La machine à croire
fabrique l'irrationnel

"La parapsychologie est une croyance en quête de données, plutôt que des données en quête d'explication." Hansel

Notre cerveau et notre système nerveux constituent un véritable moteur générant des croyances, un système qui a évolué non pas pour nous assurer la vérité, la logique ou la raison, mais bien plutôt la survie. Cette "machine à croire" possède sept composants majeurs.

Les croyances suivantes sont fortement ancrées dans la tête d'un grand nombre de gens. Chacune d'elle a pourtant été énergiquement critiquée :

Malgré une grande confiance aussi bien du côté des croyants que des "mécréants", dans la plupart des cas, aucun ne possède assez de preuves (s'il en a) pour soutenir sa propre position. Certaines de ces croyances, comme la télépathie et l'astrologie, sont en totale contradiction avec la vision du monde scientifique et sont donc considérés par les scientifiques comme "irrationnels". D'autres ne sont pas du tout en contradiction avec la science et, qu'ils reposent sur des faits ou non, personne ne les considèrent comme irrationnels.

Les rationalistes du 19° siècle avaient prévu que la superstition et l'irrationnel seraient vaincus par l'éducation. Il n'en fut rien. De hauts niveaux d'alphabétisation et d'éducation ont peu fait baisser de telles croyances, et sondages après sondages, on remarque que la majorité du public croit encore en la réalité de phénomènes "occultes", "paranormaux" ou "surnaturels". Comment cela se peut-il ? Comment est-il possible que dans cette société hautement scientifique et technologique la superstition et l'irrationalité abondent encore ?

Ceci vient de ce que notre cerveau et notre système nerveux constituent un moteur générateur de croyances, une machine produisant des croyances sans aucun respect pour ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Ce moteur sélectionne l'information provenant de l'environnement, lui donne forme, l'associe avec l'information de la mémoire et produit des croyances qui généralement sont logiques avec celles déjà en place. Ce système est tout aussi capable de générer des croyances fallacieuses que d'autres proches de la vérité. Ces croyances guident les actions futures et, qu'elles soient correctes ou erronées, elles peuvent être utiles pour l'individu qui les "possède". Qu'il existe réellement un paradis ou non pour les âmes qui le méritent ne diminue pas pour autant l'utilité d'une telle foi chez ceux qui sont à la recherche d'un sens à leur vie.

C'est pratiquement la même chose en ce qui concerne ce que nous prenons pour des croyances "irrationnelles", elles sont produites de la même manière que les autres. Bien que ne nous n'ayons aucun fondement solide soutenant les concepts irrationnels, nous n'en avons pas plus pour la plupart de nos autres croyances. Par exemple, vous croyez probablement que se laver les dents est bon pour vous, mais il n'est pas sûr que vous ayez une preuve appuyant cette croyance, à moins que vous soyez dentiste. Vous l'avez simplement appris, cela vous a semblé sensé et vous n'avez jamais remis en question cette affirmation. Si nous voulons conceptualiser le cerveau et le système nerveux en tant que moteur à croire, cela nécessite d'en comprendre les éléments, chacun reflétant des aspects fondamentaux de la production de croyances.


L'élément d'apprentissage

L'élément d'apprentissage est la clé pour comprendre le "moteur à croyances". Il est relié à l'architecture physique du cerveau et du système nerveux, et de par sa nature, nous sommes condamnés à un processus virtuel automatique de la pensée magique. La "pensée magique" est l'interprétation de deux évènements ayant lieu en même temps ou proches comme étant liés par un rapport de causalité : l'un étant la cause de l'autre, alors qu'il n'en est rien. Par exemple, si vous croyez que croiser vos doigts vous apportera la chance, vous associez le fait de croiser les doigts avec la réalisation d'un évènement heureux et attribuerez un lien causal entre les deux.

