Le naturel est souvent nuisible

Giorgio Rialdi
Vevy Europe Scientific Forum, Switzerland

Deux demandes introductives1,2

Ces dernières années l'intérêt pour les dérivés végétaux s'est accru proportionnellement au retrait des produits cosmétiques de substances, fonctionnelles ou non, d'origine animale. Ceci est dû à la popularité croissante de certains mouvements dont ceux qui se battent pour l'élimination de l'expérimentation animale et qui a porté à l'insertion dans la VIème Modification à la Directive de la CEE d'un article qui prévoit la mise au ban des matières premières testées sur animaux à partir du 01/01/97, à moins de renvoi pour motifs techniques.

Déjà dans le passé nous avons eu l'occasion de commenter, voire souvent de contester, l'utilisation de l'adjectif "naturel" comme synonyme de "végétal" et par conséquent d'"inoffensif" pour influencer le consommateur ignorant et "victime" d'affirmations publicitaires qui ne trouvent pas de confort dans la réalité du produit cosmétique fini. Selon des récentes interprétations légales, qui mettent en évidence de toute façon une zone grise législative dans l'usage de cet adjectif, l'utilisation du terme "naturel" peut être librement attribuée à des dérivés végétaux, animaux et minéraux à moins que les divers processus d'extraction, de raffinement, de purification, de concentration, de conservation, d'éthoxylation etc. n'aient pas transformé le matériel d'origine en quelque chose de complètement étranger.

Pourquoi doit-on se distancier de l'affirmation que le naturel végétal est inoffensif et respecte l'environnement?

Avant tout l'exploitation de quelques ressources de la flore mondiale porte à consommer des sources parfois peu facilement renouvelables (comme cela s'est déjà passé pour quelques bois précieux) et par conséquent, dans certains cas, le caractère purement "écologique" de ces opérations est pour le moins discutable. Pour confondre l'axiome végétal=inoffensif les exemples peuvent être multiples. Suggérer l'ingestion de la ciguë ou d'amanite aurait sûrement un effet létal, mais se nourrir de produits dérivant de "cultures biologiques" augmente le risque d'introduire des toxines végétales à action cancérigène spontanément présentes comme pesticides naturels.

N'oublions pas le risque de toxicité lié à l'usage de drogues végétales, comme par exemple l'hépatotoxicité de dérivés végétaux contenant des alcaloïdes pyrrolizidiniques ou safrole ou pulegon; le syndrome d'abus de ginseng; la carcinogénicité de l'acide aristolocique, etc...Nous avons laissé pour finir un autre aspect négatif possible des dérivés végétaux : la contamination par l'arsenic, mercure, étain, plomb, radionucléïdes, pesticides etc... qui peut résulter dangereuse aussi en cas d'application topique de substances végétales ou de leurs extraits non purifiés.

Mais l'abattement d'animaux pour utiliser les propriétés de quelques-uns de leur dérivés, ne doit-il pas être de toute façon considéré un facteur encore plus négatif pour notre écologie ?

Les images crues et irréfutables d'animaux sacrifiés pour le bien de l'humanité doivent être essentiellement attribuées à d'autres industries (en premier lieu alimentaire) et non à celle cosmétique qui, au contraire, a éliminé les dérivés animaux en les substituant avec des équivalents de synthèse comme par exemple dans le cas des spermaceti et de la cire d'abeille.

A l'exclusion des végétariens qui abhorrent de toute façon le sacrifice initial de l'animal mais non l'usage d'aliments qui en dérivent (par exemple beurre, fromage, oeufs), il est assez curieux de constater la totale absence de sensibilité (des producteurs, consommateurs et du marketing) face aux poissons, sans autre des animaux, mais qui peuvent être utilisés pour obtenir des produits alternatifs, tel le collagène, sans rencontrer apparemment d'objections. Si l'on reste dans le secteur des dérivés protéiques (collagène, fibronectine, élastine, etc.), il s'agit, par analogie avec tous les principes actifs animaux utilisés dans la cosmétique, de by-products de l'industrie alimentaire qui pourvoit pour ses propres objectifs à sacrifier les divers animaux. Aucun de ceux-ci n'est tué dans le but de produire des cosmétiques; l'industrie de la beauté au contraire, en utilisant les déchets des autres, contribue à diminuer le problème de leur élimination, faisant apparaître ainsi les dérivés animaux décidément plus écologiques ou green du moment qu'ils consentent un recyclage facile des abondants déchets de l'industrie alimentaire.

