Médecines parallèles et
erreurs de raisonnement

Dr Barry Beyerstein

Pourquoi tant de gens intelligents et raisonnables dépensent tant d'argent en produits et thérapies de médecine dite "alternative", alors même que ces derniers sont inutiles ou dangereux et n'ont pas fait l'objet de tests scientifiques rigoureux ? Plusieurs réponses à cette question :

  1. des raisons culturelles et sociales (par ex. l'incapacité des gens à choisir en toute connaissance de cause sur les produits de santé, l'attitude anti-scientifique accompagnant le mysticisme new age, les déclarations vigoureuses et extravagantes des publicités, l'antipathie vis-à-vis de la médecine scientifique, la croyance en la supériorité des produits "naturels");
  2. des raisons psychologiques (par ex. le besoin de croire, les erreurs logiques de jugement, l'espoir secret et les réponses faciles);
  3. l'illusion qu'une thérapie inefficace marche, alors que d'autres facteurs interviennent (par ex. le cours naturel ou cyclique de la maladie, l'effet placebo, la rémission spontanée, l'erreur de diagnostic). Lorsque on tombe malade, toute promesse de guérison devient séduisante...


Introduction

Si seuls les ignorants et les plus crédules avaient foi dans les déclarations tirées par les cheveux, il n'y aurait pas besoin d'expliquer davantage l'abondance de bêtise dans la société moderne. Mais curieusement, de nombreuses personnes, qui ne sont ni idiotes ni incultes, s'accrochent à des croyances pourtant réfutées par la science. Par exemple : des gens diplômés de l'enseignement supérieur, et même certains médecins, acceptent certains aspects de la médecine dite "complémentaire et alternative", y compris le magnétisme, l'iridologie et l'homéopathie. Même des experts bien entraînés peuvent être trompés quand ils font confiance en leur expérience personnelle, et raisonnent en inférant des causes d'événements complexes1 2 3 4 . Ceci est particulièrement vrai quand ils essayent d'évaluer des situations auxquelles ils sont émotionnellement, idéologiquement et financièrement attachés. En effet, c'est la réalisation de nos défauts de perception, de raisonnement et de la mémoire qui nous rendent enclins à accepter des conclusions confortables, plutôt que vraies, et qui amenèrent les pionniers de la science moderne à substituer les observations contrôlées et la logique formelle aux anecdotes et aux conjectures qui peuvent nous égarer si facilement. Cette leçon semble pourtant avoir été oubliée par les tenants des médecines parallèles. Certains d'entre eux, comme Andrew Weil, la rejette explicitement, défendant à la place ce qu'il appelle "la pensée saoule", qui est un mélange d'intuition mystique et de satisfaction émotionnelle, pour déterminer la validité d'une thérapie.5

Ceux qui soutiennent des thérapies de ce genre, ont l'obligation de prouver que leurs produits sont à la fois sans danger et efficaces. Ce dernier élément est le plus difficile parce qu'il y a énormément de subtilités qui pousseront tout thérapeute, ou patient, honnête et intelligent, à croire qu'un traitement inutile a permis la guérison alors qu'il n'en est rien. Les médecines parallèles demeurent "alternatives" parce que leurs praticiens dépendent de témoignages subjectifs plutôt que d'essais cliniques randomisés pour les confirmer, et parce que la plupart de leurs hypothétiques mécanismes sont en contradiction avec la science. C'est mon intention, ici, d'attirer l'attention sur les différents facteurs sociaux, psychologiques et cognitifs qui poussent à convaincre de nombreuses personnes que des traitements scientifiquement discrédités, ou non prouvés, sont valables.

Au siècle dernier, des procédures objectives ont été développées afin de tester l'efficacité des remèdes présumés et pour aider à distinguer les changements induits dans une condition pathologique sous-jacente, du soulagement subjectif pouvant suivre toute intervention. Ces procédures forment la base de ce que l'on appelle "la médecine scientifique", et sans une démonstration claire et nette qu'un traitement est sans danger et efficace, il est éthiquement discutable de le proposer au public. Etant donné que la plupart des thérapies dites "alternatives", "complémentaires" ou "intégratives" manquent de ce type de support, on peut se demander pourquoi tant de consommateurs payent avec confiance pour des produits de santé non prouvés, et possiblement dangereux. Et pourquoi leurs praticiens restent si réfractaires aux données contradictoires ?

