Deux demandes introductives1,2 Ces dernières années l'intérêt pour les dérivés végétaux s'est accru proportionnellement au retrait des produits cosmétiques de substances, fonctionnelles ou non, d'origine animale. Ceci est dû à la popularité croissante de certains mouvements dont ceux qui se battent pour l'élimination de l'expérimentation animale et qui a porté à l'insertion dans la VIème Modification à la Directive de la CEE d'un article qui prévoit la mise au ban des matières premières testées sur animaux à partir du 01/01/97, à moins de renvoi pour motifs techniques. Déjà dans le passé nous avons eu l'occasion de commenter, voire souvent de contester, l'utilisation de l'adjectif "naturel" comme synonyme de "végétal" et par conséquent d'"inoffensif" pour influencer le consommateur ignorant et "victime" d'affirmations publicitaires qui ne trouvent pas de confort dans la réalité du produit cosmétique fini. Selon des récentes interprétations légales, qui mettent en évidence de toute façon une zone grise législative dans l'usage de cet adjectif, l'utilisation du terme "naturel" peut être librement attribuée à des dérivés végétaux, animaux et minéraux à moins que les divers processus d'extraction, de raffinement, de purification, de concentration, de conservation, d'éthoxylation etc. n'aient pas transformé le matériel d'origine en quelque chose de complètement étranger.Pourquoi doit-on se distancier de l'affirmation que le naturel végétal est inoffensif et respecte l'environnement? Avant tout l'exploitation de quelques ressources de la flore mondiale porte à consommer des sources parfois peu facilement renouvelables (comme cela s'est déjà passé pour quelques bois précieux) et par conséquent, dans certains cas, le caractère purement "écologique" de ces opérations est pour le moins discutable. Pour confondre l'axiome végétal=inoffensif les exemples peuvent être multiples. Suggérer l'ingestion de la ciguë ou d'amanite aurait sûrement un effet létal, mais se nourrir de produits dérivant de "cultures biologiques" augmente le risque d'introduire des toxines végétales à action cancérigène spontanément présentes comme pesticides naturels.N'oublions pas le risque de toxicité lié à l'usage de drogues végétales, comme par exemple l'hépatotoxicité de dérivés végétaux contenant des alcaloïdes pyrrolizidiniques ou safrole ou pulegon; le syndrome d'abus de ginseng; la carcinogénicité de l'acide aristolocique, etc...Nous avons laissé pour finir un autre aspect négatif possible des dérivés végétaux : la contamination par l'arsenic, mercure, étain, plomb, radionucléïdes, pesticides etc... qui peut résulter dangereuse aussi en cas d'application topique de substances végétales ou de leurs extraits non purifiés. Mais l'abattement d'animaux pour utiliser les propriétés de quelques-uns de leur dérivés, ne doit-il pas être de toute façon considéré un facteur encore plus négatif pour notre écologie ? Les images crues et irréfutables d'animaux sacrifiés pour le bien de l'humanité doivent être essentiellement attribuées à d'autres industries (en premier lieu alimentaire) et non à celle cosmétique qui, au contraire, a éliminé les dérivés animaux en les substituant avec des équivalents de synthèse comme par exemple dans le cas des spermaceti et de la cire d'abeille. A l'exclusion des végétariens qui abhorrent de toute façon le sacrifice initial de l'animal mais non l'usage d'aliments qui en dérivent (par exemple beurre, fromage, oeufs), il est assez curieux de constater la totale absence de sensibilité (des producteurs, consommateurs et du marketing) face aux poissons, sans autre des animaux, mais qui peuvent être utilisés pour obtenir des produits alternatifs, tel le collagène, sans rencontrer apparemment d'objections. Si l'on reste dans le secteur des dérivés protéiques (collagène, fibronectine, élastine, etc.), il s'agit, par analogie avec tous les principes actifs animaux utilisés dans la cosmétique, de by-products de l'industrie alimentaire qui pourvoit pour