Il convient enfin de relever que les processus biotechnologiques ont toujours rendu possible l'obtention au travers de cultures cellulaires, bactériennes ou non, de quelques dérivés sans remonter à l'animal comme source primaire. Il n'existe pas de préjugés pour indiquer a priori des matières primaires "meilleures" ou "écologiquement avancées" grâce à leur seule origine. Seule une recherche attentive, scrupuleuse et assurée d'être analytique, chimique, pharmacotoxicologique ou applicative, peut déterminer l'idonéïté d'un ingrédient pour usage topique. Des informations promotionnelles génériques, incomplètes et éclatantes ne servent ni le consommateur ni l'industrie.


Cancérigènes végétaux 3

Si l'on interrogeait un échantillonnage représentatif de la population sur les causes possibles du cancer, la plus grande partie des personnes interviewées et capables de fournir une autre réponse que "je ne sais pas", identifieraient presque à coup sûr, à part la fumée du tabac, l'exposition aux composés chimiques créés par l'homme. En effet, les écologistes ont désormais convaincu la plupart que les centrales nucléaires, la pollution industrielle, les gaz d'échappement des automobiles, le chrome, les pesticides et autres produits de la "civilisation" sont les principaux responsables des maladies en général et des tumeurs en particulier, et que le genre humain ne se sauvera qu'en retournant à la "nature".

Une des causes possibles de cet éco-terrorisme psychologique trouve sans doute ses racines dans le fait que, durant la seconde partie de ce siècle, la toxicologie s'est préoccupée d'étudier les effets nocifs des composés de synthèse, en portant relativement peu d'attention à ceux provoqués par les substances d'origine naturelle. Ceci est particulièrement vrai dans le secteur de la cancérogénèse, pour preuve la liste des composés examinés par l'International Agency for Research on Cancer de l'OMS dans ses 49 "Monographs on the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans" publiée de 1972 à aujourd'hui4.

C'est à Bruce Ames, le père des tests de mutagenèse sur les bactéries, qu'on attribue le mérite d'avoir le premier déclaré catégoriquement que les aliments que l'on consomme, et en particulier beaucoup de végétaux, contiennent une grande variété de substances toxiques, mutagènes et cancérigènes5,6 lesquelles ensemble avec la fumée, constituent probablement la cause principale du développement de tumeurs et sont peut-être, du moins en partie, responsables d'autres pathologies, comme par exemple l'athérosclérose et le vieillissement.

Le fait que les plantes contiennent des substances chimiques toxiques, parfois aussi en quantités significatives, et qu'une partie d'entre elles puissent représenter un risque cancérigène pour l'homme, n'est pas du tout surprenant. Souvent ces substances sont synthétisées comme moyen de défense, soit vis-à-vis des insectes que d'autres animaux prédateurs. Beaucoup des poisons les plus puissants connus aujourd'hui sont d'origine végétale. En bonne partie, ils sont connus depuis longtemps du moment que leurs effets aigus sont facilement identifiables et les pharmacologues ont aujourd'hui démontré un extrême intérêt pour ces poisons du moment qu'à petites doses ils exercent des effets thérapeutiques.

Morphine, atropine, scopolamine, ésérine, ergométrine et digoxine en sont quelques exemples d'une longue liste. Au contraire de l'activité cancérigène qui, pour être mise en évidence, requiert des expérimentations de longue durée (mois ou années) et extrêmement coûteuses, les effets fonctionnels de ces principes actifs sont, du moins sommairement, identifiables en peu de jours. Plus récemment, l'emploi de tests de cancérigénèse à court terme, parmi lesquels le premier a été celui de Ames, qui consent d'évaluer rapidement si une substance est mutagène pour les bactéries, a permis d'identifier de nombreux composés potentiellement cancérigènes parmi les végétaux qui composent notre diète. Pour quelques-uns d'entre eux la capacité de produire l'apparition de tumeurs a été successivement documentée par des tests à long terme conduits sur les rongeurs.



