Médecines parallèles et
erreurs de raisonnement

(Suite)

Dr Barry Beyerstein

Le désir profond et la réciprocité. La réalité perçue de manière déformée au service du dogme est chose banale33, 34. Selon la théorie de la dissonance cognitive39, un stress mental est produit quand une nouvelle information contredit une attitude, des sentiments ou des croyances existants. Pour soulager la position inconfortable ainsi créée, nous avons tendance à déformer les données offensantes, notre mémoire ou les deux à la fois. Par exemple, une dissonance serait créée si un individu ne tirait aucun bénéfice d'un traitement de thérapie alternative pour lequel il y aurait consacré beaucoup d'argent, de temps et de lui-même. Ainsi, une forte pression mentale s'exercerait dans le but de trouver (de gré ou de force) une certaine valeur dans le traitement, plutôt que d'accepter les implications psychologiques admettant que cela ne fut que pur gaspillage. C'est pourquoi les patients et les thérapeutes se remémorent souvent les choses comme ils voudraient qu'elles aient eu lieu, plutôt que comme elles se sont réellement déroulées. Et tant que les praticiens des thérapies parallèles dédaigneront les comptes-rendus attentifs et les essais cliniques randomisés, ils seront sélectifs dans tout ce qu'ils évoqueront, menant à une surestimation de leurs taux de réussite tout en ignorant ou en minimisant leurs échecs.

De la même façon, il y a plusieurs biais auto-entretenus qui aident à maintenir une certaine estime de soi et à promouvoir des échanges sociaux harmonieux. Dans toute société il existe une "norme de réciprocité", une règle implicite qui oblige les gens à répondre aimablement à ceux qui ont un comportement agréable envers eux. Beaucoup de thérapeutes veulent sincèrement aider leurs patients, et il est bien naturel que les patients veulent les satisfaire en retour. Sans que les clients ne le réalisent, de telles obligations (sous la forme d'une demande sociale implicite) sont suffisantes pour gonfler leurs perceptions des bénéfices tirés de leur intervention. C'est pourquoi, ces effets de soumission doivent pouvoir être contrôlés et correctement gérés par des essais cliniques40

Pourquoi les thérapeutes et les clients pourraient en conclure que des thérapies inefficaces marchent ?

Notre réaction subjective aux sensations brutes que nous appelons les symptômes est, comme toutes les autres perceptions, une construction cognitive complexe. En tant que telle, elle est façonnée par des facteurs comme des attitudes, des suggestions, des attentes, des biais auto-entretenus et des illusions. L'expérience de la maladie (ou le sentiment d'être malade) est affectée (souvent inconsciemment) par un ensemble de règlements sociaux, financiers et psychologiques qui s'accumulent chez ceux qui ont le "rôle du malade" dans la société41. Chez certains individus, ces privilèges et bénéfices sont suffisants pour perpétuer l'expérience de l'affection après avoir été réellement malade, ou même créent des sentiments de la maladie en l'absence de maladie. A moins de pouvoir isoler ces facteurs qui contribuent à la perception d'être soi-même malade, les témoignages personnels sont une base de jugement relativement pauvre pour déterminer si une thérapie putative a, en fait, réussi à guérir qui que ce soit. Pourquoi et comment peut-on croire faussement avoir été aidé par un traitement pourtant inerte ?

La maladie peut avoir suivi son cours normal. Beaucoup de maladies disparaissent d'elles-mêmes. Ainsi, avant de conclure dans les pouvoirs curatifs d'une pseudo thérapie, il faut pouvoir montrer que le pourcentage de patients, dont l'état s'améliore à la suite d'un traitement, excède nettement la proportion de guérison attendue sans intervention du tout (ou bien que leur guérison a été plus rapide). A moins que les pseudo thérapeutes fournissent les enregistrements des taux de réussites et d'échecs sur un nombre suffisamment conséquent de patients ayant des maladies identiques, ils ne peuvent pas affirmer avoir la preuve que leurs traitement ou intervention font mieux qu'une guérison sans aide du tout.

Beaucoup de maladies sont cycliques. L'arthrose, les scléroses multiples, l'asthme, les allergies et plusieurs maladies dermatologiques, gynécologiques et gastro-intestinales ont leurs "hauts" et leurs "bas". Etonnamment, ceux qui sont affectés par de tels problèmes recherchent une thérapeutique pendant que leur affection se réveille. Ainsi, tout traitement pourtant sans aucun effet, aura à chaque fois des opportunités de coïncider avec les améliorations normales de la maladie qui aurait eu lieu de tout manière. Sans contrôles randomisés, les consommateurs et les fournisseurs auront tendance à mal interpréter une amélioration due au cycle normal, et à valider l'effet du pseudo traitement.

