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La machine à croire
fabrique l'irrationnel

(Suite)

L'élément du besoin

L'apprentissage ne se réalise pas dans le vide. Nous ne sommes pas des récepteurs passifs d'information. Nous recherchons activement de l'information pour satisfaire nos nombreux besoins. Nous aspirons à un sens de l'identité, nous aspirons à guérir de la maladie, à être en contact avec ceux que nous avons aimé et qui sont décédés. En général nous aspirons à vouloir réduire l'anxiété. Les croyances, qu'elles soient vraies ou fausses, peuvent assouvir ces désirs. Souvent, les croyances qui pourraient se voir rangées dans la catégorie irrationnelle par les scientifiques, sont les plus efficaces pour réduire ces désirs. Le rationalisme et la vérité scientifique ne sont pas de bons remèdes pour calmer l'anxiété existentielle. Cependant, la croyance en la réincarnation, les interventions surnaturelles et la vie éternelle peuvent surmonter une telle anxiété dans une certaine mesure seulement.

Lorsque nos désirs sont plus forts encore, quand nous sommes dans une grande détresse, nous sommes d'autant plus vulnérables aux croyances fallacieuses qui peuvent éventuellement servir à satisfaire ces besoins.


L'élément d'entrée des informations

L'information entre dans la machine à croire parfois sous la forme d'une expérience sensorielle brute et d'autres fois sous la forme d'information organisée, codifiée par le biais de paroles, de livres ou de films. Nous sommes de merveilleux détecteurs de structures, mais toutes les structures que nous détectons ne sont pas significatives. Nos processus perceptifs fonctionnent d'une manière à donner du sens à l'environnement qui nous entoure, la perception n'est pas un amas passif d'informations mais, bien plutôt, la construction active d'une représentation de ce qui se passe dans notre monde sensoriel. Notre appareil perceptif sélectionne et organise l'information venant de l'environnement, et ce processus est sujet à de nombreux biais connus qui peuvent mener à de fausses croyances. En effet, nous sommes d'autant moins susceptibles d'être influencés par l'information entrant qu'elle ne correspond pas à nos croyances. Ainsi, le chrétien pratiquant sera plus préparé à voir la Vierge Marie, une expérience perceptive ou une information suggérant qu'elle est apparue sera plus facilement acceptée sans aucun examen critique que s'il s'agissait d'une personne athée. Il en est de même pour ce qui concerne les expériences considérées comme "paranormales".


L'élément de réponse émotionnelle

Les expériences accompagnées d'une forte émotion peuvent laisser une inébranlable croyance quelque soit l'explication apportée ensuite. Si quelqu'un est déconcerté par un cas apparent de télépathie, ou un prétendu OVNI, plus tard, le fait d'y penser fera ressortir et se remémorer l'intense réaction émotionnelle y relative, portant la conclusion que quelque-chose d'inhabituel s'est déroulé. L'émotion peut influencer directement à la fois la perception et l'apprentissage. Quelque chose peut être interprété comme bizarre ou inhabituel à cause de la réponse émotionnelle suscitée.

Des preuves s'accumulent montrant que nos réponses émotionnelles peuvent être provoquées par l'information extérieure avant même que nous soyons conscient que quelque-chose s'est passé. Prenons cet exemple, donné par LeDoux (1994) :

Un individu se promène dans la foret lorsqu'il entend quelque-chose dans les feuilles mortes et perçoit une forme longue, mince et courbée par terre déclenchant une réaction de peur. Cette information, avant même qu'elle atteigne le cortex, stimule le corps dans une course inquiète. Un peu plus tard, quand le cortex a eu assez de temps pour décider si l'objet en question est ou n'est pas un serpent, cette information cognitive soit augmentera la réaction de peur correspondant au comportement de fuite, soit stoppera net le coureur.

Ceci s'applique à notre compréhension de l'expérience paranormale, très souvent une expérience émotionnelle accompagne les hypothèses paranormales. Une forte coïncidence peut produire une "vigueur" émotionnelle menant à une explication paranormale, parce que des événements normaux ne produiraient pas de telles émotions.

