et c'est de la complexité et de l'intégration qu'émergeront les qualités nouvelles spécifiques de l'organisme puis plus tard de l'humain. Le nouvel être produira des cellules reproductrices et transmettra la vie à son tour. Ainsi, la vie se prolonge sans discontinuité, elle ne naît pas à chaque génération. C'est un fil continu qui se ramifie sans cesse, quasiment à l'infini, comme le feutrage d'un champignon envahit la boîte de Pétri. Une cellule, un individu, ou à une autre échelle une espèce vivante, ne sont qu'un instantané figé dans l'espace temps d'un continuum de matière, d'énergie et d'information. Et comme le témoin passe de mains en mains dans une course de relais, l'information génétique est sans cesse transmise par contact et copie, à la fois semblable et différente, de générations en générations.


Ajoutons que l'expression "dès la fécondation" n'a pas grand sens puisque celle-ci dure chez nous une trentaine d'heures : quel moment choisir ? La reconnaissance et la fusion des deux cellules ? La mise en commun des deux génomes ?
Quant à l'expression des gènes paternels, elle ne débute que quelques jours plus tard. On le voit, l'idée de commencement de la vie est non scientifique, métaphysique et religieuse : elle est la projection sur la réalité extérieure du mythe fondateur des origines et de la Création. Cela vaut sur le plan organique cellulaire et biologique. Cela vaut plus encore pour le commencement de la vie proprement humaine.

Les qualités que l'on attribue habituellement à l'Homme, comme la conscience réfléchie, n'émergent qu'au cours d'une histoire à la fois universelle et unique dans un contexte humain défini familialement, socialement et historiquement. Dans un processus continu quel qu'il soit c'est nous qui fixons arbitrairement les frontières et découpons le réel en étapes successives : que ce soit celles de la multiplication cellulaire, de la germination, de la floraison, ou de tout autre mécanisme organisé dans le temps. Il en est de même pour le développement humain où il n'est possible de fixer une limite objective claire ni au commencement de la vie, ni à celui de l'embryon, du foetus, de l'enfant du jeune, de l'adolescent, de l'adulte ou du vieux... Les frontières sont toujours conventionnelles. La seule fonction de la biologie est de décrire et de comprendre, en repérant des étapes plus ou moins précises : première mitose de l'oeuf; nidation (7e jour); ébauche de ce qui sera plus tard le coeur (2e jour); plaque neurale puis tube neural (du 19e au 28e jour), qualifiés souvent de système nerveux mais à tort puisque ce n'est que bien plus tard que se différencieront les neurones. Les premières structures nerveuses à se différencier sont les plus anciennes sur le plan de l'évolution : moelle épinière d'abord, puis bulbe, puis cervelet, etc.

Le premier signe de maturation de la moelle épinière est la contraction de certains muscles vers la 9e semaine (mouvements non perceptibles par la mère). Vers le 5e mois se met en place le premier réflexe sous-cortical de succion et vers 5 mois et demi le centre bulbaire respiratoire devient fonctionnel (mais pas encore les poumons). Le seuil de viabilité est atteint (sous assistance médicale lourde, et avec de grands risques) mais l'inexcitabilité du cortex est totale. Les hémisphères cérébraux se forment en dernier : du 3e au 6e mois les cellules indifférenciées se multiplient et migrent, leur maturation commence au 6e et 7e mois et apparaissent alors les premières synapses fonctionnelles. A la naissance le comportement reste réflexe; la maturation du cortex se poursuivra des années et des années...

Peut-on dès lors dans cette histoire anténatale repérer des seuils et définir des bornes ? Très certainement, mais en évitant de jouer sur les mots. Lorsqu'on affirme que l'embryon puis le foetus (terme employé après le début du 3e mois) sont sensibles, possèdent la notion du temps, réagissent à l'environnement et interagissent avec la mère, on feint souvent d'oublier que ces mêmes mots s'appliquent aussi à la moindre des cellules. Une cellule aussi communique avec ses voisines, possède une mémoire et une histoire qui marquent son devenir. Dépourvu de système nerveux, l'embryon n'a aucune conscience de lui-même et du monde. La sensibilité ne se met en place que progressivement : vers six à sept mois de grossesse le foetus réagit à son environnement sonore par des changements du rythme cardiaque; vers huit à neuf mois il devient capable de différencier une voix d'homme et une voix de femme et parmi les voix de femmes celle de sa mère. Ces prouesses qui nous émeuvent n'impliquent cependant aucune activité consciente et volontaire.

Il ne faut pas confondre la biologie et le droit. Lorsque l'article 16 du Code civil prévoit que " la loi garantit le respect de l'être humain dès le commencement de sa vie " il n'y a aucune ambiguïté car c'est sur le plan juridique que l'on se situe. Et sur le plan de la loi, la personnalité humaine ne s'acquiert qu'avec la naissance ! Cependant chacun, en toute bonne foi ou avec plus ou moins d'arrière-pensées, comprend cet énoncé de la manière qui lui convient. D'où les multiples incantations ambiguës sur la nécessité de "respecter et protéger la vie humaine dès son origine" ! Pour l'Église catholique : l'être humain est présent "dès la fécondation" et en conséquence " I'IVG est un crime délibéré et direct ". Pour l'Islam le début de la vie est la nidification, vers le 7e jour. Le judaïsme quant à lui privilégie la progressivité et ne reconnaît aucun statut avant le 40e jour. Le Professeur Jean François Mattéi propose quant à lui deux versions : pour lui aussi la vie humaine " commence dès la fécondation "... mais, ajoute-t-il par ailleurs: " au sens strict du terme, l'appellation d'embryon avant l'implantation est abusive, même si l'usage l'a légitimé ". Cette deuxième opinion rejoint celle de nombreux scientifiques qui refusent pour désigner les tous premiers stades du développement ce terme d'embryon, trop chargé effectivement et idéologiquement, et préfèrent parler d'oeuf fécondé, de morula, de blastocyste, enfin de bouton embryonnaire lorsque est survenue la dichotomie embryon placenta. Les Anglo-Saxons quant à eux parlent de pré embryon jusqu'au 14e jour. Manifestement la confusion règne. Elle rend possible plusieurs interprétations idéologiquement différentes.


A lire :
- Idées reçues en biologie de Claude Lafon

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