L'effet placebo. La principale raison pour que des remèdes douteux se voient crédités d'une action réelle suite à des améliorations subjectives, et occasionnellement objectives, est celle de l'omniprésent placebo42, 43. L'histoire de la médecine abonde d'exemples qui, après coup, se sont révélés être de mauvaises procédures ayant pourtant été approuvées aussi bien par les médecins que par les patients 44, 45. Ces fausses idées résultent de l'hypothèse erronée selon laquelle un changement dans les symptômes après un traitement, doit être une conséquence directe et spécifique de la procédure. A travers une combinaison de suggestion, d'attente et d'espoir et de réinterprétation cognitive, les patients qui ont pris des traitements inutiles font souvent l'expérience d'un soulagement subjectif. C'est pourquoi, les plus que nécessaires contrôles placebo, que les praticiens de thérapies alternatives refusent, sont ici remplacés par des témoignages ou des enquêtes (sic) de satisfaction.

Beaucoup de traitements des médecines parallèles, alors qu'ils sont sans effets sur la maladie elle-même, la rendent plus supportable. La douleur en est un exemple. La souffrance peut souvent être réduite par des moyens psychologiques, même si la pathologie sous-jacente reste intacte46, 47. Tout ce qui peut apaiser l'anxiété, réduire l'excitation, détourner l'attention, développer un sentiment de contrôle ou mener à une réinterprétation cognitive des symptômes, peut soulager le composant insupportable de la douleur48. C'est évidemment bénéfique si le patient souffre moins, mais il faut rester prudent pour qu'un soulagement purement symptomatique ne détourne des personnes malades vers des remèdes de charlatans, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour en revenir à une médecine efficace. Les procédures visant à soulager purement des symptômes ne devraient jamais précéder un diagnostic précis.

La puissance des effets de l'espérance et de la soumission sont si forts, que lors de tests, les thérapeutes et les bénéficiaires doivent être tous deux "aveugles", ignorants des substances prises ou données49. De telles précautions sont nécessaires parce qu'il suffit d'un tout petit signe, involontairement transmis par celui qui le fournit, pour que les résultats de l'étude soient faussés. De la même manière, ceux qui évaluent les effets du traitement doivent aussi le faire en aveugle, de nombreux cas de biais expérimentaux ont été relevés montrant que des professionnels scrupuleux et expérimentés peuvent inconsciemment "lire" dans les résultats ce qu'ils espèrent et veulent y trouver49, 50.

Les défenseurs des thérapies parallèles se plaignent souvent de ce que la médecine conventionnelle continue à utiliser des traitements n'ayant pas été suffisamment analysés ou vérifiés. C'est tout à fait possible dans certains cas, mais le pourcentage de ces derniers est grossièrement exagéré51. Quoi qu'il en soit, une telle critique n'augmente pas pour autant la crédibilité des thérapies alternatives, le seul fait de déclarer "ils sont aussi mauvais que nous" n'apporte pas de preuve positive en faveur de la croyance de celui qui l'émet. La différence cruciale entre la médecine scientifique et les thérapies parallèles est que, contrairement à ces dernières, la médecine scientifique s'est institutionnellement engagée à retirer des "rayons" les traitements ayant "échoué à l'examen" ou inefficaces, et ne reste pas accrochée à des procédures ou des théories obsolètes ou entrant en contradiction avec les données de la science.

   


A lire :
- Les médecines non conventionnelles ou les raisons d'une croyance. Jean Brissonnet.
- Médecines alternatives : le guide critique. Collectif.
- Idées folles, idées fausses en médecine. Skrabanek, Mc Cormick.
- Les charlatans de la santé, Jean-Marie ABGRALL.
- Les médecines douces, Jean-Jacques AULAS.
- Les pseudo-médecines, Jean Brissonnet.
- Histoires parallèles de la médecine. Des Fleurs de Bach à l'ostéopathie Thomas Sandoz.
- Le sommeil de la raison (Une mode : les médecines douces) Norbert Bensaïd.

A visiter:
- Les thérapies alternatives et la psychologie de la croyance.
- Pourquoi les gens croient-ils au mystèrieux et au surnaturel ?
- 12 questions à poser lorsqu'on évalue les "médecines douces".
- Toutes les nouvelles sur les thérapies alternatives.
- Les médecines douces.
- Les illusions logiques.

Notes:
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