Les médecines "douces"

Norbert Bensaïd in Le sommeil de la raison

La médecine "officielle" s'est constituée comme science en reconnaissant, en principe, son incapacité à donner un "sens" aux choses et en usant de la raison pour acquérir des connaissances. Elle a posé que le corps humain était connaissable, qu'on pouvait comprendre ses désordres et les traiter logiquement, que les maladies n'étaient pas l'effet de puissances obscures mais de causes et qu'elles pouvaient être combattues par des moyens découverts par la science (dans la nature, dans des laboratoires, sur des tables d'opération) et pas seulement par des prières, des incantations ou des exorcismes (fussent-ils déguisés en procédés scientifiques).

Mais, bien sûr, la médecine ne s'est pas totalement affranchie d'un manichéisme souvent naïf. Même identifiées et vaincues, les causes conservent une coloration magique, comme si elles n'étaient que les ambassadeurs ou les masques de forces mauvaises innommées et inconnaissables rationnellement. L'idée demeure qu'il faut combattre la "faute" par un militantisme résolu. On ne peut pas toujours s'empêcher de voir la maladie comme une sanction du péché (ou de la désobéissance aux lois de la médecine), le traitement comme une expiation et la guérison comme une absolution. Toute la prévention, par exemple, fonctionne comme une quête du salut, et ses injonctions ont des airs de catéchismes. Manger "sainement", absorber quotidiennement des vitamines et des sels minéraux, courir, rester mince... ont la même fonction que des prières et des gestes conjuratoires. On les accomplit scrupuleusement pour apaiser les forces mauvaises et se concilier la bienveillance de la déesse Santé. Oubliant l'historicité de son savoir, la médecine peut même se mettre à croire que ses vérités, partielles et provisoires, sont, comme une Vérité révélée, définitives et totales. Elle s'enferme alors dans des rêves et des conduites d'omnipotence.

Mais quand elle se comporte ainsi, c'est, en quelque sorte, malgré elle. Elle est alors en contradiction avec ce qu'elle a d'essentiel : son exigence scientifique, et elle est infiltrée par ce qui devrait lui être étranger : la croyance. Nous l'avons déjà dit, la médecine n'est jamais plus en défaut et "dure" que lorsqu'elle se laisse aller à ressembler aux médecines douces, quand son savoir se fige en dogme, quand elle se met à dire le Bien et le Vrai.

Elle accrédite alors, de surcroît, des idées - qu'elle serait susceptible de résoudre tous nos problèmes, de nous assurer le bonheur et de vaincre la mort pour peu que nous obéissions à ses lois - qui l'apparentent aussi aux médecines douces. Et qui, du même coup, font leur jeu. Comme la médecine est, en effet, incapable de tenir de telles promesses, on est tenté de croire que ce ne sont pas ces promesses qui sont absurdes, mais que seuls sont inefficaces les moyens de la science. On attend alors des médecines douces qu'elles tiennent des engagements auxquels, se substituant aux religions, la médecine a l'imprudence de souscrire (explicitement ou, plus souvent, implicitement).

L'exemple du SIDA montre à quel point, en médecine aussi, savoir et sens peuvent se contaminer. La découverte de la maladie, de son mécanisme, de ses causes, de son épidémiologie s'est faite avec une étonnante rapidité et une grande clarté : un triomphe incontestable de la raison scientifique. Pourtant le discours médiatique et politique et même les propos de certains scientifiques sont tout imprégnés de religiosité. Le SIDA n'est plus une simple maladie, mais la punition du péché, de la sexualité ("anormale" mais aussi, on insiste beaucoup sur ce point, "normale"). Il permet enfin de dénoncer la "pseudo-libération" des moeurs. La coïncidence de son apparition avec la présence au Vatican du pape le plus réactionnaire dans ce domaine ferait croire en Dieu le plus agnostique des hommes. On parle sans vergogne d'une nouvelle peste (ce qui ferait penser qu'on ignore vraiment tout de la peste, de ses ravages, de ses modes de transmission, mais qu'on se souvient très bien que la peste passait pour une malédiction du Ciel).

