Arguments racistes et Q.I.


Stephen J. Gould

D'après Louis Agassiz, le plus grand biologiste américain du milieu du XIX° siècle, les blancs et les noirs appartenaient à deux espèces différentes. Cette affirmation renforça la position des partisans de l'esclavage, car l'égalité et la charité telles qu'elles sont présentées dans la Bible, n'ont pas à s'exercer au-delà des frontières entre espèces. Que pouvaient répondre les abolitionnistes ? La science avait éclairé ce sujet de sa lumière froide et sans passion, on ne pouvait réfuter cette position par la simple charité chrétienne.

De telles idées, en apparence cautionnées par la science, ont été constamment invoquées dans l'intention d'assimiler l'égalitarisme à la sentimentalité et à l'aveuglement émotionnel. Les gens qui ignorent ces exemples historiques ont tendance à accepter toute résurgence de ces idées à leur valeur déclarée : c'est-à-dire qu'ils supposent que toutes les affirmations reposent sur des "données" présentées, et non sur les idées sociales qui, en réalité, les inspirent.

Les idées racistes du XIX° siècle se fondaient en premier lieur sur la craniométrie, les dimensions du crâne humain. Aujourd'hui ces conceptions sont complètement discréditées. Mais les tests d'intelligence sont, au XX° siècle, ce qu'était la craniométrie au XIX° siècle. La victoire du mouvement eugénique en 1924, au moment de l'adoption de la loi sur la limitation de l'immigration, fut leur première conséquence néfaste, car les restrictions concernant les non européens et les ressortissants d'Europe de l'Est et du Sud se trouvèrent justifiées par les premières applications généralisées et uniformes des tests d'intelligence en Amérique : les tests psychologiques de l'armée pendant la Première Guerre Mondiale. Ces tests ont été mis au point et pratiqués par le psychologue Robert M. Yerkes, qui conclut : "L'éducation ne peut pas à elle seule amener la race noire (sic) au niveau de ses concurrents caucasiens." il est maintenant clair que Yerkes et ses collègues ne connaissaient aucun moyen de séparer les éléments génétiques de ceux qui relèvent de l'environnement, dans la recherche des causes de réussite ou d'échec aux tests.

Le plus récent épisode de ce drame sans fin a débuté en 1969, lors de la publication d'un article d'Arthur Jensen intitulé "Le QI et la réussite scolaire", dans la Harvard Educational Review. On y prétend de nouveau que de nouvelles informations désagréables sont apparues et que la science doit exposer la "vérité", même si elle va à l'encontre des idées les plus chères à la philosophie libérale. En réalité Jensen ne possède absolument aucune information nouvelle et ce qu'il propose ne résiste pas à l'analyse.

Jensen suppose que le quotient intellectuel mesure correctement quelque chose que l'on peut appeler l'"intelligence". Il essaye ensuite de distinguer les facteurs génétiques et environnementaux susceptibles de provoquer des différences dans les résultats. Pour y parvenir, il se fonde sur la seule expérience naturelle que nous possédions : les jumeaux élevés séparément, puisque les différences de QI entre des individus génétiquement identiques ne peuvent provenir que de l'environnement. Se fondant sur les recherches effectués sur les jumeaux identiques, Jensen fait une estimation de l'influence de l'environnement. Il conclut que le caractère héréditaire du QI est d'environ 0,8 (80%) chez les blancs d'Amérique et d'Europe. La différence de QI moyenne entre les Blancs et les Noirs d'Amérique est d'environ 15 points (écart généralement admis). Il affirme que cette différence est trop importante pour provenir de l'environnement, étant donné le taux de transmission du QI. De peur que l'on ne croie que Jensen écrit dans la tradition de la scolastique abstraite, je citerai la première ligne de son livre : "On a essayé par une pédagogie adaptée de compenser l'infériorité scolaire, mais cela a manifestement échoué."

Je crois qu'il est possible de réfuter cette argumentation d'une manière hiérarchique, c'est-à-dire que l'on peut la discréditer à chacun de ses niveaux, et montrer qu'elle est aussi inacceptable à un niveau plus global, même si l'on admet les arguments de Jensen aux deux premiers niveaux.

Premier niveau : assimilation de l'intelligence au QI. Qui sait vraiment ce que mesure le QI ? Il permet de prévoir le "succès" scolaire, mais ce succès résulte-t-il de l'intelligence ou de l'aptitude à assimiler des valeurs favorites des classes dominantes ? Certains psychologues écartent cette difficulté en définissant techniquement l'intelligence en fonction des résultats obtenus aux tests d'"intelligence". Ce n'est qu'une ruse. Mais cette définition s'est tellement éloignée du sens généralement donné à l'intelligence que l'on ne sait plus très bien de quoi il s'agit. Admettons toutefois (bien que ce ne soit pas mon avis), que le QI donne effectivement une appréciation significative de l'intelligence, au sens vulgaire du mot.

Deuxième niveau : l'hérédité du QI. De nouveau, il y a confusion entre le sens technique et le sens vulgaire du mot. Héréditaire, pour le profane, signifie, "fixe", "inévitable" ou "immuable". Pour le généticien, "héréditaire" se rapporte à une estimation de la similitude de deux individus, fondée sur les gènes communs. Ce concept n'implique pas l'idée d'inévitabilité, ni ne suppose des entités immuables échappant à toute influence de l'environnement. Les lunettes corrigent de nombreux problèmes de vision héréditaires, l'insuline peut corriger le diabète.

