Médecines parallèles et
erreurs de raisonnement

(Suite)

Dr Barry Beyerstein

La rémission spontanée. Toute guérison rapportée anecdotiquement peut être due à une rare mais possible "rémission spontanée". Même dans le cas de cancers, qui sont presque toujours mortels, des tumeurs disparaissent parfois sans aucun traitement. Un oncologiste expérimenté rapporte avoir vu, sur 6000 cas traités, 12 fois de tels événements se réaliser52. Les thérapeutes parallèles peuvent se voir félicités à tort pour de telles rémissions parce que beaucoup de patients désespérés se tournent vers eux pensant qu'ils n'ont, de toute façon, rien à perdre. Lorsque ces praticiens font leur publicité suite à ces événements, ils révèlent rarement le pourcentage de leur clientèle en phase terminale n'ayant, quant à elle, pas survécu. Les mécanismes exacts de la rémission spontanée ne sont pas encore bien connus ni compris, mais la recherche se penche sur la question afin d'apporter une réponse à cette volte-face inattendue.

La somatisation et la peur de la maladie. Beaucoup de personnes peuvent être convaincues en pensant souffrir de maladies qu'ils n'ont pas. Quand celles-ci, en bonne santé, se voient dire par leur médecin que, contrairement à ce qu'ils croient, ils n'ont aucun signe de maladie, ils se tournent parfois vers les praticiens de thérapies alternatives qui trouvent toujours quelque chose à traiter. Si un "rétablissement" s'ensuit, un nouveau converti voit le jour ! Les praticiens parallèles satisfont toujours ceux dont la santé est une préoccupation angoissante, qui s'attardent sur le moindre symptôme mineur et croient devoir prendre mille précautions afin d'éviter de perdre leur bonne santé.

Il existe plusieurs expressions physiques pouvant résulter d'une angoisse psychologique et qui peuvent être évitées par un soutien et un réconfort. Au premier coup d'oeil, ces symptômes (parfois nommés "psychosomatiques", "hystériques" ou "neurasthéniques") ressemblent à des symptômes réels bien connus53, 54. Ils sont cependant des exemples de somatisation : cette tendance à exprimer un souci psychologique dans un langage de symptômes corporels555, 56. Bien qu'il y ait plusieurs "bénéfices secondaires" (i.e. psychologiques, sociaux et économiques) chez ceux qui se glissent dans "le rôle du malade" de cette façon, il n'est pas besoin, ni utile, de les accuser de simuler consciemment la maladie pour faire remarquer que leurs symptômes sont néanmoins engendrés et soulagés par des processus psychologiques subtils 41, 56. Les thérapies parallèles offrent du réconfort à ces individus qui ont besoin de croire que leurs symptômes ont une explication médicale, plutôt que des causes purement psychologiques (bien que, paradoxalement, ces thérapies enseignent aussi souvent que toutes les maladies proviennent de défaillances mentales/spirituelles). Avec l'aide de dispositifs de diagnostic pseudoscientifiques, ces praticiens renforcent la conviction du patient qui somatise, que la communauté médicale, incapable de trouver ce qui ne va pas, est insensible et bornée, et à la fois incompétente et injuste en refusant de reconnaître la condition organique de sa "maladie". Cela est évidemment avantageux quand des "guérisseurs" pseudoscientifiques apportent un réconfort, la sensation d'exister et le soutien psychologique que leurs clients recherchent vraiment.

Les clients des thérapies alternatives limitent leurs paris. Afin de toucher une large clientèle, les praticiens des thérapies non conventionnelles parlent d'eux-mêmes, et de leur pratique, en tant que "complémentaires" ou "intégrative" plutôt que "alternative". Au lieu de s'occuper principalement de leurs clients idéologiquement engagés ou de ceux à qui on a dit que la médecine n'avait plus ou pas de traitement, ceux-ci annoncent avoir la capacité d'améliorer les traitements scientifiques. Ils acceptent le fait que les médecins puissent soulager certains symptômes spécifiques, mais proclament que les thérapies alternatives traitent les véritables causes de la maladie, qu'il s'agisse d'un déséquilibre diététique douteux ou d'une sensibilité environnementale, de champs d'énergie perturbés voire même de conflits non résolus d'incarnations précédentes6. Si une amélioration suit la délivrance combinée des traitements "complémentaires" et scientifiques, le praticien ou guérisseur demande, et souvent obtient, la paternité de la guérison ou une portion disproportionnée des honneurs.

