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Histoires de fantômes

Le 12 septembre 2011

Le chat de Josiane est mort il y a déjà quelque temps, mais il la visite encore. Une ombre de chat, l’animal semble se cacher à la limite de la vision de Josiane, tel un mouvement mal interprété au milieu du chaos de la vie de tous les jours. En même temps, l’ombre du chat commence à s’éclipser et Josiane note qu’en même temps que le chagrin s’évanouit, son vieux compagnon "s’efface" lui-même du monde présent, et se retire dans le monde doux-amer des souvenirs de ceux qu’elle aime."

Les défunts restent parmi nous. Ils restent dans nos coeurs et nos esprits, bien entendu, mais chez de nombreuses personnes ils s’attardent aussi dans nos sens, sous la forme de visions, de bruits, d’odeurs, de sensations ou de présences. Les hallucinations de chagrin sont une réaction normale, mais sont rarement évoquées parce que les gens ont peur d’être considérés comme fous ou mentalement déséquilibrés par la perte de leur être cher. Dans notre société, nous tendons à associer les hallucinations à des choses comme les drogues ou la maladie mentale, mais nous savons maintenant que les hallucinations sont des choses communes chez les gens normaux et en bonne santé, et qu’elles sont plus susceptibles de survenir pendant les moments de stress.

Une hallucination fréquente

Le deuil semble être une période où les hallucinations sont particulièrement fréquentes, à tel point que sentir la présence du défunt est la norme plutôt que l’exception. Une étude [1], par la chercheuse Agneta Grimby de l’Université de Göteborg, avait découvert que plus de 80% des personnes âgées vivent des hallucinations associées au décès de leur partenaire un mois après leur décès, comme si leur perception avait à saisir la conscience du passage de leur bien-aimé outre-tombe. Pour comprendre combien ces visions peuvent sembler réelles, un tiers des personnes ont rapporté qu’elles discutaient en réponse à leurs expériences. En d’autres termes, il ne s’agissait pas que d’illusions périphériques, mais elles pouvaient évoquer la véritable essence du défunt.

Occasionnellement, ces hallucinations sont déchirantes. Un compte-rendu de 2002 [2], par des chercheurs allemands, a décrit comment une femme d’âge moyen, très peinée par la mort de sa fille d’une overdose, voyait régulièrement la jeune femme et l’entendait parfois dire "Maman, maman" et "Il fait si froid !" Heureusement, ces expériences pénibles tendent à être rares, et la plupart des gens qui vivent des hallucinations pendant leur deuil les trouvent confortables, comme s’ils se reconnectaient avec quelque-chose de positif de la vie de la personne décédée. Peut-être cette" reconnexion" se reflète-t-elle dans le fait que l’intensité du chagrin est un indicateur du nombre d’hallucinations agréables [3], comme la joie d’un mariage avec la personne décédée.

Il y a des nuances que le type d’hallucinations de chagrin pourrait aussi différer selon les cultures. Les anthropologues nous ont appris beaucoup de choses sur les cérémonies, les croyances et les rituels sociaux de la mort si différents à travers le monde, mais il y a peu de signaux expliquant comment ces différentes approches pouvaient affecter l’expérience de la mort des autres chez les gens.

Carlos Sluzki, chercheur à l’Université George Mason, suggère que, dans les cultures d’origine non-européennes, la distinction entre les expériences "banales" et "incroyables" est moins rigoureusement délimitée, ainsi les hallucinations de chagrin pourraient ne pas être considérées comme si inquiétantes.

Dans un article, il évoque le cas d’une vieille femme espagnole qui était régulièrement "visitée" par deux de ses enfants décédés à leur adolescence, et qui représentaient une partie confortable et précieuse de son réseau social. D’autres cas rapportés ont suggéré que de telles hallucinations pourraient être considérées comme plus favorables chez les Indiens Hopi, ou les Mu Ghayeb habitants d’Oman, mais très peu de travaux ont été réalisés.

C’est ici que s’arrête notre connaissance. Malgré le fait que les hallucinations sont l’une des réactions les plus communes, elles n’ont que très rarement été étudiées et nous en savons peu à leur sujet. Comme le chagrin lui-même, nous sommes un peu gênés face à elles, et s’il faut aborder le sujet à contre-coeur, ce sera sur des aspects pratiques du genre "appelle-moi si je peux faire quoi que ce soit" ou "efface-le de ton esprit".

Seule une minorité de personnes sont susceptibles de vivre leur chagrin, leur douleur, sans "ressentir" la personne décédée. Nous restons souvent sur l’habitude culturelle du "fantôme" alors que la réalité est, de plusieurs façons, plus profonde. Notre perception est si accordée avec leur présence que quand ils ne sont pas là pour combler cette absence, nous essayons inconsciemment de "mouler" le monde avec ce que nous avons vécu pendant longtemps, et avec ce que nous voudrions vivre encore.

- Cerveau et Psychologie. O. Houdé, B. Mazoyer, N. Tzourio-Mazoyer.
- Psychologie du deuil : Impact et processus d’adaptation au décès d’un proche. Emmanuelle Zech.


Références et notes :

[1] Bereavement among elderly people : grief reactions, post-bereavement hallucinations and quality of life. Acta Psychiatrica Scandinavica, Vol 87, Iss 1, pp 72–80, 1993.

[2] Grief Hallucinations : True or Pseudo ? Serious or Not ? Christopher Baethge. Psychopathology 2002 ;35:296-302.

[3] The Hallucinations of Widowhood Br Med J. 1971 October 2 ; 4(5778) : 37-38, 39-41.

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