ses propres objectifs à sacrifier les divers animaux. Aucun de ceux-ci n'est tué dans le but de produire des cosmétiques; l'industrie de la beauté au contraire, en utilisant les déchets des autres, contribue à diminuer le problème de leur élimination, faisant apparaître ainsi les dérivés animaux décidément plus écologiques ou green du moment qu'ils consentent un recyclage facile des abondants déchets de l'industrie alimentaire. Il convient enfin de relever que les processus biotechnologiques ont toujours rendu possible l'obtention au travers de cultures cellulaires, bactériennes ou non, de quelques dérivés sans remonter à l'animal comme source primaire. Il n'existe pas de préjugés pour indiquer a priori des matières primaires "meilleures" ou "écologiquement avancées" grâce à leur seule origine. Seule une recherche attentive, scrupuleuse et assurée d'être analytique, chimique, pharmacotoxicologique ou applicative, peut déterminer l'idonéïté d'un ingrédient pour usage topique. Des informations promotionnelles génériques, incomplètes et éclatantes ne servent ni le consommateur ni l'industrie.Cancérigènes végétaux3 Si l'on interrogeait un échantillonnage représentatif de la population sur les causes possibles du cancer, la plus grande partie des personnes interviewées et capables de fournir une autre réponse que "je ne sais pas", identifieraient presque à coup sûr, à part la fumée du tabac, l'exposition aux composés chimiques créés par l'homme. En effet, les écologistes ont désormais convaincu la plupart que les centrales nucléaires, la pollution industrielle, les gaz d'échappement des automobiles, le chrome, les pesticides et autres produits de la "civilisation" sont les principaux responsables des maladies en général et des tumeurs en particulier, et que le genre humain ne se sauvera qu'en retournant à la "nature".Une des causes possibles de cet éco-terrorisme psychologique trouve sans doute ses racines dans le fait que, durant la seconde partie de ce siècle, la toxicologie s'est préoccupée d'étudier les effets nocifs des composés de synthèse, en portant relativement peu d'attention à ceux provoqués par les substances d'origine naturelle. Ceci est particulièrement vrai dans le secteur de la cancérogénèse, pour preuve la liste des composés examinés par l'International Agency for Research on Cancer de l'OMS dans ses 49 "Monographs on the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans" publiée de 1972 à aujourd'hui4. C'est à Bruce Ames, le père des tests de mutagenèse sur les bactéries, qu'on attribue le mérite d'avoir le premier déclaré catégoriquement que les aliments que l'on consomme, et en particulier beaucoup de végétaux, contiennent une grande variété de substances toxiques, mutagènes et cancérigènes5,6 lesquelles ensemble avec la fumée, constituent probablement la cause principale du développement de tumeurs et sont peut-être, du moins en partie, responsables d'autres pathologies, comme par exemple l'athérosclérose et le vieillissement. Le fait que les plantes contiennent des substances chimiques toxiques, parfois aussi en quantités significatives, et qu'une partie d'entre elles puissent représenter un risque cancérigène pour l'homme, n'est pas du tout surprenant. Souvent ces substances sont synthétisées comme moyen de défense, soit vis-à-vis des insectes que d'autres animaux prédateurs. Beaucoup des poisons les plus puissants connus aujourd'hui sont d'origine végétale. En bonne partie, ils sont connus depuis longtemps du moment que leurs effets aigus sont facilement identifiables et les pharmacologues ont aujourd'hui démontré un extrême intérêt pour ces poisons du moment qu'à petites doses ils exercent des effets thérapeutiques. Morphine, atropine, scopolamine, ésérine, ergométrine et digoxine en sont quelques exemples d'une longue liste. Au contraire de l'activité cancérigène qui, pour être mise en évidence, requiert des expérimentations de longue durée (mois ou années) et extrêmement coûteuses, les effets fonctionnels de