Quand on se veut compréhensif et tolérant, on ne fait pas raisonnablement appel au respect et à la liberté, mais à la charité. Quand, au contraire, on se réjouit de la revanche du moralisme, on parle des "sidaïques" et de "sidatorium". (Pas encore de camps.) On devrait pourtant se rappeler que, même si la simple toux pouvait contaminer un grand nombre de personnes, on n'a jamais conduit les tuberculeux dans des sanatoriums entre deux gendarmes masqués, et se rappeler que la syphilis a fait des ravages et suscité les mêmes terreurs et les mêmes discours, sans qu'il vienne à l'esprit de personne d'isoler les malheureux qui en étaient frappés.
Que la médecine soit le siège d'une tension entre son exigence scientifique et la tentation d'avoir à répondre à tout et de faire la leçon n'est, tout compte fait, pas bien grave : ce qui la fait bouger, ce qui l'oblige constamment à se remettre en question, finit généralement par triompher de ce qui, en son sein même, insiste pour la figer en dogme, et en dogme moralisateur.

La coexistence, en elle, de ces deux pôles, représente cependant un danger : celui de susciter une double réaction négative; on lui reproche à la fois son assurance et ses incertitudes, ses limites et ses armes. Et, bien entendu, ces reproches sont à la mesure de ses connaissances et de son efficacité. Serait-elle ignorante et sans effet qu'on ne lui en voudrait pas à la fois d'être efficace, donc dure, et de ne l'être pas toujours, de prétendre tout savoir et de ne pas tout savoir. La seule issue pour elle n'est pas de renoncer mais de rester scientifique. Elle n'encourrait pas alors tous ces reproches. Subissant la contagion du sens, elle les mérite.

De leur côté, philosophies, mythes et religions ne rendent pas toujours à César ce qui est à César. La pensée religieuse ne se contente pas d'infiltrer l'esprit des médecins et des patients de toute médecine; elle inspire aussi des médecines qui lui sont propres, qui interprètent et traitent les maladies à partir de sa représentation du monde. Le sens inspire une "autre" connaissance du corps et de l'esprit malades. L'esprit et le corps ne sont plus alors que le lieu de forces qui les dépassent et sur lesquelles on agit à l'aide de gestes significatifs : des cérémonies, des prières, des danses sacrées, le tambour des chamans, etc.

Les médecines traditionnelles, d'inspiration religieuse ou autre, ne peuvent pas laisser les médecins indifférents : elles leur rappellent opportunément que le corps - et la personne - ne sont pas seulement des mécaniques coupées du monde. On peut en tirer des enseignements. Mais, même devenues objets d'une étude rationnelle et sources d'enseignement, ces médecines "traditionnelles" ne sont pas pour autant rationnellement fondées. Leur vérité dépend d'un acte de foi. Et, seraient-elles efficaces qu'on ne pourrait pas pour autant déduire une vérité quelconque de leur représentation du monde, de la maladie et de ses traitements. En effet, les magnétiseurs, les hypnotiseurs et les sorciers guérissent aussi sans que pourtant leurs procédés renvoient à quelque représentation que ce soit. Ce que font les uns et les autres ne prouve ni n'infirme les "connaissances" sur lesquelles ils fondent leurs procédés, ni même que ces "connaissances" en soient la condition nécessaire. On peut soigner de la sorte sans croire en rien, en étant convaincu que le foie est le siège de l'âme.

Et, surtout, même si ces médecines nous rappellent que la maladie d'une personne ne peut pas se réduire à ce que la médecine positiviste en dit, ni son traitement se résumer à ce que cette médecine propose, cela ne les autorise en rien - et a fortiori les médecines douces - à tenir pour nulles les connaissances accumulées par la science. Pour que ces médecines cessent d'être des objets de réflexion, pour qu'on leur accorde du crédit en tant que médecines, il faudrait qu'elles intègrent et dépassent les connaissances scientifiques, et non pas qu'elles les ignorent et/ou les récusent.

