La mémoire de l'eau
Histoire d'une "découverte" !

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Justement, Benveniste refusera toujours de vérifier sa formidable "découverte" sur d'autres modèles que son boiteux Test de dégranulation, en dosant l'histamine libérée par les basophiles par exemple ou d'autres moyens biochimiques, sans compter que puisque la mémoire de l'eau se veut un phénomène physique universel, on devrait pouvoir mesurer sa réalité par tout autre moyen que les globules blancs. Pourquoi s'en tenir aux seuls globules blancs ? Allez savoir... Le Docteur ne veut rien entendre, ce qui le décrédibilise encore plus. S'ensuit toute la litanie habituelle du savant incompris, condamné parce que novateur et visionnaire, le syndrome Galilée dans toute sa splendeur, thème récurent, avec celui du Jésus persécuté puis adulé par la foule.

Plus tard, Benveniste proposera une théorie micro-macrocosmique faisant une analogie entre les trous noirs (et leurs propriétés) avec des "trous blancs" dans l'eau qui expliquerait la mémoire de l'eau, et la publiera. La magie et l'ésotérisme entrent en fanfare par la grande porte d'une théorie aux allures d'imposture scientifique. La mémoire de l'eau serait en fait un "vide blanc" ou plutôt un "trou blanc" formé (si on peut s'exprimer ainsi) par la disparition de la molécule du produit dilué (sic), ces "trous blancs" émettraient une onde électromagnétique faisant apparaître des hyperprotons (quid ?). Mais il ne s'arrête pas là : l'onde ainsi émise par une dilution homéopathique (avec ses secousses ou "succussions" bien entendu) serait susceptible d'être enregistrée sur un support magnétique puis transmise à de l'eau pure dans le but de la "dynamiser" à son tour, puis ensuite de dynamiser l'eau dynamisée, et ainsi de suite. Il s'agit de la guérison à distance évoquée plus haut. Arrivés à ce niveau, nous sommes au royaume des fées, des ectoplasmes ou de la cabbale. L'Office des Brevets, quant à lui, ne s'y est pas trompé puisqu'il a toujours refusé d'enregistrer les "inventions" de Benveniste et son "Procédé et dispositif de transmission sous forme de signal de l'activité biologique d'une matière porteuse à une autre matière porteuse, et de traitement d'un tel signal, et produit obtenu avec un tel procédé " malgré ses recours, et ce pour cause d'insuffisance de l'exposé !

L'entreprise de crétinisation du public qu'est cette fumeuse histoire de la mémoire de l'eau, sa récupération par les homéopathes et les laboratoires fabriquant ces pilules de sucre et d'eau, sombre d'autant plus dans le ridicule, et rend aussi inutile tout recours à l'homéopathie, si l'on prend en considération le fait que si l'eau a effectivement une "mémoire", nul besoin d'avoir recours aux vendeurs d'homéopathie ni à leurs produits étant donné que celle-ci étant recyclée depuis des millénaires, passée par toutes les couches géologiques existantes, tous les végétaux et animaux possibles, elle doit bien être chargée d'ores et déjà de tous les composants existants et ayant existé sur Terre, dont ceux que les petites pilules sont sensées contenir et nous guérir de moult maux.

Le dernier acte de cette aventure est venu d'une scientifique, le Professeur Madeleine Ennis de l'Université Queen's de Belfast, qui aurait réussi à reproduire l'expérience en utilisant "une méthode de comptage des basophiles développée auparavant et qui pouvait être complètement automatisée, qui impliquait de marquer les basophiles activés avec un anticorps monoclonal, lequel pouvait être observé par une réaction de fluorescence, mesurée par une machine, dont le résultat a été publié dans Inflammation Research " (article du Guardian de 2001). Malheureusement pour le Pr Ennis, elle n'a jamais pu reproduire ses résultats ni confirmer les assertions de Benveniste, ni apporter le dernier soupçon de crédibilité aux concepts homéopathiques.