Notre cerveau et notre système nerveux ont évolué sur des millions d'années. Il est important de reconnaître que la sélection naturelle n'agit pas directement sur la base de la raison ou de la vérité, elle sélectionne en vue de la réussite reproductrice. Rien dans notre appareil cérébral ne donne de statut particulier à la vérité. Considérez un instant un lapin dans l'herbe haute, et donnez lui pendant un court moment une petite parcelle de conscience et d'intelligence. Il entend soudain du bruit dans l'herbe, et a appris par expérience que cela signifie parfois qu'il y a un renard affamé pas loin, le lapin se demande s'il s'agit à ce moment précis vraiment d'un renard ou bien s'il s'agit d'un coup de vent dans l'herbe. Il attend d'avoir plus de preuves concluantes pour se décider à agir.

Et bien quoique qu'il soit motivé par une recherche de la vérité plus poussée, ce lapin ne vivra pas bien longtemps. Si on compare ce lapin relativement lent à un autre qui aurait répondu au bruit par une réaction du système nerveux et serait parti en courant à toute vitesse, ce dernier a beaucoup plus de chances de vivre et de se reproduire. Donc, chercher la vérité n'aide pas à survivre, et se sauver sur la base d'une fausse croyance n'est finalement pas une si mauvaise idée que cela. Cependant, bien que la stratégie de fuite puisse se voir couronnée de succès dans la foret, elle peut être dangereuse à l'ère nucléaire.

L'élément d'apprentissage est fait de manière à comprendre rapidement l'association entre deux évènements, comme toucher un fourneau brûlant et sentir la douleur. Il est monté de telle manière que des appariements significatifs produisent un effet durable, alors que des évènements identiques mais non reliés ne sont pas aussi influents. Si un enfant touche un fourneau brûlant et se brûle, et si ensuite cet enfant touche le même fourneau sans se brûler, l'association entre la douleur et le fourneau ne sera pas automatiquement oubliée. Cette asymétrie basique, (accouplement de deux stimuli ayant un effet important et présentation des stimuli dépareillés - c'est-à-dire individuellement - donnant un effet moindre), est important pour la survie.

Cette asymétrie dans l'apprentissage est aussi à l'origine de beaucoup d'erreurs faussant nos idées au sujet d'événements qui surviennent parfois ensemble. Les êtres humains sont très pauvrement munis en ce qui concerne le jugement exact des relations entre des évènements qui ont lieu parfois ensemble. Par exemple, si nous pensons à Tonton François et qu'il téléphone quelques minutes plus tard, cela nécessitera de notre part une explication télépathique ou de l'ordre de la précognition. Pourtant, nous pouvons évaluer correctement la simultanéité de ces deux évènements simplement en considérant le nombres de fois où nous avons pensé à Tonton François sans qu'il nous ait appelé, ou aux nombres de fois où il a appelé sans que nous pensions à lui.

Mais ces dernières conditions - dont les deux évènements ne sont pas reliés dans le temps - n'ont qu'un faible impact dans notre mémoire et notre système d'apprentissage. C'est parce que nous sommes trop influencés par l'appariement de deux évènements significatifs que nous en venons à inférer une association ou un rapport causal entre les deux, même s'il n'y en a aucun. Ainsi les rêves peuvent correspondre à des événements ultérieurs de temps en temps par hasard, et cependant cela peut avoir un effet dramatique sur nos croyances. Nous sentons que nous avons pris froid, prenons un peu de vitamine C, puis, le "coup de froid" n'étant finalement pas si important que ça, nous allons mieux que ce que nous nous étions imaginé, nous en déduisons qu'il doit bien y avoir un lien causal. Le monde qui nous entoure abonde de ces évènements coïncidents, certains sont significatifs mais la grande majorité ne l'est pas. Cela fournit un terrain plus que fertile pour voir se développer des croyances fallacieuses. Nous "apprenons" volontiers que des associations existent entre des événements, même lorsqu'il n'y en a pas, et sommes souvent conduits à inférer, de deux événements ayant lieu en même temps, que celui qui a lieu en premier cause celui qui le suit.

Nous sommes encore plus enclins à une erreur de jugement lorsque des événements rares ou émotionnellement chargés sont impliqués. Nous en recherchons toujours une explication causale et tendons à en déduire une causalité même lorsqu'il n'y en a pas.


