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L’esprit du marché

Le 8 septembre 2008

99% de notre histoire évolutionniste s’est déroulée en tant que chasseurs-cueilleurs, vivant en bande de quelques douzaines à quelques centaines d’individus, c’est pourquoi nous avons évolué avec une psychologie qui n’est pas bien équipée pour raisonner dans le monde moderne. Ce qui pourrait sembler être un comportement irrationnel de nos jours, pourrait avoir été rationnel il y a 100 000 ans environ. Sans perspective évolutionniste, les postulats d’Homo economicus, selon lesquelles l’"homme économique" est rationnel, maximise au mieux et est efficace dans ses choix, n’ont pas de sens. Prenons comme exemple le profit économique contre l’équité économique.

Les économistes comportementaux utilisent une procédure appelée le "jeu de l’ultimatum". Pour faire court : on vous donne 100 euros à partager entre vous-même et un partenaire de jeu. Quelque-soit le partage de l’argent que vous proposez, si votre partenaire accepte, vous vous enrichissez tous les deux de ce montant (s’il refuse, personne ne touche d’argent). Combien offririez-vous ? Pourquoi pas une répartition de 90€ et 10€ ? Si votre partenaire est rationnel, et veut maximiser ses gains, il ne pourra pas refuser ces 10 euros gagnés facilement, n’est-ce pas ? Et bien si. La recherche montre que les propositions s’écartant d’une répartition de 70€ / 30€ sont habituellement refusées.

Pourquoi cela ? Parce qu’ils sont considérés comme n’étant pas justes. Qui dit cela ? Les émotions et notamment le sens moral d"’altruisme réciproque", qui a évolué depuis le paléolithique et qui exige d’être équitable dans les échanges avec nos partenaires potentiels. Le "je te gratte le dos si tu me grattes le mien" ne fonctionne que si je sais que tu répondras à quelque-chose approchant la parité.

Le sens moral d’équité est câblé dans nos cerveaux et est une émotion partagée par la plupart des gens et des primates testés en ce sens. Des milliers d’expériences avec des sujets occidentaux ont révélé un sens d’injustice face aux offres faibles. Nous avons même un corps de données provenant de personnes issues de cultures non occidentales dans le monde, y compris d’individus vivant dans des sociétés primitives proches de celles de nos ancêtres du paléolithique , et bien que leurs réponses diffèrent de celles des peuples modernes vivant dans des économies de marché, ils montrent toujours une forte aversion à l’injustice.

L’évolution la plus profonde de ce phénomène peut être aperçue dans le comportement de nos cousins primates. Dans des études avec des chimpanzés et des singes capucins, les primatologues Frans de Waal et Sarah Brosnan ont découvert que quand deux individus travaillent ensemble sur une tâche pour laquelle un seul est récompensé avec une nourriture désirée, si celui qui est récompensé ne partage pas cette nourriture avec son partenaire, ce dernier refusera de participer aux tâches futures et exprimera des émotions signifiant clairement son mécontentement face à l’injustice.

Dans une autre expérience dans laquelle deux capucins étaient entrainés à échanger une pierre en granit pour une rondelle de concombre, ils ont fait l’échange 95% du temps. Mais si l’un des singes recevait une grappe de raisin à la place (un capucin délicat le préfère largement au concombre), l’autre singe ne coopérait plus qu’à 60% du temps, parfois même il refusait le concombre. Dans une troisième mise en situation dans laquelle un des singes recevait du raisin sans avoir à échanger une pierre de granit pour ce faire, l’autre singe ne coopérait plus qu’à 20% du temps. Et dans plusieurs exemples, ils sont devenus si "outrés" de l’injustice des dénouements qu’ils lançaient le concombre à l’expérimentateur humain !

De tels résultats suggèrent que tous les primates (nous y compris) ont évolué avec un sens de la justice, une émotion morale qui signale aux individus qu’un échange est juste ou injuste. L’équité a évolué comme une stratégie stable afin de maintenir une harmonie sociale dans les groupes de nos ancêtres, où la coopération était renforcée et devenue la règle tandis que le profiteur était puni et devenu l’exception. Ce qui pourrait sembler être des choix économiques irrationnels de nos jours, comme refuser un cadeau de 10 euros en ayant le sentiment d’une profonde injustice (en préférant ne rien avoir), était, à une époque, rationnel quand on le regarde par le prisme de l’évolution.

Tout comme c’est un mythe de croire que l’évolution est seulement dirigée par un "gène égoïste" et que les organismes sont exclusivement cupides, égoïstes et en compétition, c’est un mythe de croire que l’économie est dirigée par des gens exclusivement cupides, égoïstes et en compétition. Le fait est que nous sommes équitablement égoïstes et désintéressés, coopératifs et compétitifs. Il existe dans la vie, et dans les économies, une lutte et une aide mutuelles. Cependant, la balance de notre nature penche davantage du bon côté. Si cela n’était pas le cas, l’économie de marché aurait sans doute déjà implosé depuis longtemps.

- 150 petites expériences de psychologie (pour mieux comprendre nos semblables), Serge Ciccotti.
- 50 Petites expériences en psychologie de l’épargnant et de l’investisseur : Pour mieux réussir tous vos placements. Mickaël Mangot.


Références et notes :

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