Du moins les médecines traditionnelles se donnent-elles généralement pour ce qu'elles sont. Elles ne s'affublent pas du masque de la scientificité. On peut les refuser avec les religions dont elles sont le prolongement. On peut aussi accepter ces religions en renonçant, au profit de la médecine scientifique, aux conceptions de la maladie et du traitement qu'elles ont, en un autre temps, inspirées. La seule attitude qui soit difficilement imaginable serait de ne retenir d'elles que des pratiques coupées de la représentation qui les fonde. Ou, pire encore, de traiter la "connaissance" mystique comme si elle était une connaissance technique.

C'est pourtant ce que font certaines médecines douces. Elles portent cette ambiguïté entre sens et connaissance à son point le plus haut. Et le plus creux. Elles ne peuvent de ce point de vue être assimilées ni à la médecine scientifique, fût elle imprégnée de religiosité, ni à des médecines d'inspiration religieuse. Mais elles jouent sur les deux tableaux.
Elles sont bien, comme toute religion, le fruit d'une révélation (dont un prophète a été frappé); cependant cette révélation n'est pas celle d'une représentation du monde, mais celle d'une vulgaire idée : que l'oreille ou l'iris figurent la totalité du corps, que notre équilibre dépend de celui de nos vertèbres, que la nature est bonne, donc les plantes supérieures à la "chimie", que nos maladies obéissent à la loi de similitude et guérissent grâce aux doses infinitésimales, etc. Cette idée est érigée en doctrine univoque et totalisante, comme si elle pouvait tout expliquer. Comme si elle donnait un sens à tout.

En raison de cette vision "totalisante" dont elles se flattent, on les crédite volontiers d'une proche parenté avec des traditions détentrices de sagesse. Mais, pratiques découlant de doctrines qui singent les théories scientifiques, elles sont dépourvues en réalité de toute communication mystique avec un autre monde, de tout savoir transcendantal.

Et, alors que la pensée religieuse ou la sagesse établissent une continuité sans faille dans leur représentation du monde (entre le cosmos, les dieux, l'esprit, le corps, le sens des choses et la perception qu'on en a), alors que la science introduit une discontinuité pragmatique, non seulement dans son objet (elle morcelle, analyse, découpe) mais aussi dans sa pensée (elle varie avec le champ de son action), les médecines douces, elles, isolent une petite partie du réel pour en faire le représentant du tout, de la globalité. Il n'y a certes pas de discontinuité à l'intérieur de son territoire, mais ce territoire est coupé de tout.
Et c'est ce qui fait, pour une grande part, leur succès, religions sans représentation, sciences non démontrées, elles sont reçues comme si elles étaient porteuses à la fois de sens et de savoir. Elles tirent profit d'être à la fois une science et une religion et en même temps de n'être ni l'une ni l'autre.

Parce que mystérieuses, et généralement objet d'une ignorance délibérée, elles donnent l'illusion de communiquer avec une vérité secrète et absolue, même si cette vérité, contrairement à celle des religions, est une idée plate et concrète. Elles adoptent volontiers un langage pseudoscientifique, mais sans que ce langage se réfère à rien. Grâce à quoi, elles sont épargnées et du discrédit qui frappe une science devenue arrogante et brutale, et de la déception méfiante qu'inspirent les religions. Comme par magie, tous les problèmes sont ainsi résolus : vidés de leur contenu et arrachés à leur territoire respectif, savoir et sens ne risquent plus de s'exclure ou d'entrer en conflit. L'unité de la pensée et de l'action est enfin rétablie : le sens est efficace et le savoir chargé de sens.


Pour aller plus loin :
- Les médecines non conventionnelles ou les raisons d'une croyance. Jean Brissonnet.
- Le sommeil de la raison. Norbert Bensaïd.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie. Thomas Sandoz.

A lire aussi :
- Toutes les nouvelles sur les thérapies alternatives.
- L'homéopathie.
- L'acupuncture.
- L'iridologie.
- Les thérapies alternatives et la psychologie de la croyance.
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces".
- Pourquoi ça marche ?
- Médecines parallèles et erreurs de raisonnement.

Références:
- Are Users of Complementary and Alternative Medicine Sicker than Non-Users? A. Shmueli1, J. Shuval.

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