Notre cerveau est tout à fait capable de produire des expériences perceptives fantastiques et merveilleuses pour lesquelles nous sommes très rarement préparés. Les expériences de "décorporation", les hallucinations, les expériences de mort imminente (EMI), trouvent leur explication probablement toutes, non pas dans une réalité extérieure transcendantale, mais plutôt dans notre cerveau lui-même. Nous ne sommes pas toujours capables de distinguer ce qui est produit par le cerveau de ce qui vient réellement du monde extérieur, ainsi, nous pouvons faussement attribuer au monde extérieur des perceptions et des expériences qui sont en fait créées par le cerveau. Nous avons peu d'entraînement face à de telles situations. En tant qu'enfants, nous apprenons à nous méfier, pour la plupart, des rêves et des cauchemars, nos parents et notre culture nous disent qu'ils sont le produit de notre cerveau. Cependant, nous ne sommes pas préparés face à des expériences plus mystérieuses, telles que les "décorporations", les hallucinations ou les EMI, c'est pourquoi, écrasés par l'émotion lors de telles expériences, nous sommes parfois conduit à les considérer comme réelles ou profondément significatives.

Ray Hyman a toujours prévenu les sceptiques de ne pas être étonné si un jour ils vivaient une expérience fortement émotionnelle nécessitant une explication paranormale. Expliquant comment fonctionne le cerveau, il s'attend à de telles expériences. Pour quelqu'un de non préparé, elles pourraient devenir des expériences de conversion aboutissant à des croyances bien ancrées. Il arrive qu'un rêve ait semblé si fort émotionnellement que l'on en attende un signe extérieur, comme la mort d'un proche ou un accident grave, pourtant, il n'arrive rien qui puisse appuyer cette conviction, autre que l'émotion ressentie à ce moment là.


L'élément de la mémoire (voir aussi la mémoire)

A travers nos expériences personnelles, nous sommes amenés à croire en la fiabilité de notre mémoire et de notre capacité de juger si un souvenir donné est fiable ou pas. Cependant, la mémoire est un processus constructif plutôt qu'une addition de comptes-rendus littéraux d'expériences passées, et les souvenirs sont sujets à de sérieuses erreurs et déformations. La mémoire n'est pas seulement impliquée dans les processus d'entrée de l'information et de la formation des croyances, elle est elle-même fortement influencée par nos perceptions courantes et nos croyances. Pourtant il est très difficile pour un individu de rejeter les produits de ses propres processus mentaux, tant les souvenirs peuvent sembler "vrais".


L'élément de "feedback" environnemental

Les croyances nous aident à fonctionner. Elles guident nos actions et augmentent ou réduisent nos anxiétés. Si nous agissons sur la base d'une croyance, et si cela "marche" pour nous, même imparfaitement, pourquoi en changer ? Le retour (feedback) du monde extérieur renforce ou affaiblit nos croyances, mais étant donné que les croyances elles-mêmes influencent la perception de ce retour, les croyances peuvent devenir très résistantes face à l'information ou à l'expérience opposée. Si vous croyez vraiment que des enlèvements extra-terrestres ont eu lieu, alors n'importe quelle preuve contre cette croyance sera rationalisée dans le sens désiré, en termes par exemple de conspiration, d'ignorance de la population ou quoi que ce soit d'autre.

Comme mentionné plus haut, les croyances fallacieuses peuvent souvent être plus utiles que celles reposant sur la vérité. Par exemple, Shelley Taylor dans son livre "Les illusions positives", rapporte que la recherche montre que les personnes modérément dépressives sont souvent plus réalistes en ce qui concerne le monde que les gens heureux. Les personnes se sentant bien dans leur peau vivent dans une certaine mesure en construisant de fausses croyances - des illusions - qui réduisent leur anxiété et aide à se sentir bien, tandis que les personnes dépressives à un certain degré, voient le monde plus fidèlement. Les gens heureux pourraient sous-estimer la probabilité d'avoir un cancer ou d'être tué, et éviteraient de penser à cette réalité ultime qu'est la mort, alors que les individus plus dépressifs seraient plus exacts dans leur considération de tels soucis.