A lire :
- Le Nouvel Ordre écologique. L'arbre, l'animal et l'homme. Luc Ferry

Notes :
1- Translation of the article published in Lexicon Vevy Europe 1993, 7:100-101.
2- See abstract published in Lexicon Vevy Europe 1992, 1:7-15(12-13) "Test alternativi alla sperimentazione animale". English translation in Lexicon Vevy Europe 1992, 3: 65-67.
3- "Cancerogeni vegetali". Lexicon Vevy Europe 1991, 9:193-197.
4- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. 1972-1990, Vol. 1-49. IARC, Lyon, France.
5- Ames,B.N. Dietary carcinogens and anticarcinogens. Oxygen radicals and degenerative diseases. Science, 1983, 221: 1256-1264.
6- Ames,B.N. and Gold,L.S. Pesticides, risk, and applesauce. Science, 1989, 244:755-757.
7- Toth,B. Synthetic and naturally occurring hydrazines as possible cancer causative agents. Cancer Res., 1975, 35:3693- 3697.
8- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 3l, Some Food Additives, Feed Additives and Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, 1983, pp. 63-69.
9- Ibidem, pp. 163-170.
10- Ibidem, pp. 33-35, 213-229.
11- Ibidem, pp. 171-178.
12- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 10. Some Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, 1976, pp. 231-244.
13- Ibidem, pp. 121-138.
14- Kingsbury,J.M. Poisonous Plants of the United States and Canada. Prentice-Hall, Englewood Cliffs, N.J., 1964.
15- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 10, Some Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, 1976, pp. 263-342.
16- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 31, Some Food Additives, Feed additives and Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, 1983, pp. 207-212, 231-246.
17- Ashwood-Smith,M.J., Poulton,G.A. Inappropriate regulations governing the use of oil of bergamot in preparations. Mutat.Res., 1981, 85:389-390.
18- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Supplement 7, Overall Evaluation of Carcinogenicity: An Updating of IARC Monographs Volumes 1 to 42. IARC, Lyon, France, 1987, pp. 83-87.
19- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 10, Some Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, 1976, pp. 191-197.
20- Dirheimer,G., Creppy,E.E. Mechanisme d'action de l'ochratoxine A, une mycotoxine nephrotoxique et cancérìgéne. Atti del Joint Meeting della Società Francese e Italiana di Tossicologia, Venezia, Novembre 1990, p. 31.
21- International Agency for Research on Cancer. IARC Monographs on the Evaluation of the Carcinogenic Risk of Chemicals to Humans. Vol. 10, Some Naturally Occurring Substances. IARC, Lyon, France, pp. 139-144, 163-169.
22- Brown,J.P., Dietrich,P.S. Mutagenicity of anthraquinone and benzanthrone derivatives in the Salmonella/microsome test: activation of anthraquinone glycosides by enzymic extracts of rat cecal bacteria. Mutat.Res, 1979, 66:9-24.
23- Stich,H.F., Rosin,M.P., Wu,C.H., Powrie,W.D. A comparative genotoxicity study of chlorogenic acid (3-o-caffeoylquinic acid). Mutat.Res., 1981, 90:201-212.
24- Bosch,R., Friederich,U., Lutz,W.K., Brocker,E., Bachmann,M., Schlatter,Ch. Investigation on DNA binding in rat liver and in Salmonella and on: mutagenicity in the Ames test by emodin, a natural anthraquinone. Mutat.Res., 1987, 188:161-168.
25- Brambilla,G., Martelli,A., Cajelli,E., Canonero,R., Marinari,U.M. Lipid peroxidation products and carcinogenesis: preliminary evidence of n-alkanal genotoxicity. In "Eicosanoids, Lipid Peroxidation and Cancer", Nigam et al. (eds.), Springer-Verlag,Berlin, 1988, pp. 243-251.
26- Cajelli,E., Canonero,R., Martelli,A., Brambilla,G. Methylglyoxal-induced mutation to 6-thioguanine resistance in V79 cells. Mutat.Res., 1987, 190:47-50.
27- Ames,B.N. Dietary carcinogens and anticarcinogens. Oxygen radicals and degenerative diseases. Science, 1983, 221: 1256-1264.
28- Ames,B.N. Dietary carcinogens and anticarcinogens. Oxygen radicals and degenerative diseases. Science, 1983, 221: 1256-1264.
29- Mirvish,S.S. Formation of N-nitroso compounds: chemistry, kinetics and in vivo occurrence. Toxicol. Appl. Pharmacol., 1975, 31:325-351.
30- Bartsch,H., Montesano,R. Relevance of nitrosamines to human cancer. Carcinogenesis, 1984, 5:1381-1393.
31- Ames,B.N., Gold,L.S. Pesticides, risk, and applesauce. Science, 1989, 244:755-757.

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