Le mauvais diagnostic. Les médecins, même les plus expérimentés, ne déclarent pas être infaillibles, et une erreur de diagnostic, suivie par une visite chez un praticien parallèle ou un herboriste, peut déboucher sur un témoignage de guérison d'une maladie grave qui n'a en réalité jamais existé. D'autres fois, le diagnostic peut avoir été correct mais la chronologie prévue peut être imprécise. Si un patient en phase terminale passe par des traitements alternatifs et succombe plus tard que ce qui avait été prédit par le docteur, la procédure de la thérapie pourrait s'attribuer le mérite d'avoir prolongé la vie alors qu'en fait, l'écart n'est dû qu'à un pronostic injustement pessimiste.

Des bénéfices dérivés. Les thérapeutes parallèles ont souvent des personnalités enthousiastes et charismatiques57, 58, 59. Les patients, emportés par les aspects messianiques des thérapies alternatives, peuvent vivre un sentiment d'élévation psychologique qui peut accroître les effets placebo et engendrer d'autres bénéfices. Le fait d'améliorer l'humeur et l'espoir des patients peut motiver une plus grande soumission et augmenter l'efficacité des traitements. Ces effets secondaires peuvent aussi conduire les patients à améliorer leur habitudes alimentaires, leur sommeil, stimuler l'exercice et les socialiser davantage. Ces changements, en eux-mêmes, peuvent aider à une guérison naturelle plus rapide, ou à la limite, rendre la période de récupération plus tolérable. Les profits psychologiques de ce genre peuvent aussi réduire le stress qui a des effets délétères sur le système immunitaire60. Enlever ce fardeau supplémentaire peut accélérer la guérison, même s'il ne s'agit pas d'un effet spécifique de la thérapie.


Conclusion

Les clients potentiels devraient demander si le traitement qu'ils envisagent est confirmé par la recherche, publiée dans des journaux médicaux ou scientifiques dont les processus de relectures par des referees s'efforcent d'éliminer les artéfacts expérimentaux qui conduisent à de fausses impressions de guérisons. Même dans ce cas, et parce qu'une découverte seule peut toujours être due à une variable confondue non-décelée ou à un hasard statistique, les reproductions indépendantes sont essentielles.

La suspicion doit être de mise si, au lieu de tests randomisés et contrôlés, les "preuves" consistent en des anecdotes, des témoignages, des brochures ou des livres publiés par le thérapeute lui-même. Toute documentation devrait provenir de périodiques scientifiques impartiaux plutôt que de journaux appartenant aux promoteurs des pratiques contestables ou de la presse populaire, qui accepte pratiquement toutes les soumissions et payent les auteurs pour leurs publications.

Les patients devraient se méfier de tout praticien qui (1) est ignorant ou hostile envers la science; (2) est incapable d'expliquer raisonnablement ses méthodes; (3) a un discours balbutiant avec des allusions à des forces spirituelles, des énergies vitales ou, à des degrés différents, parle de vibrations, de déséquilibres et de sensibilités; (4) déclare posséder des ingrédients ou des techniques secrètes; (5) en appelle à la sagesse ancienne ou à toute autre "forme de savoir"; (6) affirme traiter "l'individu dans son entièreté" (holisme) plutôt que des maladies touchant des organes spécifiques; (7) dit être persécuté par l'establishment et encourage des actions politiques pour son compte, tout en critiquant, attaquant ou faisant toute autre forme de procès à ses critiques, plutôt qu'en répondant avec des arguments issus de la recherche. Restez sceptiques envers les praticiens "diplômés" d'institutions peu crédibles et qui vendent leurs propres inventions, tout en mettant la pression pour effectuer des visites fréquentes en retour, dans le but de "rester en bonne forme". La présence de littérature pseudoscientifique ou évoquant une théorie de la conspiration en salle d'attente, devrait illico montrer le chemin de la sortie. Et, plus que tout, si les résultats promis et annoncés vont bien au-delà de ceux offerts par les médecins conventionnels, tout ceci sans aucun effets secondaires, la probabilité d'être en présence d'un charlatan est très forte.

Bref, s'il semble que ce soit trop beau pour être vrai, c'est que cela l'est.

Lorsque les gens sont malades, toute promesse de guérison est séduisante. En conséquence, le sens commun et la volonté à exiger des preuves sont facilement supplantés par de faux espoirs. Dans cet état vulnérable, la nécessité d'une estimation critique d'un traitement est plus qu'importante.


A lire :
- Les médecines non conventionnelles ou les raisons d'une croyance. Jean Brissonnet.
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS.
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie Thomas Sandoz.
- Le sommeil de la raison (Une mode : les médecines douces) Norbert Bensaïd.

A visiter:
- Les thérapies alternatives et la psychologie de la croyance.
- Pourquoi les gens croient-ils au mystèrieux et au surnaturel ?
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces".
- Toutes les nouvelles sur les thérapies alternatives.
- Les médecines douces.
- Les illusions logiques.

Notes:
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