ces principes actifs sont, du moins sommairement, identifiables en peu de jours. Plus récemment, l'emploi de tests de cancérigénèse à court terme, parmi lesquels le premier a été celui de Ames, qui consent d'évaluer rapidement si une substance est mutagène pour les bactéries, a permis d'identifier de nombreux composés potentiellement cancérigènes parmi les végétaux qui composent notre diète. Pour quelques-uns d'entre eux la capacité de produire l'apparition de tumeurs a été successivement documentée par des tests à long terme conduits sur les rongeurs.De quelques exemples Quelques-uns des champignons comestibles contiennent des hydrazines mutagènes et cancérigènes7. L'ergotine8 contenue à raison de 0,4 g/kg de poids frais dans l'Agaricus bisporus et présente dans quantité d'autres espèces, n'est pas en soi cancérigène, mais un de ses produits d'hydrolyse provoque chez la souris le développement de tumeurs pulmonaires et des vaisseaux sanguins. La Gyromitra esculenta contient divers hydrazones, dont le plus connu est la giromatrine (acetaldéhyde-N-methyl-N-formylhydrazine), présent dans le champignon sec dans une concentration variant de 0,5 à 3g/kg. Elle provoque chez la souris une augmentation de l'incidence des tumeurs du poumon et de l'estomac, tout comme ceux du prépuce chez les mâles et de la glande clitoridienne chez les femelles.Un de ses métabolites, le N-méthyl-N-formylhydrazine, cause dans la même espèce l'apparition de tumeurs du foie, de la vésicule biliaire, du cholédoque et du poumon. Un autre métabolite, la Nmethylhydrazine, s'est montré cancérigène chez le hamster, chez lequel il augmente spécialement l'incidence de tumeurs du caecum et d'histiocytomes9. Légumes et boissons De très nombreux végétaux - parmi lesquels et pour n'en citer que les plus communs, l'oignon (Allium cepa), l'asperge (Asparagus officinalis), l'endive (Cichorium endivia), la laitue (Lactuca sativa), la pomme (Pyrus malus), la pomme de terre (Solanum tuberosum) et les épinards (Spinacia oleracea) - contiennent de la quercétine, le plus étudié des flavonoïdes. L'intérêt pour la cancérogénicité de ces composés a été suscité par leur présence sous forme de glucosides dans diverses boissons (thé, café, cacao, jus de fruit, vin rouge, vinaigre et bière) et surtout par le fait qu'ils sont contenus dans une fougère, le Pteridium aquilinum, dont la capacité à induire des tumeurs chez diverses espèces animales a été démontrée. Par contre, quelques flavonoïdes ont montré une activité anti-cancérigène que l'on peut attribuer, soit à leur nature d'inducteurs de systèmes enzymatiques détoxifiants, soit à l'inhibition de la nitrosation à cancérigènes de précurseurs contenant des groupes aminiques.Autres végétaux comestibles Cependant, au moins 27 aglucones de divers flavonoïdes sont mutagènes pour la Salmonella typhimurium et pour un de ceux-ci, la quercétine, les résultats d'un test conduit chez le rat apportent une certaine évidence d'activité tumorigène10. Un autre flavonoïde amplement distribué chez les végétaux, beaucoup desquels sont comestibles, est le camphérol (kaempherol) ou lutine. Lui aussi est mutagène, non seulement chez la Salmonella, mais aussi chez les cellules de mammifères et induit des micronucleus dans les érythrocytes polychromatiques de la moelle osseuse de souris; malheureusement les données disponibles ne sont pas suffisantes à établir s'il est aussi cancérigène chez les animaux de laboratoire11.Beaucoup d'huiles essentielles contiennent du saphrol; en particulier celui de sassafras (jusqu'à 93%), mais aussi en mesure moindre (1 à 10%), ceux de la noix musquée, du gingembre, de la cannelle, du poivre noir et de l'anis. Dans les mêmes huiles, on trouve des quantités mineures d'isosafrol et de méthyleugenol. Aussi bien le safrol (3,4-méthylendioxyallylbenzène) que l'isosafrol (1,2-méthylenedioxypropenylbenzène) produisent l'apparition de tumeurs du foie chez la souris et chez le rat12
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