Au delà de cette histoire malheureuse, il est légitime de se demander pourquoi un scientifique en vient ainsi à soutenir une hypothèse réfutée dans les faits et à continuer dans une voie qui ne mènera de toute façon nulle part. Certains argumenteront peut-être sur le fait que l'argent est ici aussi le nerf de le guerre, via les laboratoires homéopathiques désireux de rendre "scientifique" ce qui ne peut être considéré que comme magique, concluant que chez quelques personnes l'objectivité scientifique se monnaye. Les "disciples" de Benveniste (et ceux du paranormal), quant à eux, auront recours au vieux poncif du savant incompris, rejeté, mais dont les thèses seront plus tard reconnues et acceptées par toute la communauté scientifique.

Citant à l'appui de leur argumentation les cas de Galilée (vu plus haut, le "syndrome Galilée" car c'est devenu un lieu commun) avec l'héliocentrisme, de Wegener et la dérive des continents, de Mayer et la conservation de l'énergie, Boltzman et la cinétique des gaz, etc. réclamant à corps et à cris un changement de paradigme. Ces derniers oublient trop souvent que même si certaines théories, acceptées, furent à l'origine rejetées par la communauté scientifique, l'immense majorité n'est jamais acceptée pour autant car trop farfelues. On a trop tendance (et souvent c'est volontaire de la part des tenants du paranormal) à ne retenir, ou a ne rappeler, que les cas positifs en oubliant la majorité des cas négatifs et qui le resteront à jamais. Comme beaucoup de théories un peu folles, celle de la mémoire de l'eau n'est pas en avance sur son temps et ne sera qu'un épisode, parmi d'autres moins "popularisés", de la vie scientifique (même si des intérêts financiers y étaient mêlés). En outre, en général, les théories rejetées puis ensuite agréées par les scientifiques, ne sont jamais connues ni jamais soutenues par le grand public, contre la communauté scientifique, pourquoi celle-ci le fut-elle ?

Mais une autre hypothèse, plus psychologique celle-ci, pourrait entrer en scène : celle de la théorie de l'engagement chère à Joule et Beauvois. En effet, la théorie de l'engagement stipule que (comme son nom l'indique) plus on est engagé dans quelque chose (un acte, une cause, etc) plus il est difficile d'en sortir et d'y mettre fin, plusieurs conditions doivent cependant être réunies (voir La soumission librement consentie, Jean Léon BEAUVOIS, Robert-Vincent JOULE) :

Lorsqu'on y regarde de plus près, l'histoire de la mémoire de l'eau, et plus particulièrement celle de son "découvreur", rassemble presque toutes les conditions requises pour que l'engagement soit tel que Benveniste ne puisse plus revenir en arrière (celle de sa publicité étant à mon avis la plus importante), même s'il aurait dû se méfier dès le doute installé. La science n'étant pas dogmatique, quelques théories considérées comme farfelues ont ensuite été (très rarement) intégrées au vu des éléments apportés par la suite, rien n'étant figé pour l'éternité dans ce domaine. Malheureusement pour la mémoire de l'eau, le but semble-t-il était tout autre.

Reste sinon le désir de marquer l'histoire des sciences, d'être célèbre, reconnu, applaudi, et bien ici c'est réussi, dans une certaine mesure seulement, mais qu'il se console, les laboratoires homéopathiques eux aussi ont été ridicules dans cette affaire. Rappelons, pour finir, et pour ceux que les challenges excitent, qu'un million de dollars attendent toujours d'être gagnés par celui qui réussira à différencier une préparation homéopathique d'une autre non homéopathique, de quelque manière qui soit, comme le dit James Randi, auteur du challenge, c'est-à-dire par des moyens soit chimiques (analyse qualitative ou quantitative), soit biologiques (in vivo ou in vitro), soit physiques (polarisation, analyse spectrale, micoranalyse) ou métaphysiques (Tarots, intuition, auras, Kirlian, hasard, communication avec les esprits) ou tout autre moyen. Pour l'instant, et depuis qu'il a été instauré, personne, pas même dans la communauté homéopathe pourtant la mieux placée, n'a relevé le défi.


A lire :
- Petit traité de l'imposture scientifique. Aleksandra Kroh.
- L'imposture scientifique en 10 leçons. Michel de Pracontal.
- Au coeur de l'extra-ordinaire, Henri Broch.

A visiter :
- L'homéopathie.
- Les nouvelles à propos de l'homéopathie.
- L’étude "Montagnier" sur l’homéopathie.
- Science et pseudoscience.
- "La mémoire de l'eau".
- Mémoire de l'eau, les homéopathes la cherchent encore.

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