Si une thérapie, peu orthodoxe, est invraisemblable dans ses fondements a priori (parce qu'elle implique des mécanismes ou des effets putatifs qui entrent en conflit avec des lois ou des découvertes bien connues en physique, chimie ou biologie); n'a pas les bases scientifiques acceptables et nécessaires; a un nombre de preuves insuffisantes provenant d'essais cliniques contrôlés; a échoué lors de tests cliniques rigoureusement contrôlés par des appréciateurs impartiaux et a été incapable de donner des explications concurrentes sur le pourquoi/comment elle semblait marcher dans d'autres situations; et enfin paraît improbable (même chez le profane) au sens commun, comment se fait-il que des personnes parfaitement instruites continuent à payer pour un tel traitement ?

Les consommateurs de telles thérapies peuvent être rangés en gros en deux groupes. Une fois qu'un acheteur de l'un ou l'autre des deux groupes essaye un traitement "alternatif", les biais de jugement évoqués plus loin auront tendance à rendre valide la moindre intervention pourtant sans valeur. Les clients réguliers du premier type sont souvent attirés par les médecines alternatives parce qu'ils souffrent de pathologies ou de douleurs chroniques que la médecine ne traite pas, à leur avis, avec satisfaction, ou parce qu'ils vivent dans la peur morbide de tomber malade. Ils supposent, de façon erronée, que des autorités compétentes ont validé ces thérapies et leurs produits. L'autre type d'utilisateurs se tourne vers les traitements alternatifs pour des considérations plus philosophiques, ils ont une vision du monde et de la santé plutôt animiste, vitaliste et holistique, tout en rejetant les considérations mécaniste et empirique de la médecine scientifique 6. Les médecines alternatives adoptent des critères subjectifs et émotifs, tandis que ses détracteurs demandent des preuves objectives. C'est justement parce que le concept de la santé, chez ces adeptes, se fond, en même temps, dans leur conception fondamentale de la réalité, que le fait d'attaquer leurs croyances dans ces guérisons "magiques" devient une menace pour leur système métaphysique du monde tout entier. Menace contre laquelle ils résisteront bien entendu avec ferveur.

La capacité de défendre une vision du monde basique est soutenue par un certain nombre de biais cognitifs, qui filtrent et déforment toute information contraire. Nous reviendrons sur ces processus qui conduisent les adhérents des médecines alternatives à mal interpréter leurs expériences, en renforçant plus encore leur croyance. Mais examinons d'abord le milieu culturel qui a développé ce désir d'épouser de telles pratiques.


A lire :
- Les médecines non conventionnelles ou les raisons d'une croyance. Jean Brissonnet.
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS.
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie Thomas Sandoz.
- Le sommeil de la raison (Une mode : les médecines douces) Norbert Bensaïd.

A visiter:
- Les thérapies alternatives et la psychologie de la croyance.
- Pourquoi les gens croient-ils au mystèrieux et au surnaturel ?.
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces".
- Toutes les nouvelles sur les thérapies alternatives.
- Les médecines douces.
- Les illusions logiques.

Notes:
1- Nisbett R, Ross L. Human Inference: Strategies and Shortcomings of Social Judgment. Engelwood Cliffs, NJ: Prentice-Hall, 1980.
2- Schick T, Vaughn L. How to Think About Weird Things: Critical Thinking for a New Age. Mountain View, CA: Mayfield Publishing, 1995.
3- Gilovich T. How We Know What Isn't So: The Fallibility of Human Reason in Everyday Life. New York: Free Press/Macmillan,1991.
4- Levy D. Tools of Critical Thinking. Needam Heights, MA: Allyn and Bacon, 1997.
5- Relman A. A trip to Stonesville. The New Republic.1998; 378:28-37.
6- Beyerstein B, Downie S. Naturopathy. The Scientific Review of Alternative Medicine. 1998;2:20-8.
7- Frankel C. The nature and sources of irrationalism.Science . 1973;180:927 -31.
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11- Sokal A, Bricmont J. Impostures intellectuelles.
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13- Barrett S, Jarvis W. The Health Robbers: A Close Look at Quackery in America. Amherst, NY: Prometheus Books,1993.
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33-La machine à croire, fabrique l'irrationnel
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