D'après Jensen, le QI est héréditaire à 80%. Léon Kamin, psychologue à Princeton, a vérifié avec le plus grand soin les détails des recherches sur les jumeaux qui sont à la base de cette estimation. Il a découvert une quantité extraordinaire de contradictions et d'erreurs. Par exemple, feu Sir Cyril Burt, à qui nous devons la majeure partie des informations concernant les jumeaux élevés séparément, a poursuivi ses recherches sur l'intelligence pendant plus de quarante ans. Bien qu'il ait argumenté la représentativité de ses échantillons dans diverses versions "améliorées", certains de ses coefficients ne changent qu'à partir de la quatrième décimale, situation statistiquement impossible. Il a été ensuite prouvé que Cyril Burt avait fraudé et que ses études de jumeaux étaient purement imaginaires, tout autant que les collaboratrices qui auraient participé à ses travaux, et que ses données avaient été inventées de toutes pièces (La Recherche n°113, juillet-août 1980).

Le QI dépend en partie du sexe et de l'âge, mais il n'a pas été possible de quantifier le rôle que jouent ces deux éléments. Il est possible qu'une "correction incorrecte" établisse des valeurs élevées entre les jumeaux, non parce qu'ils possèdent tous deux les gènes de l'intelligence, mais plus simplement parce qu'ils sont du même âge et ont le même sexe. Les données sont tellement imprécises qu'il est impossible d'en tirer une estimation valable de l'hérédité du QI. Mais supposons encore (bien que cela ne repose sur rien) que l'hérédité du QI est égale à 0,8.

Troisième niveau : confusion des variations entre les groupes et à l'intérieur d'un groupe. Jensen établit un rapport de cause à effet entre ces deux affirmations principales : l'hérédité à l'intérieur du groupe est de 0,8 pour les Américains blancs, et la différence de QI entre les blancs et les noirs est de 15 points en moyenne. Il en conclut que le "déficit" des noirs est en grande partie d'origine génétique, à cause de l'hérédité du QI. C'est un non sens car il n'y a pas de relation nécessaire entre l'hérédité à l'intérieur d'un groupe et les valeurs moyennes de deux groupes distincts.

Un simple exemple permettra d'illustrer la faiblesse de l'argumentation de Jensen. L'hérédité de la taille est beaucoup plus importante que celle du QI. Supposons que la taille moyenne soit de 1,56 mètre et l'héritabilité de 0,9 (valeur réaliste) dans un groupe d'agriculteurs indiens sous-alimentés. Une forte valeur de l'héritabilité signifie simplement que les petits fermiers auront des enfants de petite taille et les grands des enfants de grande taille. Elle ne s'oppose pas à ce que la moyenne de cette population indienne s'élève jusqu'à 1,80 mètre (au-dessus de la taille moyenne de la population américaine blanche), grâce à une nourriture adaptée. Elle prédit seulement que les fermiers plus petits que la moyenne (peut-être mesureraient-ils alors 1,75 mètre) continueraient d'avoir des enfants plus petits que la moyenne de leur groupe./

Je ne prétends pas que l'intelligence, quelle que soit sa définition, n'a aucun fondement génétique. Je considère simplement qu'il est à la fois vrai, inintéressant et sans importance que ce soit le cas. Toute caractéristique est l'expression de l'interaction complexe de l'hérédité et de l'environnement. Notre devoir est seulement d'apporter aux individus l'environnement le plus propice à l'expression de leurs aptitudes. Il faut se contenter de faire remarquer que la volonté de démontrer l'existence d'une déficience génétique de l'intelligence chez les noirs américains ne repose sur aucun élément nouveau et ne s'appuie sur aucun fait valide. On pourrait tout aussi bien dire que les noirs sont avantagés génétiquement par rapport aux blancs. Et, de toute manière, cela n'a aucune importance. On ne peut pas juger un individu par rapport à la moyenne de son groupe.

Si le déterminisme biologique actuel dans l'étude de l'intelligence humaine ne repose sur aucun fait nouveau (et même en réalité sur aucun fait du tout) pourquoi est-il devenu si populaire ? La réponse est sociale et politique. Les années soixante ont été propices au libéralisme, on a dépensé beaucoup d'argent pour l'amélioration du sort des pauvres, mais sans grands résultats. Avec l'arrivée de nouveaux dirigeants, de nouvelles priorités ont été définies. Et pourquoi les programmes n'ont-ils rien donné ? Il y a deux réponses possibles :

1- Nous n'avons pas dépensé assez d'argent, nous avons manqué d'imagination, ou encore (et cela fait trembler tous les leaders politiques) il est impossible de résoudre ces problèmes sans remettre en cause les fondements sociaux et économiques de notre société,
2- les programmes ont échoué parce que ceux à qui ils s'adressent sont réfractaires à toute amélioration, et dans ce cas rejetons la responsabilité sur les victimes. Que choisirons ceux qui assument le pouvoir surtout en période d'austérité ?

Le déterminisme biologique n'est pas seulement un sujet de conversation pour cercles d'intellectuels. Ses implications philosophiques et ses conséquences politiques sont extrêmement importantes. Comme l'a écrit John Stuart Mill : "de tous les stratagèmes utilisés pour éviter de prendre en considération l'influence que la société et la morale exerce sur l'esprit humain, le plus lâche est celui qui attribue la diversité des comportements et des personnalités à des différences naturelles innées."


Pour aller plus loin :
- L'humanité au pluriel : La génétique et la question des races. Bertrand Jordan
- Darwin et les grandes énigmes de la vie, Stephen J Gould
- La catégorisation et les stéréotypes en psychologie sociale. Edith Sales-Wuillemin
- La Mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould
- Quand les poules auront des dents, Stephen J Gould
- Des idées reçues en psychologie, Jerome Kagan
- Race et histoire, Claude Levy-Straus

A lire aussi :
- Le déterminisme biologique
- Tests de QI et quotient intellectuel
- Le quotient d'intelligence
- L'intelligence et le QI

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