L'élément de l'esprit critique

L'élément de l'esprit critique est le second composant de la machine à croire, acquis à travers l'expérience et une éducation explicite. A cause de l'architecture du système nerveux décrit plus haut, nous sommes nés pour la pensée magique. Un bébé qui sourit juste avant que le mobile au dessus de sa tête ne s'agite, sourira encore et encore ayant fait un lien magique entre le fait de sourire et le mouvement désiré du mobile. Nous devons travailler à surmonter une telle prédisposition magique, mais ne le faisons jamais entièrement. C'est par l'expérience et l'éducation que nous en venons à comprendre les limites de nos interprétations magiques intuitives et immédiates. Nous apprenons la logique grâce à nos parents et professeurs, et étant donné que cela nous rend bien service, nous nous en servons lorsque cela semble approprié. En effet, le parallèle culturel de ce processus développé est le développement de la méthode logique formelle et de l'enquête scientifique. Nous en venons à réaliser que nous ne pouvons finalement pas faire confiance à nos inférences automatiques en ce qui concerne l'occurrence et la causalité.

Nous apprenons à nous servir de simples tests de logique ou impliquant la raison, pour évaluer ce qui se passe tout autour de nous, mais nous apprenons aussi que certains types d'événements ne sont pas soumis à la raison mais relèvent de la foi. Toute société enseigne des "choses transcendantales" - fantômes, dieux, diables, etc. - et dans ces moments là on nous apprend explicitement qu'il faut laisser de côté la logique et accepter ces choses sur la base de la foi ou d'expériences personnelles. Lorsque nous sommes adultes, nous pouvons réagir à un événement sous une forme logique, critique, empirique ou intuitive. Les événements eux-mêmes déterminent souvent le mode par lequel nous allons réagir.

Si je vous raconte, par exemple, que l'autre soir alors que je rentrais chez moi, j'ai trouvé une vache au milieu de mon salon, vous serez plus poussé à rire qu'à me croire, même s'il n'y a rien d'impossible à ce qu'une telle chose se réalise. Si d'autre part je vous dis que l'autre soir, alors que j'étais dans mon salon, je fus effrayé par une lueur mystérieuse qui brillait juste au-dessus du fauteuil de mon grand-père décédé, que la pièce devint froide et sombre, que j'entendais des bruits sourds et répétitifs, vous seriez peut-être moins enclin à ne pas me croire mais plus susceptible d'ouvrir grandes vos oreilles pour écouter les détails de cette aventure, suspendant pour un instant votre sens critique plus que pour l'histoire de la vache. Parfois les émotions fortes perturbent l'esprit critique, d'autres fois nous sommes même astucieusement trompés par des tricheurs.

La rationalité est souvent dépourvue face à la pensée intuitive. Le psychologue Graham Reed prend l'exemple de l'illusion du joueur : supposez que vous soyez en train d'observer une roulette de casino. Le Noir est sorti dix fois, et un fort sentiment intuitif en vous, vous pousse à croire que le rouge va bientôt sortir, le noir ne peut pas toujours sortir. Pourtant votre raison vous rappelle que la roulette, elle, n'a pas de mémoire, que chaque résultat est totalement indépendant de ceux sortis précédemment. Dans un tel cas, la lutte entre l'intuition et la logique n'est pas toujours gagnée par cette dernière.

Notons que nous pouvons enclencher ou éteindre cet esprit critique. Comme mentionné plus haut, il est possible de l'éteindre complètement quand on fait référence à la matière religieuse ou à tout autre chose "transcendantale". Mais d'autres fois nous l'activons délibérément, surtout quand quelqu'un essaye de nous extorquer de l'argent pour une cause soi-disant valable.



Pour aller plus loin :
- Parapsychologie : science ou magie ? James ALCOCK
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury
- Et l'homme créa les dieux. Pascal Boyer
- Les mécanismes de la crédulité. Fabrice Clément
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf

A lire aussi :
- Neurologie de l'étrange
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- Cerveau et comportement

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