Un bon moyen de vérifier si la réalité correspond bien à la perception que l'on s'en fait et à nos croyances est de les comparer avec celles des autres. Si je suis le seul à interpréter une lueur étrange comme une apparition, je serais plus susceptible de devoir modifier mon interprétation que si plusieurs autres personnes partageaient la même vision. Nous cherchons souvent des personnes qui sont d'accord avec nous, ou choisissons de manière sélective la littérature soutenant nos croyances. Si la majorité doute de nous, nous chercherons alors la minorité avec laquelle travailler dans le but d'écarter ce doute et y trouver des certitudes. Nous pourrons invoquer des conspirations et la dissimulation pour expliquer une absence de preuve corroborante. Nous travaillerons à inculquer aux autres nos croyances, plus spécialement aux enfants. Des croyances partagées peuvent promouvoir une certaine solidarité sociale et même une certaine importance pour l'individu et le groupe.


Conclusion

Les croyances sont générées par la machine à croire sans soucis automatique de la vérité. L'intérêt pour ce qui est vrai est une "organisation" supérieure de l'orientation cognitive acquise qui reflète une philosophie sous-jacente présupposant une réalité objective pas toujours perçue par nos sens.

Le moteur à croyances avance, renforçant les vieilles croyances, évacuant les nouvelles ou les mettant rarement de côté. Nous pouvons parfois voir les erreurs ou la bêtise dans les croyances des autres. Mais il est très difficile de voir la même chose dans les nôtres. Nous croyons en toutes sortes de choses, abstraites ou concrètes - en l'existence du système solaire, les atomes, les pizza, les restaurants cinq étoiles. Ces croyances ne sont pas différentes dans leur principe de celles de fées, de fantômes dans un abbaye, de loup-garou, de conspiration satanisante, de guérisons miraculeuses, etc. De telles croyances sont similaires dans leur forme, toutes produites par un même processus, bien qu'elles soient totalement différentes en substance. Elles peuvent, cependant, impliquer une participation importante ou pauvre de l'esprit critique et de l'élément de réaction émotionnelle.

La pensée critique, la logique, la raison, la science - ce sont tous des termes qui s'adressent, d'une façon ou d'une autre, à une tentative délibérée de dénicher la vérité au milieu de la confusion de l'intuition, de l'altération de la perception et d'une mémoire faillible. Le véritable critique accepte ce que peu de personnes peuvent accepter : que l'on ne peut pas faire confiance en ces perceptions ni en ses souvenirs. Les fruits de notre imagination et les reflets de nos besoins émotionnels peuvent souvent s'interposer ou supplanter notre perception de la vérité et de la réalité. Par le moyen de l'éducation et en encourageant l'esprit critique, nos sociétés prendront leurs distance vis-à-vis de l'irrationalité, mais nous n'arriverons jamais à abandonner complètement nos tendances irrationnelles, toujours à cause de la nature basique de la "machine à croire".

L'expérience est souvent un guide bien pauvre vers la réalité. Le scepticisme aide à douter de notre expérience et à échapper d'être trop convaincu par ce qui n'est pas. Il faudrait sans cesse se rappeler ces paroles de Léonard de Vinci : "Qui ne doute pas, acquiert peu".


Pour aller plus loin :
- Parapsychologie : science ou magie ? James ALCOCK
- Psychologie du cerveau : Pour mieux comprendre comment il fonctionne. Alain Lieury
- Et l'homme créa les dieux. Pascal Boyer
- Les influences inconscientes. De l'effet des émotions et des croyances sur le jugement. Ahmed Channouf
- Les mécanismes de la crédulité. Fabrice Clément

A lire aussi :
- Neurologie de l'étrange
- Cerveau droit, cerveau gauche.
- Cerveau et comportement